5th Conference on Holiness: a Path of holiness
publié le 13/02/2019 dans Not classified

Nous poursuivons notre cycle sur la sainteté, en écho à l’exhortation apostolique du Pape François, “Gaudete et exsultate”.

Je vous propose d’emprunter un chemin qui va nous mettre à l’école de sainte Thérèse d’Avila. N’ayez crainte, ce chemin est accessible, mais il faut persévérer pour arriver à cette union à Dieu qui caractérise la vie de sainteté.

Mais qui est Thérèse d’Avila ? Tout bon français connaît la date de la naissance de Thérèse : 1515 ! Au cœur de la Castille, à Avila, l’année même de l’éclosion de la réforme luthérienne. C’est le péril luthérien qui a stimulé Thérèse et qui a décidé de sa vocation, sans quoi, elle aurait été tentée de chercher dans une vie religieuse facile le moyen de faire son salut. Ce fut là l’idée génératrice de sa réforme. Quant au motif qui lui fit établir une si stricte observance, pour y mener une vie entièrement détachée de tout, elle le dit au début du “Chemin de la Perfection” : « ayant appris vers cette époque de quelles terribles épreuves souffrait la France, les ravages qu’y avaient faits les luthériens… j’éprouvais une peine profonde… Je me déterminai à faire le peu qui dépendait de moi, c’est-à-dire à suivre les conseils évangéliques dans toute la perfection possible et à porter au même grâce de vie les quelques religieuses de ce monastère. »

Devant l’insuffisance complète de toutes les forces humaines pour éteindre l’incendie qui est allumé par les luthériens, sainte Thérèse conçut le dessein d’amener des amis du Christ à toute la perfection dont ils pourraient être capables pour venir au secours de Celui qui seul peut donner la victoire. Alors, au lieu de partir en guerre contre l‘ennemi pour le réduire par les forces humaines, elle se retirera avec quelques âmes en une citadelle où « on peut mourir, oui ; être vaincu, jamais. »

Et là, ces femmes s’efforceront, par leur vie de prières et de sacrifices, de travailler à la gloire de Dieu et à l’exaltation de son Église, d’obtenir la force à ceux qui combattent pour lui, le pardon à l’âme et la lumière à ceux qui sont égarés.

La question est théologique ; Luther pensait que la grâce nous tombait dessus, car tout vient de Dieu ; Thérèse sait que toute grâce vient de Dieu, mais elle sait aussi que nous devons coopérer à l’accueil de la grâce : ouverture de nos cœurs et don de notre liberté pour laisser Dieu nous transformer.

 

Mais revenons à son cheminement. Elle vivait dans un climat familial sérieux, religieux et joyeux ; grande lectrice et très joyeuse, Thérèse avait un tempérament de leader. Elle lisait des livres de chevalerie et « je commençais à porter des parures et à désirer plaire en paraissant bien » confie-t-elle dans sa vie. Elle soigne le paraître !

Elle vécut sa première conversion en rencontrant Marie de Bricefio qui a réveillé ses bons désirs d’autrefois et qui lui a montré ce monde de l’illusion où elle se trouvait. Elle va sortir vainqueur de son combat spirituel et entre au monastère de “l’Incarnation” sous la règle du Carmel ; Thérèse a vingt ans ! Mais la vie du Carmel avait connu du relâchement… la clôture n’était plus très stricte ; on pouvait sortir et il y avait les parloirs… où Thérèse aimait recevoir les personnalités d’Avila.

En 1538, c’est-à-dire trois ans après son entrée au Carmel, elle découvre qu’on peut prier en dehors de l’office ; elle fait l’expérience de l’oraison ; écoutons-là : « le Seigneur commença à m’accorder tant de grâces dans cette voie que je suivais, qu’il m’éleva à l’oraison de quiétude, quelquefois même à celle d’union… qui durait très peu ; je ne sais même si elle durait le temps d’un Ave Maria, mais mon âme en éprouvait des effets si merveilleux que… je tenais déjà le monde enchaîné sous les pieds ».

Mais ce fut l’épreuve de la maladie. À vingt-cinq ans, elle retrouve ses forces après trois ans de claustration et de semi-paralysie ; elle éprouve alors le bonheur des parloirs où elle reçoit ses amis, mais elle a moins d’attraits à la prière ; elle s’est liée d’amitié avec “quelqu’un” qu’elle tente de séduire. Mais au cours d’une conversation avec cet homme, le Seigneur se montre à elle : « Jésus-Christ se fit voir à moi le visage sévère, en témoignant par là combien il était mécontent de ma conduite ». Cette vision se grave dans sa mémoire. Mais Thérèse continue de recevoir et se perd dans ces mondanités rutilantes !

Elle va au chevet de son père très malade ; Thérèse a pris la résolution de s’amender et de ne se consacrer qu’à Dieu. Mais après le décès de son père, de retour au monastère, elle ne s’amende pas ; elle s’arrange avec sa conscience pour se donner bonne conscience ! Mais tout reste en surface ; elle est au parloir ; elle y tient salon, elle aime commenter l’actualité et se passionne pour la rumeur du monde.

« D’un côté Dieu m’appelait, de l’autre je suivais le monde. Je trouvais beaucoup de joie dans les choses de Dieu et celles du monde me tenaient captive ». On voit bien son combat spirituel, cette tension entre la chair et l’esprit. Le parloir du carmel est devenu le salon d’Avila où on vient écouter Thérèse : « Sainte Thérèse, c’est Chimène au Carmel, note André Suarès. Elle est grande dame : elle tient salon. Elle est bavarde, brillante, subtile, recherchée, précieuse même. »

 

 

 

Les années passent et son esprit est ailleurs. Or, nous le savons bien pour la vie de prière, on n’entre jamais en son cœur si nous ne sortons pas de nous-mêmes ! Son cœur est envahi par tous ces parloirs et Dieu n’a plus de place !

Elle ne renonce pas à prier, même si elle est plus attentive au son de l’horloge qui marque la fin de l’oraison, qu’à de pieuses considérations.

Vingt ans de sa vie à être tiraillée ainsi, entre le désir d’être unie à Dieu, et les mondanités frivoles !

Il a fallu la rencontre avec le Christ souffrant pour enfin poser un acte de conversion : « Un jour, comme j’entrais dans l’oratoire, j’y aperçus une statue… c’était un Christ tout couvert de plaies… je me jetais auprès de mon Sauveur en versant un torrent de larmes, et le suppliai de me donner en cet instant la force de ne plus l’offenser »

Tout soudain, sans qu’elle s’y soit attendue, en un regard posé par hasard sur une statue abandonnée là par hasard, la connaissance intime de cette présence s’impose ! Il faut si peu de chose pour une conversion, un regard comme il y en a tant dans l’Évangile.

Thérèse est enfin déprise du monde pour se donner totalement à son Seigneur. Elle coupe court aux amitiés du parloir. Souvent dans le jardin du Carmel, elle lit les “Confessions d’Augustin”. Elle se retrouve dans l’histoire de ce grand saint. En ce jour de carême 1554, Thérèse de Jésus a inauguré sa vie de mystique. Cette représentation de l’humanité du Christ va marquer sa spiritualité. Cette humanité offre un possible d’union, de communion et d’unité d’amour : « Pendant que je me tenais en esprit auprès de Jésus-Christ… ou bien au milieu d’une lecture, j’étais saisie soudain d’un vif sentiment de la présence de Dieu. Je ne pouvais alors aucunement douter qu’il ne soit en moi ou que je ne sois moi-même toute abîmée en lui. »

Elle connait de nombreux phénomènes mystiques, des ravissements, des extases qui rendent jalouses quelques sœurs.

Cinq années, dans un climat inquisiteur ne refroidissait pas sa vie mystique, bien au contraire !

Mais les mystiques, comme chacun d’entre nous, sont aussi attaqués par le diable. Thérèse est-elle victime du démon ? N’y a-t-il pas un orgueil démoniaque ?

À la chapelle, dans l’oratoire, dans sa cellule, où elle geint et crie si fort qu’une moniale se précipite pour lui porter secours. Elle a peur du diable, elle est malade d’angoisse, mise de côté par ses sœurs ! Peu aidée par les prêtres. Mais ça n’est pas simple de diriger spirituellement la grande Thérèse ; elle lit les écrits des mystiques.

 

Mois après mois, à force d’humilité et d’obéissance, elle se défait des esprits chagrins. Les plus hautes sommités théologiques, Pierre d’Alcantara et François Borgia reconnaissent enfin que Dieu la comble de ses faveurs.

Dans ses traités mystiques, “Le Château intérieur” et “Le Chemin de la Perfection”, elle confie qu’elle a gagné, grâce à toutes ces épreuves, une liberté d’esprit. La vie divine s’épanouit en elle et c’est ainsi qu’elle porte sur le monde un regard joyeux, souvent amusé.

Thérèse à quarante-cinq ans et elle vit la jouissance de la transverbération : « il me semblait que l’ange me passait ce dard au travers du cœur et l’enfonçait jusqu’aux entrailles. Tout le temps que duraient ces transports, je me trouvais hors de moi. J’aurais voulu ne plus voir ni parler, même livrée tout entière à mon tourment, qui était pour moi une béatitude surpassant toute joie créée. »

La connaissance amoureuse que Thérèse a de Dieu est une véritable théologie mystique, un art d’amour, une union dans laquelle seul le cœur importe. Aimer, voilà la clé. Aimer et le désir d’aimer et d’être aimé. Toute la tension de l’âme est dans cette recherche ; elle l’exprime dans l’un de ses poèmes :

« Aimer et aimer davantage, et toute enflammée d’amour, te revenir pour de nouveau aimer. »

Cette recherche conduit à l’extase qui n’est pas un état de névrose, mais une expression de l’amour.

Mais l’extase n’est pas la mystique ; elle est une préparation à l’union. Il faut continuer cette montée au fond de soi, au centre le plus caché, le plus intime ou réside Dieu. Nous retrouvons saint Augustin : « Reviens vers ton cœur. »

Alors ne cherchons pas les extases, mais bien plutôt une intériorisation pour descendre de plus en plus loin dans les profondeurs divines, jusqu’au centre spirituel de l’être et y trouver le lieu des rendez-vous de soi avec Dieu. Alors tout l’être est rénové.

L’année 1561 marque le temps des fondations des monastères ; temps de la réforme du Carmel. Fonder un couvent, c’est pure folie ! Mais n’est-ce pas la folie de la sainteté ! Face au Luthéranisme, ne faut-il pas retrouver l’excellence monastique ! Voilà la vraie réforme, celle de la sainteté. Le couvent San José voit le jour ; c’est le premier d’une série de seize autres, mais aussi une suite d’aventures harassantes qui feront d’elle “l’Errante de Dieu”.

 

 

 

Dans ce couvent, elle prie et fait prier. Elle redonne à Dieu sa place ; si l’âme s’unit à Dieu, elle devient le centre du monde ; sa prière remet le monde dans le regard divin et Dieu au centre de l’univers. Thérèse vit cinq années de bonheur ; comme elle l’écrit : « je trouvais des délices à vivre parmi des âmes si saintes et si pures en un lieu où l’unique préoccupation était de servir et de louer Notre Seigneur »

Elle propose un chemin d’humilité. « Quelle souveraineté que celle d’une âme qui, portée à cette hauteur par Dieu lui-même, considère toutes choses sans être enchainée par amour ». Quelle liberté spirituelle ! Elle se désole du précieux temps perdu dans les heures stériles des mondanités et du faux cérémonial.

« Se déprendre de tout pour se donner seulement à tout », telle est la règle ; la pauvreté qui mène au détachement intérieur mène aussi à la liberté d’esprit, seule voie pour parvenir à l’abandon total à Dieu.

Thérèse demande à ses filles un amour mutuel, une amitié en Dieu. Elle exige le silence rigoureux, la stricte clôture et l’oraison. En revanche pour nourrir l‘amitié, elle prévoie une heure de récréation. Elle interdit les embrassades, les miroirs ! Il faut abandonner son ego ; il faut se détacher et ce détachement ne s’obtient que dans l’obéissance.

C’est dans ce monastère qu’elle connaît ses premières lévitations. Écoutons-là : « mon âme était emportée et presque toujours ma tête suivait ce mouvement, sans que je puisse la retenir ; quelquefois même, rarement pourtant mon corps aussi était emporté, au point de se trouver élevé de terre. »

Un jour, il faut que les novices s’assoient sur elle pour empêcher qu’elle ne se lève.

Thérèse parle à ses sœurs comme un général à ses troupes : qui peut songer à dormir quand l’ennemi menace ? Vous aurez toute la mort pour vous reposer ! Les moniales sont les porte-étendards brandis dans les batailles.

Pendant cette période, Thérèse écrit le “Livre de la vie” et “Le chemin de la perfection” que lui ont demandé les moniales.

Elle composera aussi son joyau, un précis doctrinal, son “Château intérieur” qui la tient tout entière.

À cinquante-deux ans, Thérèse veut fonder des monastères. Elle ne fait qu’obéir à l’Église qui lui demande de réformer le Carmel, en fondant même des monastères pour les hommes.

Grâce au récit des Fondation, on la voit vaincre les obstacles et chaque année fonder une nouvelle maison. Elle ne se fait pas que des amis ! Elle parcourt sept à huit mille kilomètres.

 

À Médina del Campo, elle rencontre le jeune carme Saint Jean de la Croix, qui brûle de vivre en prière incessante et dans la contemplation. Thérèse est conquise ; cette rencontre est déterminante pour la réforme thérésienne : Jean sera à la fois le disciple et le père spirituel de Thérèse ; elle sera sa mère maternelle et son guide de perfection ; pour eux deux, la connaissance du divin passe par l’amour ; chacun cherche la possession de Dieu et non son anéantissement en lui. Comme l’écrit Thérèse : « Que rien ne te trouble,

Que rien ne t’épouvante,

Tout passe ;

Dieu ne change pas ;

La patience tout obtient ;

Qui possède Dieu,

Rien ne lui manque,

Dieu seul suffit ! »

 

Mais sa tâche de réformatrice sera assombrie par des différends avec les autorités de son ordre. Elle sera obligée de retourner au monastère de l’Incarnation comme prieure. Heureusement, en 1582, elle part fonder le monastère de Burgos. Mais elle connaît aussi l’opposition de ses propres filles et elle part pour Alba de Tormes où elle succombe à la maladie, le 4 octobre 1582.

Être sainte était son vœu le plus cher : « Que sa Majesté fasse de moi une sainte ! » Pour elle, la sainteté seule réalise la plénitude humaine de l’homme nouveau. Ce qui fait sa sainteté, ce ne sont pas ses fondations, mais sa vie de prière, dans son désir de sauver les âmes et de les inviter à l’amitié du Christ. Elle aime et elle aime aimer.

Sa mort récapitule sa vie. Une de ses sœurs raconte ses derniers moments :

« Elle fut ainsi en oraison, dans une paix et une quiétude profondes », tantôt de recueillement, tantôt d’admiration comme si on lui parlait et comme si elle répondait. Tout cela avec une grande sérénité, avec de merveilleux changements d’expression, de flamme et d’illumination… par moments, un parfum très pénétrant se dégageait d’elle, le visage souriant… elle donna son âme au Seigneur, restant toujours très belle, le visage resplendissant comme un soleil embrasé ».

 

La semaine prochaine, nous terminerons cette série sur la sainteté, en écoutant Thérèse, Maîtresse de prière et de vie intérieure.

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