2e Conférence sur le Notre Père
publié le 09/05/2017 dans Non classé

 

La semaine dernière, nous avons commencé un commentaire du “Notre Père” en méditant sur le Nom de Dieu et le lieu de sa demeure. En effet, “Notre Père qui es aux cieux” nous a exhortés à la contemplation et à rester chez lui, c’est-à-dire dans notre âme. Écoutons sainte Thérèse d’Avila : « l’âme devient comme un palais céleste, où elle demeure librement, à condition cependant qu’elle s’abandonne totalement à Dieu comme son bien propre. » (Chemin de Perfection, Ch 28). Alors, la première demande appelle la suivante : Que ton règne vienne, car le Règne viendra dans la mesure même où le Nom de Dieu sera sanctifié chez ceux qui l’auront reconnu pour leur Créateur et leur Père ».

Le Cardinal Lustiger commentant le Pater écrit : « le Notre Père nous livre le secret de la prière de Jésus. Les trois premières demandes nous révèlent la prière même de Jésus, sa prière. Toute son action est accomplissement de la volonté du Père. Il n’y a pas pour Jésus un problème de jonction entre la prière et la vie. » Et le Catéchisme d’ajouter : « Il s’agit principalement de la venue finale du Règne de Dieu par le retour du Christ. Mais ce désir ne distrait pas l’Église de sa mission dans ce monde-ci, il l’y engage plutôt. Car depuis la Pentecôte, la venue du Règne est l’œuvre de l’Esprit du Seigneur qui poursuit son œuvre dans le monde et achève toute sanctification. » (CEC n° 2818)

Commençons par regarder les sens de ces mots de règne, de royaume et de roi : l’Ancien Testament parle déjà de la royauté de Yahvé comme d’une chose très concrète ; dans les premiers écrits, il s’agit davantage de la Royauté terrestre d’Israël ; à partir de Saül, ce titre lié à celui de sacerdoce royal, exprime une fonction en faveur du peuple ; il est cependant limité parce qu’il appartient d’abord, tacitement à Yahvé. Oui, il est roi et ce titre évoque sa grandeur et sa majesté. Il est le Maître de l‘histoire et sa Royauté s’étend d’âge en âge sur le monde. Il faudrait relire le psaume 23 : « Au Seigneur le monde et sa richesse, la terre et tous ses habitants… Qu’il entre le roi de gloire ! Mais qui est-il ? C’est le Seigneur, le fort, le vaillant ». (Ps 23, 1. 7. 8)

Quant au Nouveau Testament, il parle peu du Roi, mais plutôt du Royaume de Dieu. Cette royauté cède le pas à sa paternité. Quant à la royauté du Christ, elle est ambigüe pour les juifs ; c’est pour cela, que le Christ ne se laisse pas enfermer dans une fausse image d’un Roi qui viendrait libérer son peuple ! En revanche, il est impossible de passer sous silence la royauté messianique du Christ ! Comment ne pas se rappeler son entrée triomphale à Jérusalem et les paroles de Pilate pendant la passion.

Le cœur de la prédication du Christ est bien l’annonce de la Bonne Nouvelle du Royaume (Mt 4, 23 ; 9, 35). Il s’agit de cette souveraineté royale de Dieu par la présence de son royaume, par l’Incarnation du Fils et en même temps l’annonce d’une royauté eschatologique, future et totale. Le Royaume est appelé à se développer mystérieusement ; et ceux qui souhaitent y entrer, doivent accepter les exigences : « Mieux vaut pour toi entrer borgne dans le Royaume de Dieu que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux yeux, là où le ver ne meurt pas et où le feu ne s’éteint pas » (Mc 9, 47-48), mais il y a cette belle espérance pour tous ceux qui malgré leurs faiblesses, leurs pauvretés, leurs péchés souhaitent y entrer : « Pour les hommes, c’est impossible, mais pas pour Dieu ; car tout est possible à Dieu » (Mc 10, 27). Ce Royaume sera consommé à la fin des temps, lors de la moisson à la parousie et il sera achevé dans une royauté céleste de l’au-delà.

Aujourd’hui, nous sommes dans le temps de la sanctification, avant la plénitude du règne eschatologique où nous serons tous en Christ.

C’est sur ce point qu’il faut évoquer l’évangélisation, la propagation de la foi grâce aux missions et à toute forme d’apostolat. Le second aspect est plus personnel : le progrès de la vie divine en chaque cœur. Arrêtons-nous sur l’évangélisation. Le Pape François dans son exhortation apostolique : “La joie de l’Évangile” nous rappelle « qu’il est nécessaire de passer d’une pastorale de simple conservation à une pastorale vraiment missionnaire » (n° 15). Cette pastorale doit animer la vie de l’Église et ce désir missionnaire doit habiter tout chrétien. Nous le savons bien, c’est la sainteté qui sera missionnaire. L’Église a besoin de missionnaires d’une profonde spiritualité : audacieux et fervents dans l’effort apostolique, aimant le Christ et son Évangile au point de vouloir les faire connaître à toute le monde. Nous ne pouvons pas garder ce trésor pour nous ! « Malheur à moi, si je n’évangélise pas » s’écriait saint Paul. (1e Co 9, 16b)

Comment être ce missionnaire dont notre monde a bien besoin ? La première note de la spiritualité missionnaire est de vivre en communion avec le mystère du Christ. L’apôtre est celui qui est conquis par Jésus. Il n’est pas d’abord celui qui transmet une doctrine, mais il présente une personne toujours vivante, le Ressuscité qui a transformé sa vie.

L’apôtre a été choisi pour être avec le Christ et il doit se laisser transformer par l’Évangile. Il est aussi un contemplatif ; prenez le temps de regarder comment le Christ rencontre, écoute ; comment il répond aux attentes et aux besoins des personnes. Nous devons nous laisser modeler par le style du Christ qui ne veut faire que la volonté de son Père ; un chemin de renoncement, de dépossession pour être totalement libre pour l’Évangile.

La deuxième note est la docilité à l’Esprit Saint. Faisons le plein d’Esprit pour retrouver notre audace missionnaire. Saint Jean-Paul II dans “Redemptoris Missio” réaffirme que « la foi s’affermit lorsqu’on la donne… Vous, tous les peuples, ouvrez les portes au Christ ; son Évangile n’enlève rien à la liberté de l’homme, un respect dû aux cultures, à ce qui est bon en toute religion… La foi naît de l’annonce. »

C’est dire qu’il faut que nous soyons plus audacieux et contagieux. Certains sont comme paralysés par la peur du prosélytisme, mais l’on propose la foi, on ne l’impose pas !

La troisième note est l’Église. La mission n’est jamais un engagement individuel ; c’est l’amour de toute l’Église ; c’est dire que la mission est un acte spécifiquement ecclésial.

L’apôtre aime l’Église et c’est cet amour qui soutient son zèle apostolique. « L’amour est et reste le moteur de la mission » (St J.P. II). Cela se traduit par l’attention, la tendresse, la compassion, l’accueil, la disponibilité, l’intérêt envers les problèmes des gens. L’apôtre va vers tous les hommes sans exception, car il s’agit d’annoncer la force universelle de l’amour du Père.

Enfin l’apôtre est l’homme des béatitudes : pauvreté, douceur, acceptation des souffrances et des persécutions, désir de justice et de paix et charité.

En vivant les Béatitudes, nous montrons clairement que le Règne de Dieu est déjà venu ; nous sommes habités par la joie intérieure qui vient de la foi.

Il ne nous est pas demandé pour que le règne de Dieu vienne, de tout quitter, mais bien plutôt de faire place dans notre vie quotidienne à cet esprit de détachement qui, en nous libérant de nous-mêmes, nous permet de suivre le Christ et, du même coup, de nous ouvrir à notre prochain.

Abordons le second aspect de la venue du règne, plus personnel, le progrès de la vie divine en nos cœurs ; ou comment faire advenir le règne en nos cœurs ? Je vous renvoie aux conférences que j’ai faites sur l‘oraison en janvier dernier. En effet, c’est d’abord par la prière ; ce n’est pas pour rien que sainte Thérèse de l’Enfant Jésus est la patronne des missions. Là où sont notre cœur et notre amour, c’est là que nous sommes présents.

Il nous faut user des armes de lumière que le Christ nous donne, à savoir laisser la vérité pénétrer toujours plus avant en nous. Mais le Christ nous demande aussi de nous tourner vers la Croix qui demeure l’instrument de la victoire sur le mal.

Le règne de Dieu ne pourra pas s’instaurer en nous, ni autour de nous, par d’autres chemins que Celui de la Croix : « Lorsque j’aurai été élevé de terre, j’attirerai tout à moi » (Jn 12, 32). C’est dans la mesure où nous sommes incorporés au Christ, prêts à entrer dans son dessein d’amour que nous concourrons à faire advenir ce règne qui n’aura pas de fin, où Dieu sera tout en tous.

De même que l’homme peut ajouter à la sanctification du Nom de Dieu en se laissant envahir et transformer par la sainteté divine, de même peut-il hâter la venue du règne de Dieu en se laissant annexer par lui.

En effet, en régnant en nous à une profondeur plus grande chaque jour, Dieu agrandit, développe et affermit son royaume en ce monde. Le règne arrive avant tout par une prise de possession de l’âme par le Père.

L’union à Dieu est la finalité de la vie de prière ; elle est l’anticipation de la vie de gloire que les élus recevront dans la vie à venir. C’est cela le royaume des cieux à l’intérieur de nous-mêmes vers lequel nous oriente cette demande du Notre Père. Par l’union à Dieu, nous dépassons les limites de la matière et touchons à ce qui est derrière ce monde visible.

Il nous faut vivre les mystères de l’espérance, de la charité et de la foi.

Pour que le règne arrive en nous, il faut que nous apprenions à l’attendre. Il nous faudra ensuite découvrir que ce règne divin n’est autre qu’un don mutuel d’Amour où l’être se réalise en se perdant en ce qu’il aime.

Enfin, il nous faut vivre le mystère de la foi.

La troisième demande du Pater touche un point essentiel de notre vie spirituelle : Faire la volonté du Père.

Dans ces trois demandes plus théologales, le Père a voulu que nos facultés les plus hautes, l’adoration, la louange soient tournées vers lui et le prennent pour objet ; que la foi, l’espérance et la charité soient mises au service de son règne ; enfin que notre volonté lui soit tout entière soumise et ne s’emploie qu’à obéir à sa volonté. C’est ce dernier point que je veux maintenant développer.

Commençons par contempler le Christ. Il a conscience d’être envoyé par son Père pour instaurer le Royaume ; et c’est bien cela la volonté du Père.

La volonté est celle qui nous engage et nous mène au but. « Ce ne sont pas ceux qui disent Seigneur, Seigneur, qui entreront dans le Royaume, mais ceux qui font la volonté de mon Père. (Mt 7, 21)

Comment découvrir la volonté du Père ? Certains me disent : je veux bien faire sa volonté, mais quelle est-elle ?

Le Christ découvre la volonté de Dieu en vivant dans son intimité. C’est le lieu où il entend ce que le Père lui demande. Allons un peu plus loin, et parlons de l’obéissance.

« Obéissant jusqu’à la mort, à la mort de la Croix » (Ph 2, 7), ces mots résument toute l’existence de Jésus. Obéir, c’est très concret ; c’est faire la volonté d’un autre. Tel est le langage du Fils, tel est le sens qu’il donne à sa vie : « Je suis descendu du ciel pour faire non pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé » (Jn 6, 38).

Jésus ne paraît pas recommander une vertu qui serait l’obéissance. Obéir ce n’est pas pour lui un idéal à reproduire. Obéir est toujours pour lui un geste concret, celui que lui demande à chaque instant son Père : ce mot à dire, ce silence à garder, ce pécheur à reprendre ou à accueillir, ce signe à refuser, ce miracle à opérer, ces pieds à laver. C’est la démarche du serviteur chargé d’une tâche à remplir.

Lorsque le Christ repasse sa vie devant son Père, c’est toujours le même langage : « J’ai achevé l’œuvre que tu m’avais donnée à faire » (Jn 17, 4).

Naturellement, cette obéissance n’est pas servile ; elle est de l’ordre de l’amour. C’est le secret de son obéissance, le moyen d’exprimer son amour total à son Père.

En vivant ainsi cette obéissance, Jésus nous apprend à être fils. L’obéissance exprime ce qu’est le Père pour le Fils et le Fils pour le Père : « Quand vous aurez élevé le Fils de l’homme, alors vous saurez que je suis et que je ne fais rien de moi-même » (Jn 8, 28).

C’est le point de départ de l’histoire de notre Salut : que ta volonté soit faite, qui fait écho à Marie : « Qu’il soit fait en moi selon ta parole. »

Cette volonté de Dieu engage donc notre liberté et notre faculté de poser un acte d’amour. Ce que le Père attend de nous, c’est ce don foncier et total de notre être.

Comment discerner cette volonté ?

Tout d’abord la loi divine, les commandements qui sont lumineux et éclairants. Il y a ensuite l’enseignement de l’Église. Le Pape François insiste sur le discernement. Il ne veut pas que nous soyons enfermés dans une morale de l’interdit et des obligations, mais bien une morale du bonheur. Or faire la volonté du Père est un chemin qui conduit au bonheur, car il ne veut que cela pour chacun d’entre nous.

Il nous faut donc accomplir les commandements : « Celui qui fait ma volonté, c’est celui-là qui m’aime ». Faire la volonté suppose que, marchant sur les traces du Christ, nous ayons assez de fidélité et de persévérance pour aller jusqu’au bout et accomplir les tâches que le Seigneur nous a confiées.

Mais ne rêvons pas : « Sans moi, vous ne pouvez rien faire » ! Faire la volonté du Père suppose la grâce du Christ qui n’annihile pas notre action humaine. Cette grâce la surélève, la féconde. Ainsi en disant : “que ta volonté soit faite”, nous avons à accepter positivement et activement d’être dans la main toute puissante de Dieu et à accepter tout ce qu’il nous demandera de supporter. Il s’agit de nous offrir à cette volonté comme le fit le bienheureux Charles de Foucauld, sainte Élisabeth de la Trinité, sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, le Curé d’Ars et tant d’autres dans leur acte d’offrande.

Parce que la vie est imprévisible, elle exige de nous un abandon total et sans réserve au Seigneur. Dieu passera alors à chaque instant.

Saint Jean de la Croix disait à ceux qui lui demandaient quel était le chemin de la perfection : « laissez-vous enseigner, laissez-vous commander, laissez-vous assujettir, laissez-vous mépriser ». Ce chemin, le Christ lui-même l’a suivi ! Dieu attend notre participation active, ou si vous voulez le don de notre liberté.

« Voici que je me tiens à la porte et que je frappe ; si quelqu’un m’ouvre… » Cependant c’est lui qui agit, et les fruits sont naturellement plus nombreux. Oui « Si quelqu’un m’ouvre, j’entrerai chez lui, je souperai avec lui et lui avec moi » (Ap 3, 20). Voilà l’inouï de Dieu.

Thérèse d’Avila nous montre aussi le chemin : « offrir sa volonté au Seigneur, non pas en paroles mais en actes, dans l’acceptation généreuse des épreuves, conduit à une communion totale de la volonté humaine à la volonté divine ; c’est le ravissement. Alors Dieu commence à traiter l’âme avec une si grande amitié que non seulement il lui rend sa volonté mais lui donne en même temps la sienne propre… Dieu fait ce pourquoi elle le prie, comme elle-même fait ce que Dieu lui commande » (Chemin de la Perfection, 32)

À nous alors de tendre vers l’union des volontés ; c’est ainsi que nous aurons la certitude de commencer à vivre d’une vie toute céleste dès maintenant.

En conclusion, mettons-nous à l’école de Marie. Nulle créature n’est entrée aussi avant dans l’intelligence de cette demande, nulle non plus ne l’a réalisée aussi parfaitement que Marie. Avant même que le Fils nous donne sa prière, Marie était déjà entrer en elle. Le Fiat de Marie est le cœur du Pater.

Mais il y a plus ; Marie répond à l’ange : « Me voici » ; c’est l’offrande de tout son être pour faire la volonté de Dieu. Me voici toute et à jamais ; me voici dans une liberté et un amour absolu ; me voici comme créature, comme un enfant et comme petite servante. Mais toi, Seigneur, tu es infiniment plus présent à mon âme et ce que je puis faire n’est rien auprès de ce que toi tu vas accomplir en moi.

Si je me donne, tu te donnes infiniment plus encore et je ne puis rien faire que de m’ouvrir à ta volonté et à ton action.

La réponse de Dieu à cette demande, c’est en Marie qu’il faut la découvrir. Elle n’est pas autre chose que le Christ lui-même, venant en nous, nous transformant en lui et nous faisant répondre en vérité : “Que ta volonté soit faite”.

Dire cette demande du Pater en vérité, c’est désirer et faire en sorte que le Verbe incarné, volonté du Père, soit formé en nous… sur la terre, comme il l’est au ciel dans les élus, afin qu’un jour vienne où le Christ sera tout en tous !

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Né le 11 octobre 1951, Patrick CHAUVET est ordonné prêtre du diocèse de Paris en 1980 par le cardinal François MARTY. Professeur de français, latin et grec de 1972 à 1975 à l’institution Sainte-Croix de Neuilly, ou il devient aumônier après son ordination.Il est nommé en septembre 1984 directeur du Séminaire Saint-Sulpice à Issy-les-Moulineaux. Professeur […]

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