Bilan et action de grâce pour l’Assemblée synodale pour l’Afrique

Dimanche 1er Novembre 2009 à 17h00

Le cardinal André VINGT-TROIS, archevêque de Paris, présenta le bilan du Synode des évêques pour l’Afrique, en présence des évêques, des prêtres africains et des communautés africaines d’Ile-de-France.

Cette intervention fut suivie des Vêpres solennelles de la Toussaint à 18h00 et de la messe solennelle à 18h30 présidée par le Cardinal André VINGT-TROIS.

A cette occasion, les prêtres étudiants du Bénin et du Burkina Faso de la cathédrale, ainsi que les chapelains , proposent une exposition sur l’Église en Afrique. Des panneaux sont installés dans les déambulatoires de la cathédrale ; l’essentiel de leur contenu est retranscrit ci-dessous.

 

Qu’entend-on par Synode ?

Dans l’Église Catholique, le synode est une Assemblée qui se réunit pour l’examen des problèmes de la vie ecclésiale à tous les niveaux. Il peut être épiscopal ou diocésain.
Le Synode diocésain rassemble le clergé et des fidèles laïcs d’un diocèse que l’évêque réunit pour délibérer sur la vie d’une Église locale.
Le Synode épiscopal désigne une Assemblée consultative d’évêques que le Pape convoque en temps régulier pour l’étude de problèmes généraux de l’Église.
Comme le suggère son étymologie, le synode doit être une marche ensemble.

C’est bien dans cet esprit que le Pape Benoît XVI a convoqué cette assemblée pour traiter des questions spécifiques aux églises d’Afrique :
« La chose la plus importante pour tous est d’écouter : s’écouter les uns les autres et, tous ensemble, écouter ce que le Seigneur veut nous dire », a-t-il encore ajouté.
« C’est pourquoi le synode se déroule dans un climat de foi et de prière, en obéissance religieuse à la Parole de Dieu ».
Benoît XVI (Homélie de la messe d’ouverture).

C’est la deuxième Assemblée synodale pour l’Afrique . Un premier avait déjà eu lieu au Vatican il ya 15 ans, du 10 avril au 8 mai 1994, avec pour thème de méditation et de réflexion :
« L’Église en Afrique et sa mission évangélisatrice vers l’an 2000 ‘vous serez mes témoins’ (Ac 1, 8) ». Là, entre plusieurs visions, les Pères synodaux ont choisi l’option de promouvoir une pastorale de l’Eglise en Afrique comme Famille de Dieu.

 

Quel est le thème du synode ?

« L’Église en Afrique au service de la réconciliation, de lajusticeet de lapaix. ‘Vous êtes le sel de la terre vous êtes la lumière du monde’ (Mt 5, 13-14) ».

Ce deuxième rassemblement fait suite au premier qui a permis à l’Église d’Afrique de se préciser sa mission : demeurer signe et instrument de la promotion de la réconciliation, de la justice et de la paix face à tant de situations irrégulières peu honorables que ses fils et filles vivent sur le continent.

« La femme qui cache sa grossesse meurt à cause de l’Enfant »
(la honte tue : qui est malade ne doit pas avoir honte de recourir au médecin)

Cette formulation positive du thème « ne cherche pas à dissimuler les dissensions familiales, les tensions interethniques sur fond historique, les guerres et la corruption à grande échelle qui minent le continent ». Une telle entreprise « aiderait l’Afrique à prendre sa responsabilité historique devant l’Évangile qu’elle a reçu et qu’elle a le devoir de se donner en se situant résolument dans la dynamique de la métanoïa (conversion, en grec). Cette responsabilité la conduirait à se libérer de la peur ».
(Mgr Fidèle Agbatchi, archevêque de Parakou, au Bénin. Allocution du mardi 6 octobre)

 

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© Godong

 

Les enjeux et les défis du Synode spécial pour l’Afrique

L’Église en Afrique voudrait bien rappeler une fois encore à tous ses fils et filles sa mission d’être toujours veilleur et guetteur, d’être aux avant-postes de la construction de la réconciliation, de la justice et de la paix.

« De fait, l’Afrique a peur et vit de peur. Gardant jalousement pour elle les conclusions de ses découvertes sur le monde et la nature, elle se laisse naturellement aller à la méfiance, au soupçon, à l’attitude d’auto-défense, à l’agression, au charlatanisme, à la divination, à l’occultisme et au syncrétisme, autant de choses qui ont contribué à obnubiler la recherche du vrai Dieu pendant des millénaires. Combien est attendu alors sur ce continent, mère de tous, l’éclat plus radieux encore de la lumière du Christ mort et ressuscité ! Ce que je souhaite à ce Synode, c’est un avenir pascal et, après ses souffrances, la résurrection de l’Afrique »
(Mgr Fidèle Agbatchi.Allocution du mardi 6 octobre 2009).

En somme, à partir de ce rassemblement, L’Église espère mettre en route une bonne et solide pastorale
qui reposerait sur des axes de réflexion et de formation.

- Déceler les mécanismes de la violence et de la paix pour proposer des actions concrètes en vue du triomphe de l’amour, de la vérité, de la justice et de la paix dans tous les domaines de la vie.

- En Afrique la figure de l’Ancien est emblématique de la sagesse et de l’autorité, et comme telle, inspire respect et communion.
« Vieillard assis voit plus loin que jeune homme debout »
(proverbe peulh)

- Fonder théologiquement et exégétiquement la réconciliation, la justice et la paix sur l’unique Dieu Trinité et sur son œuvre au cours de la Révélation, depuis l’Ancien Testament jusqu’au jour du Fils de l’Homme. Les divinités ne seront désormais plus les fondements.
« Celui qui fait tort n’est pas Dieu » (proverbe Burkinabè)

- Réfléchir sur le témoignage de vie de tous les membres du peuple de Dieu : évêques, prêtres, personnes consacrées, laïcs.

- Chaque chrétien engagé dans la société a une mission particulière, que ce soit en politique ou dans les forces armées, dans les structures économiques ou dans celles des moyens de communications sociales, dans l’éducation ou dans la culture, dans les institutions ecclésiales comme dans les organismes internationaux.

- Travailler à la justice et à la paix par une évangélisation qui met en avant la promotion humaine au service de tous. Les institutions éducatives, sanitaires et les différents programmes de développement constituent des moyens appropriés. Dans ce sens, l’Église Catholique entend rester ouverte au dialogue non seulement avec les autres Églises
mais aussi avec l’Islam et les adeptes des religions traditionnelles
africaines.

« La spécificité des relations islamo-chrétiennes dans les Églises de l’Afrique du Nord peut enrichir les expériences de dialogue vécues ailleurs (en Europe ou en Afrique subsaharienne) et désamorcer les réactions de peur et de refus de l’islam qu’on commence à ressentir dans
certains pays. Nous savons tous que la peur est une mauvaise conseillère ».
(Allocution de Mgr Maroun Elias Lahham, évêque de Tunis, le mardi 6 octobre 2009)

 

Qui participe au synode ?

- Les 25 chefs de Dicastères de la Curie Romaine
- Tous les cardinaux africains, actuellement au nombre de 14
- Les présidents des Conférences épiscopales d’Afrique
- Au moins un évêque de chacun des 53 pays y prend part
- Des experts, des auditeurs et une grande équipe technique constituée de prêtres, de religieux, de religieuses et de laïcs qui collaborent de différentes façons au bon déroulement de l’Assemblée.

La Présidence
Le Pape Benoît XVI en est le Président.
Il a nommé trois Présidents délégués pour l’assister :
- Le Cardinal Francis Arinze, Préfet émérite de la Congrégation pour le Culte divin et la Discipline des Sacrements (Nigéria)
- Le Cardinal Théodore-Adrien Sarr, Archevêque de Dakar (Sénégal)
- Le Cardinal Wilfrid FoxNapier, Archevêque de Durban (Afrique du Sud)

Le Rapporteur général
- Cardinal Peter KodwoAppiahTurkson, Archevêque de Cape Coast (Ghana)

Les membres d’autres confessions religieuses
- Les représentants de 6 Églises et communautés ecclésiales d’obédience protestante présentes d’une manière significative en Afrique
- La communauté orthodoxe y est aussi représentée par Sa Sainteté Abuna Paulos, Patriarche de l’Église orthodoxe éthiopienne

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© Godong

Le secrétariat
Outre le Secrétaire général du synode des Évêques,
Mgr Nikola Eterovic,
deux Secrétaires spéciaux ont été nommés par le Pape :
- Mgr António Damião Franklin, Archevêque de Luanda (Angola)
- Mgr Edmond Djitangar, Évêque de Sarh (Tchad)

Provenance des 244 Pères synodaux
- Afrique : 197
- Europe : 34
- Amérique : 10
- Asie : 2
- Océanie : 1

 

Extraits du discours fait par le secrétaire général du Synode des évêques,
Mgr Nikola Eterovicle, le vendredi 2 octobre 2009

"Vous êtes le sel de la terre... Vous êtes la lumière du monde" (Mt 5, 13. 14). L’Église qui chemine en Afrique depuis 2000 ans, cherche à mettre en pratique cette invitation de son Seigneur. Elle est en train de le faire dans les régions de l’Afrique du Nord-Est depuis les temps apostoliques (Cf. Ac 8, 26-39). Dans certaines zones, comme par exemple dans l’actuel Angola, la Bonne Nouvelle a été annoncée il y a plus de 500 ans. Dans d’autres régions, la lumière de l’Évangile a pénétré avec les missionnaires il y a environ 100 ans. Grâce à Dieu, les résultats en ont été abondants. L’un des signes de fécondité apostolique sont les vocations missionnaires en Afrique. On compte toujours plus de prêtres, de religieux, de religieuses et de laïcs qui accomplissent le service pastoral auprès des autres Églises particulières en Afrique ou sur d’autres continents. Avec la Bonne Nouvelle, ils s’efforcent de promouvoir l’activité d’éducation et d’assistance de l’Église, en offrant une formation intégrale, humaine et
chrétienne, aux nouvelles générations. En même temps, ils cherchent à soulager les plaies ouvertes dans l’esprit et dans le corps de leurs frères face aux grands défis du sous-développement et, donc, de la faim, des maladies, des violences, y compris les guerres ».

« Parmi toutes les œuvres importantes de promotion humaine, il faut rappeler l’existence de la Fondation pour le Sahel, instituée le 22 février 1984 parJean-Paul II, après sa visite au Burkina Faso. Le 12 février 2001, le regretté Pape Jean-Paul II institua la fondation "Le Bon Samaritain" afin de soutenir les infirmes les plus nécessiteux, et surtout les malades du SIDA. La Fondation dépend du Conseil Pontifical pour la Pastorale des Services de la Santé. »

« L’Église catholique est très présente dans le domaine de la pastorale de la santé. Selon les dernières données recueillies en 2007, on trouve sur le continent africain 16 178 centres de santé dont : 1 074 hôpitaux, 5 373 dispensaires, 186 léproseries, 753 maisons d’accueil des personnes âgées et invalides, 979 orphelinats, 1 997 crèches, 1 590 centres de consultation,
2 947 centres de rééducation sociale, et 1 279 centres de santé divers. »

« Avec l’annonce de l’Évangile, l’Église catholique promeut depuis toujours l’éducation intégrale des personnesgrâce aux écoles catholiques. Il y a actuellement sur le continent africain 12 496 écoles maternelles avec 1 266 444 inscrits, 33 263 écoles élémentaires avec 14 061 806 élèves, 9 838 collèges avec 3 738 238 élèves. 54 362 élèves étudient dans les lycées.
Dans les Universités, 11 011 étudiants fréquentent les études ecclésiastiques et
76 432 d’autres disciplines.

 

Quelques interventions

- Vendredi 9 octobre, M. Rudolf Adada, ancien Chef de la Joint United Nations/African Union Peacekeeping Mission pour le Darfour. Il a fait part des efforts de paix dans la région du Darfour, qui concernent non seulement les pays africains mais le monde entier.

- Lundi 12 octobre, M. JacquesDiouf, Directeur général de la FAO s’adressera aux Pères synodaux pour les informer des efforts faits par la FAO dans le but de garantir la sécurité alimentaire en Afrique.

- La configuration du synode témoigne de la catholicité de l’Église qui, si elle est constituée de
territoires divers de par le monde, reste une par la même Foi, la même Espérance et la même
Charité dans l’expérience des joies et des difficultés particulières. Dieu que nous adorons est
partout le même, les hommes sont partout des humains, même si la diversité des cultures
peut introduire quelques nuances de perception dans l’approche des situations.
La configuration universelle de ce synode- comme de tous les rassemblements pareils
d’ailleurs - est donc l’expression concrète d’un des principes de la Doctrine Sociale de l’Église à
savoir, la Solidarité qui tire contenance de la Communion.

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© Godong

Le Cardinal André Vingt-Trois, Archevêque de Paris et président de la conférence des évêques
de France fait partie des archevêques nommés par le Pape pour prendre part à ce synode.
Dans l’après-midi du 8 octobre, il a prononcé une allocution dans laquelle il a tenu à souligner
cette dimension de la solidarité en notant la richesse des relations entre nos Églises
et en invitant à rendre grâce à Dieu pour l’échange des dons que nous vivons.
Il n’a pas manqué de dire la joie des Églises européennes « de voir les Églises africaines
subsahariennes atteindre leur maturité avec leur hiérarchie propre, leur clergé, leurs
communautés religieuses, leurs laïcs si fortement impliqués dans la vie des paroisses et dans
l’annonce de l’Évangile sur la terre d’Afrique ».

 

Prière à la Bienheureuse Vierge Marie, Protectrice de l’Afrique

« Sainte Marie, Mère de Dieu, Protectrice de l’Afrique tu as donné au
monde la vraie Lumière, Jésus-Christ.
Par ton obéissance au Père et par la grâce de l’Esprit Saint tu nous as
donné la source de notre réconciliation et de notre justice, Jésus-Christ,
notre paix et notre joie.
Mère de tendresse et de sagesse, montre-nous Jésus, ton Fils et Fils de Dieu,
soutiens notre chemin de conversion afin que Jésus fasse briller sur nous
sa Gloire dans tous les lieux de notre vie personnelle, familiale et sociale.
Mère, pleine de Miséricorde et de Justice, par ta docilité à l’Esprit
Consolateur, obtiens pour nous la grâce d’être les témoins du Seigneur
Ressuscité, pour que nous devenions toujours plus le sel de la terre et la
lumière du monde.
Mère du Perpétuel Secours, à ton intercession maternelle nous
confions la préparation et les fruits du Deuxième Synode pour l’Afrique.
Reine de la Paix, prie pour nous ! Notre-Dame d’Afrique, prie pour nous ! »

Benoît XVI

 

Informations

La communauté chrétienne des Africains de Paris
46 rue de Romainville 75019 Paris
Tél et fax : 01 42 08 54 70

Tous les premiers samedis du mois, les chrétiens africains se réunissent en conseil pastoral avec leur aumônier. Il est composé de 10 Africains, tous bénévoles, et représentant
différents pays. Ils évaluent les activités écoulées et programment celles à venir : pèlerinages, rassemblements, journée mariale, prière, rencontres :
- Eucharistie le premier et troisième dimanche du mois.
- Une nuit de prière pendant le temps de l’Avent.
- Une journée de récollection en Carême.
- Une journée Mariale en mai.
- Pèlerinage à Montligeon, Lisieux, Lourdes chaque année.
- Un grand rassemblement africain en Ile de France, une fois
par an.
- Des cours bibliques et des rencontres débats.

 

 

 

Allocution du Cardinal André VINGT-TROIS

Introduction

Chers frères et sœurs, chers amis, Je suis très heureux de vous retrouver cet après midi, pour vous partager ce que j’ai pu vivre durant les trois semaines de cette deuxième session spéciale pour l’Afrique du Synode des Evêques. Je salue les prêtres, religieux et religieuses africains qui nous font la joie de leur présence, avec les fidèles d’origine africaine qui habitent l’Ile de France qui ont répondu à mon invitation.

Je voudrais d’abord vous dire l’action de grâce et la fierté qui sont les miennes de ce que l’Église d’Afrique, de Madagascar et des Iles puisse réunir une délégation de plus de 180 Pères synodaux africains avec une telle lucidité dans l’analyse de leurs situations, une telle foi dans le discernement des causes, une telle espérance dans la possibilité de faire progresser la réconciliation, la Justice et la Paix dans un continent si souvent déchiré. Quinze ans après le premier Synode pour l’Afrique, les Pères synodaux ont pu mesurer le chemin parcouru depuis lors dans la mise en pratique de la dimension familiale de l’Église. Cette seconde réunion du Synode pour l’Afrique nous donnait le visage à la fois d’une jeune Église et d’une Église dans sa maturité.

Il me semble également important de souligner en commençant que par le Synode pour l’Afrique, l’Église universelle a vécu à l’heure de l’Afrique. Tous, nous y avons reçu non seulement le témoignage de la foi et de la vitalité de l’Église en Afrique, mais aussi un appel à la conversion de tous les chrétiens bien au delà de l’Afrique. Les évêques d’Afrique et des Iles accordaient une grande importance à ce que ce synode se déroule à Rome, au centre symbolique de l’Église universelle, et ne soit pas considérée comme une simple question régionale ou locale, ce qui aurait pu être le cas s’il s’était déroulé en Afrique. Ils auraient craint qu’alors l’impression soit donnée que ce travail se faisait entre africains, alors que les perspectives évoquées concernent l’Église universelle.

 

Une lecture contrastée des réalités vécues sur ce continent

Le synode s’est livré à une lecture contrastée des réalités de l’Afrique et des Iles. Bien sûr, ce contraste vient d’abord des différences entre les pays de ce continent : Petites îles du Pacifique, Madagascar, Afrique du Nord, Egypte, Afrique subsaharienne, Afrique centrale, Afrique du Sud… Mais plus profondément, le contraste provient des contradictions inhérentes à l’intérieur de chaque région et de chaque pays. Je voudrais ainsi relever quatre exemples de ces contrastes.

Richesses et misère
L’Afrique est riche d’une population jeune. Dans certains pays plus de 60% de la population a moins de 20 ans. Nous savons aussi que ce continent est fort des richesses naturelles parmi les plus importantes du monde, y compris en eau. Mais simultanément, il faut constater une misère sanitaire et une misère alimentaire qui conduit à des carences alimentaires pour beaucoup et confine à la famine dans certaines régions. Le directeur général de la FAO qui est intervenu devant le Synode, et qui est sénégalais, nous a expliqué très simplement comment certaines régions d’Afrique ont une production agricole largement suffisante pour la subsistance du pays, mais qui ne peut pas être acheminée faute d’infrastructures pour les transports.

Luttes et réconciliation
Il y a un deuxième contraste entre d’une part les luttes interethniques ou fratricides qui divisent les ethnies les unes par rapport aux autres et les conflits internationaux dont nous avons souvent les échos à travers les informations générales et la presse et d’autre part une tradition ancienne de la société africaine qui est capable de mettre en place des procédures de réconciliation efficace. On a cité l’exemple de plusieurs pays qui se sont engagés dans un lent travail de réconciliation nationale : l’Afrique du Sud dont l’exemple est souvent cité mais aussi d’autres nations.

Rencontre avec les autres religions
La forme de la rencontre - qui peut être une confrontation – du christianisme avec la religion traditionnelle africaine et avec l’Islam varie beaucoup selon les pays. Et à ces deux religions très insérées dans la tradition culturelle et le tissu social africain, on pourrait ajouter l’influence des groupes évangélistes et de leur messianisme immédiat.
Dans certains cas, le christianisme est largement majoritaire, dans d’autres il ne représente qu’une infime minorité, voire une religion d’étrangers, comme dans le Maghreb. Et il ne faut pas non plus oublier aussi la situation de Madagascar et des Iles où le christianisme est confronté aux religions asiatiques par les phénomènes de migration.
La cohabitation avec les musulmans (qui est une réalité plus précise que celle de la cohabitation avec l’Islam) est vécue et réfléchie avec beaucoup de prudence et d’ouverture. Bien loin des fantasmes du « choc des civilisations », les évêques d’Afrique sont vigilants sur plusieurs points. Il y a d’abord le souci d’une coopération sociale chaque fois qu’elle est possible, au service du bien commun et au plus près du terrain et des réalités vécues. Ensuite, les évêques veillent au respect du droit fondamental de la liberté de culte, quelle que soit la religion majoritaire. Troisièmement, et plus difficilement, ils affirment le droit à la liberté de conscience, c’est-à-dire la possibilité concrète de changer de religion sans encourir l’exclusion sociale, la marginalisation, la persécution ou risquer sa vie.

Formes de gouvernement
Enfin, il existe un fort contraste entre des pays où les modes de gouvernement ont beaucoup progressés et où la démocratie s’affermit, et ceux qui sont ruinés par l’impéritie et les malversations des gouvernants et du personnel public.
On pourrait continuer d’aligner des contrastes de ce genre. Ils nous aident simplement à éviter de se faire une idée simpliste de l’Afrique et de la situation de l’Église en Afrique.

Des grandes dépendances
Ce synode a permis de réfléchir à la question très importante des grandes dépendances auxquelles sont soumis les Africains. Évidemment, comme Européens, nous avons tous présent à l’esprit la dépendance du climat et des risques naturels, mais ce n’est pas ce qui préoccupe le plus les évêques d’Afrique. Ils soulignent plutôt trois autres types de dépendance.
Tout d’abord l’imposition d’une exploitation anarchique des ressources, qui se manifeste dans l’anarchie écologique née de l’exploitation sauvage des ressources naturelles, et dans l’anarchie financière à cause de la manière dont sont établis les contrats internationaux, avec la corruption qui en découle.
Ensuite, ce Synode a mis en lumière la domination économique des pays industriels qui se nourrissent toujours des richesses de l’Afrique, qui exploitent les matières premières et la production agricole. Car si la décolonisation a changé le statut politique, elle n’a pas forcément changé le statut économique.
Enfin, et plus peut-être plus grave encore, il y a la dépendance morale devant l’invasion militante ou insidieuse des modèles et des standards de vie occidentaux. Les organisations internationales qui contribuent au financement d’un certain nombre d’états, et certaines ONG, font pression pour imposer leurs critères anthropologiques et moraux. D’une certaine façon, on peut dire que se développe une pratique de l’aide conditionnelle. Si l’expérience historique de l’Europe peut éclairer ce point, je dirais que nous sommes devant une version moderne du paternalisme européen du XIXème siècle. A l’époque, on nourrissait et on soignait les miséreux en les exhortant à vivre moralement. Aujourd’hui, on est assez cynique pour nourrir et soigner la misère au prix de l’abandon des traditions antiques de la société africaine. C’est du paternalisme à rebours, non pas pour moraliser les hommes mais pour les arracher à leurs repères éthiques.

 

Des objectifs de renouveau

Nourrir un regard d’espérance
J’ai trouvé particulièrement stimulant et important d’entendre que les évêques africains se situent délibérément en dehors de toute fatalité, et ce aussi bien dans l’Assemblée générale du Synode où les pères intervenaient successivement les uns après les autres, que dans les groupes de travail linguistique où nous étions une petite vingtaine autour d’une table.
Les évêques pensent, croient et espèrent que l’Afrique a le moyen de vivre, qu’ils ne doivent pas succomber perpétuellement à l’humiliation de l’assistance, que des gouvernants efficaces se lèveront plus nombreux pour permettre que les ressources de l’Afrique soient vraiment au service des peuples africains et non pas au service de certaines familles ou de certains clans. Sans cette espérance, ils craindraient avec raison la violence suicidaire et le désespoir social de jeunes hommes et de jeunes femmes arrachés au cadre habituel de leur existence et jetés sans aucun projet de vie autour des grandes villes. Car quand on n’a plus rien, on n’a rien à sauvegarder, on peut tout perdre.
Le premier objectif est donc de nourrir cette conviction que les hommes et les femmes de l’Afrique sont réellement capables aujourd’hui de surmonter les handicaps de leur situation pourvu que la gouvernance de leurs états soit raisonnable et transparente.

Une Église prophétique
Un second objectif consiste à mettre en œuvre la mission prophétique de l’Église. J’ai évoqué tout à l’heure l’expression « d’Église : Famille de Dieu » qui était sorti de la première session du Synode pour l’Afrique en 1994. Cette année, la valeur d’une Église prophétique revenait constamment. Mais encore faut-il comprendre ce que recouvre cette réalité. Pour les évêques présents, à travers ce que j’ai entendu, une Église prophétique est une Église qui annonce une espérance réaliste, qui porte sur les peuples d’Afrique un regard positif et qui espère qu’ils peuvent non seulement se convertir mais qu’ils peuvent transformer leur pays.
Prophétique est d’abord le signe que l’Église donne (ou s’efforce de donner), en constituant une « famille de Dieu » qui dépasse les divisions ethniques, culturelles, nationales et continentales.
De ce point de vue, la tenue du Synode fait elle-même partie de cette dimension prophétique : dans le groupe linguistique auquel je participais, pratiquement 15 pays différents étaient représentés, depuis le Maghreb jusqu’à l’Afrique du Sud, depuis l’Egypte jusqu’à l’Afrique de l’Ouest. Et, à travers une demi-douzaine de séances de travail, les représentants de ces différents épiscopat, montraient qu’ils étaient capables de faire quelque chose ensemble, d’assumer leur différence, de reconnaître leur tradition et leur héritage, mais aussi de faire fructifier ces différences pour la fécondité de l’Église.
Ce signe, les évêques veulent le donner aussi dans chacun de leur pays, en faisant vivre des communautés d’Églises vivantes (qu’en d’autres lieux on aurait appelé des communautés de base) qui soient des cellules où se développe l’expérience de la fraternité et de la réconciliation. Les communautés religieuses ont un rôle particulier dans ce témoignage prophétique, dans la mesure où elles assemblent dans des communautés uniques, des représentants de nationalité, de culture et d’ethnies différentes.

Dans ce témoignage prophétique le Synode a voulu souligner un certain nombre de points particuliers que je vais évoquer maintenant.

- L’Église témoigne de cette espérance par sa lutte incessante contre les fléaux sanitaires, en particulier contre le sida où elle est fortement engagée par des programmes de prévention, d’accueil et de soin. Le message du Synode dans son numéro 31 résume cette implication de l’Église au quotidien.
« L’Église est sans pareille dans la lutte contre le sida et dans les soins apportés à ceux qui en sont infectés et affectés en Afrique. Le Synode remercie tous ceux qui s’impliquent généreusement dans ce difficile apostolat d’amour et de compassion. Nous plaidons pour qu’un soutien ininterrompu soit apporté pour les besoins de la cause. D’accord avec le Pape Benoît XVI, ce Synode avertit solennellement que le problème ne saurait se résoudre par la distribution de prophylactiques.
Nous en appelons à la conscience de ceux qui sont vraiment intéressés à arrêter la transmission du sida par voie sexuelle, pour qu’ils reconnaissent les succès déjà obtenus (et connus) par les programmes qui proposent l’abstinence pour les non mariés et la fidélité pour les mariés. Une telle ligne d’action procure non seulement une meilleure protection contre l’expansion du mal, mais aussi se situe en harmonie avec la morale chrétienne. Nous nous adressons à vous les jeunes, que personne ne vous laisse croire que vous ne pouvez pas vous maitriser. Oui ! Vous le pouvez avec la grâce de Dieu. » (Proposition n.31)

- L’Église agit prophétiquement également par son engagement social et politique pour la réconciliation entre les ethnies et entre les peuples. Dans beaucoup de pays d’Afrique, des commissions nationales de conciliation ou de réconciliation, ou des commissions de gestion de crise, associent habituellement des représentants des grandes religions à leurs travaux, et même si les catholiques sont minoritaires dans leur pays ils sont toujours sollicités et accueillis avec intérêt pour leur contribution à ce travail.

- Mais plus largement, l’Église agit prophétiquement en appelant les responsables politiques au respect de la démocratie et à la lutte contre la corruption active et passive et en s’engageant fermement à l’égard des dirigeants chrétiens qu’elle exhorte. Je cite ici l’appel du Synode dans son message final : « Plusieurs catholiques, exerçant de hautes fonctions n’ont malheureusement pas été performants. Le Synode invite ces gens à se convertir, ou à quitter la scène publique pour ne pas causer des dégâts au sein du peuple et salir la réputation de l’Église Catholique ». (Message n°23)

- Prophétique aussi est l’implication de l’Église dans le développement économique et la réalisation de micro projets, prophétique est l’appel qu’elle adresse à ses membres de pratiquer la gouvernance de l’Église d’une façon transparente et désintéressée, prophétique par le soutien qu’elle apporte aux familles et à leur stabilité, prophétique par son engagement dans la promotion de la femme africaine…
Cette dimension prophétique de la mission de l’Église, le Synode l’a exercé en lançant un certain nombre d’appel :

- Dans un domaine particulièrement sensible, qui a été longuement discuté à différents niveaux en assemblée générale et en groupe linguistique, le Synode a exhorté à lutter contre les pratiques de magie et de sorcellerie et surtout contre les désastres qu’elles causent dans les groupes sociaux et les familles, par exemple quand les accusations mensongères de sorcelleries aboutissent à l’exécution des intéressés.

- Une vigilance particulière a été demandée à l’égard des enfants et des femmes qui sont les premières victimes des violences armées, mais plus largement à l’égard des enfants abandonnés non scolarisés, des enfants travailleurs, des enfants soldats et des enfants victimes des violences communes.

- Le Synode a lancé un appel aux hommes africains pour qu’ils assument leurs rôles de pères responsables, de bons et fidèles époux et de responsables dans la société.

- Le Synode a fait un appel pressant aux grandes puissances de ce monde. « Aux grandes puissances de ce monde, nous disons : traitez l’Afrique avec respect et dignité. L’Afrique en appelle à un changement de l’ordre économique mondial, à cause des structures injustes qui s’entassaient sur elle. La récente turbulence dans le monde financier démontre qu’il est temps d’opérer des changements radicaux dans les règles du jeu. Mais ce serait une autre tragédie si ce réajustement devait viser les intérêts des riches au détriment des pauvres.
La plupart des conflits, des guerres et des situations de pauvreté en Afrique proviennent essentiellement de structures injustes…. Un ordre mondial juste et nouveau n’est pas seulement possible, mais nécessaire pour le bien de toute l’humanité. Un changement est nécessaire pour ce qui concerne le poids de la dette pesant sur les nations pauvres, mortel pour leurs enfants. Les multinationales doivent arrêter la dévastation criminelle de l’environnement dans leur exploitation vorace des ressources naturelles.
C’est une politique à courte vue qui fomente des guerres pour obtenir des gains rapides à partir du chaos, au prix des vies humaines et du sang répandu. N’y aurait-il personne dans leur rang qui soit capable et désireux d’arrêter ces crimes contre l’humanité. » (Propositions n° 32 et 33)

- Enfin, et par-dessus tout, le plus important est l’appel lancé aux chrétiens pour qu’ils soient lumière du monde et sel de la terre, témoins de l’Evangile dans la vie quotidienne et témoins de la foi dans la rencontre avec les autres religions. Pour leur permettre de rendre ce témoignage et d’assumer leur responsabilité de laïcs dans l’Église, le développement de la formation est indispensable à tous les niveaux : formation de la jeunesse, formation des adultes, formation supérieure dans les universités catholiques.

 

Conclusion

En conclusion je voudrais vous lire un dernier passage du message du Synode. Je pense qu’il évoque avec puissance le courage et la détermination des évêques africains qui étaient réunis.

« Le Synode s’attriste en remarquant que c’est la honte qui caractérise plus d’un pays africain. Nous pensons en particulier au cas lamentable de la Somalie empêtrée dans de violents conflits depuis près de deux décennies, avec des conséquences sur les nations avoisinantes. Nous n’oublions pas non plus la tragédie des millions de personnes dans la région des Grands Lacs et la durable crise au nord de l’Ouganda, au sud Soudan, au Darfour, en Guinée Conakry, et en d’autres endroits. Les gouvernants de ces nations doivent prendre leur responsabilité devant leurs prestations génératrices de douleur. En bien des cas, on se trouve devant la situation de soif du pouvoir et des richesses au détriment du peuple et de la nation.

Quel que soit le niveau de responsabilité attribuable aux intérêts étrangers, on ne peut nier une honteuse et tragique complicité des leaders locaux : des politiciens qui trahissent et mettent leurs nations aux enchères, des hommes d’affaires éhontés qui se coalisent avec les multinationales voraces, des africains vendeurs et trafiquants d’armes qui spéculent sur les armes légères cause de la destruction de vies humaines, des agents locaux d’organisations internationales qui se font payer pour diffuser des idéologies nocives auxquelles ils n’adhérent pas eux-mêmes.

Les conséquences néfastes de toutes ces menées ne sont cachées pour personnes : pauvreté, misère et maladie, des réfugiés dedans, dehors et outre-mer, recherche d’une meilleure vie qui conduit la fuite des cerveaux, migrations clandestines, trafics d’hommes, guerres, effusion de sang, souvent par personnes interposées, atrocité d’enfants soldats, l’indicible violence faite aux femmes. Comment peut-on être fier de régner sur un tel chaos ? Qu’est devenue la pudeur traditionnelle africaine ? Ce Synode le proclame haut et fort : le temps est venu de changer des habitudes pour l’amour du présent et des générations futures. » (Propositions n° 36-37)

Dimanche dernier, le Saint Père a clôturé le Synode par la célébration de l’Eucharistie. L’évangile était celui de la guérison de Bartimée. L’homélie de Benoît XVI a souligné que ces quelques versets devaient être été reçus et entendus comme une lumière d’espérance sur la situation de l’Afrique : « ‘Confiance, lève-toi, il t’appelle’. C’est ainsi qu’aujourd’hui le Seigneur de la vie et de l’espérance s’adresse à l’Église et aux populations africaines, au terme de ces semaines de réflexion synodale. Lève-toi, Église en Afrique, famille de Dieu, parce que le Père céleste t’appelle…. Entreprends le chemin d’une nouvelle évangélisation avec le courage qui te vient de l’Esprit-Saint. L’action d’évangélisation urgente (…) comporte également un appel pressant à la réconciliation, condition indispensable pour instaurer en Afrique des rapports de justice entre les hommes et pour construire une paix équitable et durable, dans le respect de chaque individu et de tous les peuples…

Dans cette mission de grande importance, toi, Église pèlerine dans l’Afrique du troisième millénaire, tu n’es pas seule. Toute l’Église catholique t’est proche par la prière et la solidarité active, et du ciel t’accompagnent les saints et les saintes africains qui, par leur vie et parfois leur martyre, ont témoigné leur pleine fidélité au Christ. »

Frères et sœurs, cet appel vibrant adressé par le Pape Benoît XVI aux pères synodaux, et à travers eux à tous les catholiques d’Afrique, de Madagascar et des Iles du Pacifique est aussi un appel lancé, comme les pères synodaux nous l’ont dit, au-delà des limites de l’Afrique et donc à nous.

Car si l’Afrique peut nourrir une espérance légitime pour l’avenir, c’est aussi une espérance pour l’ensemble de l’Église. Si l’Église qui est en Afrique a besoin de s’appuyer sur la solidarité et la fraternité des autres Eglises locales, c’est d’abord pour trouver les moyens de mettre en valeur ses ressources et ses richesses, ses richesses naturelles et ses richesses humaines. Si l’Afrique a besoin de nous, j’ai surtout découvert durant ces trois semaines à Rome que nous avons plus encore besoin de l’Afrique.

En effet, nous avons non seulement besoin de la présence de nos frères et de nos sœurs africains près de nous, ici, en France, mais nous avons besoin de l’Église en Afrique, à Madagascar et dans les Iles, pour que le corps tout entier de l’Église atteigne sa plénitude et que la force prophétique de l’Evangile ne soit pas simplement manifestée dans des conditions particulièrement favorables, mais qu’elle soit confrontée aux contraintes et aux difficultés propres au continent africain aujourd’hui. Alors tous pourront voir que Dieu n’abandonne pas son peuple, qu’Il est présent et vivant au cœur de son Église en Afrique et dans le monde entier.

Je vous remercie.

† André cardinal VINGT-TROIS

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