Hommage et messe de requiem à l’intention de Sœur Emmanuelle

Mercredi 22 octobre 2008 à 15h00

Dans la nuit du dimanche 19 au lundi 20 octobre 2008, Sœur Emmanuelle s’est éteinte. La religieuse allait fêter son centième anniversaire le 16 novembre.
Conformément à sa volonté, ses obsèques ont eu lieu à Callian (Var) dans la plus stricte intimité, le mercredi 22 octobre.

Un hommage lui fut rendu au cours d’une messe de requiem célébrée en la cathédrale Notre-Dame de Paris mercredi 22 octobre à 15h par le cardinal André VINGT-TROIS, archevêque de Paris, en présence de Monsieur le Président de la République et de Madame Carla SARKOZY.

 

Communiqué
du Cardinal André VINGT-TROIS

Sœur Emmanuelle a rejoint le Seigneur. Femme de cœur et d’action, elle nous manquera, tout comme elle manquera aux religieuses de sa congrégation et aux bénévoles des associations qu’elle a créées.

Sœur Emmanuelle a su mobiliser ses contemporains en faveur des plus déshérités par son franc-parler et sa simplicité. Jusqu’à son dernier souffle, elle a fait preuve, inlassablement, d’une immense énergie et d’une inébranlable foi.

Je pense tout particulièrement aux nombreux enfants et familles qu’elle a accompagnés tout au long de sa vie, d’abord comme enseignante, puis en vivant parmi les pauvres des bidonvilles du Caire, enfin dans sa prière quotidienne.

Il me revient en mémoire ce propos qu’elle tenait dans l’un de ses ouvrages : « Je garde, quant à moi, une immense reconnaissance pour tous ceux qui (…) m’ont appris que l’amour est plus fort que la mort et porte en lui une semence d’éternité » . À notre tour, nous lui sommes infiniment reconnaissants du témoignage d’amour que fut sa vie, entièrement consacrée à Dieu et aux autres.

Suivant son exemple, vivons dans l’Espérance et ne cessons pas d’agir pour les plus pauvres et de témoigner de l’amour de Dieu pour les hommes.

† cardinal André Vingt-Trois
Archevêque de Paris
Président de la Conférence des évêques de France

 

La messe de Requiem

Pour télécharger le livret liturgique de la célébration, cliquez ici.

 

Était présent Monseigneur Fortunato BALDELLI, nonce apostolique en France entouré de nombreux évêques parmi lesquels Mgr VAN LOY, évêque de Gand représentant la Conférence Épiscopale de Belgique, Mgr Youssef ABOU EL KHEIR, évêque de Souhag (Egypte) de l’Eglise copte, représentant Sa Béatitude le patriarche Antonios LAGUIB d’Alexandrie, Mgr Jérôme BEAU, Mgr Renauld de DINECHIN et Mgr Jean-Yves NAHMIAS, évêques auxiliaires de Paris, Mgr Jean-Yves RIOCREUX, évêque de Pontoise, Mgr Michel COLONI, archevêque émérite de Dijon, Mgr Xavier BARONNET, évêque émérite de Port Victoria (seychelles), Mgr Petrus YOUSIF, vicaire patriarcal chaldéen en France ; ainsi que de nombreux prêtres, diacres, religieux et religieuses, particulièrement de la congrégation Notre-Dame-de-Sion, la congrégation où Sœur Emmanuelle avait prononcé ses vœux. Une délégation de l’Église Orthodoxe s’était aussi unie à cet office en la personne du Père Moussa ANBA BISHOY, de l’Eglise Copte Orthodoxe de France et du Père Yakub AIDIN, de l’Eglise Syriaque Orthodoxe.

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3 000 fidèles étaient donc rassemblés sous les voûtes de la cathédrale parmi lesquels de nombreuses autorités dont le Président de la République, Monsieur Nicolas SARKOZY, Madame Carla SARKOZY, le Président Jacques CHIRAC, Madame Suzanne MOUBARAK, épouse du Président de la République d’Égypte, et de nombreux membres du gouvernement.
Des écrans géants, installés sur le parvis de la cathédrale, ont permis à plus de 4 000 personnes, qui n’avaient pu entrer dans la cathédrale par manque de place, d’assister à la célébration.

Le testament spirituel de Sœur Emmanuelle fut lu au début de la cérémonie par Monsieur Trao NGUYEN, président de l’association Asmae qu’avait fondée Sœur Emmanuelle. L’épître de saint Paul aux Corinthiens (12, 31 - 13, 13) , l’Hymne à la charité, fut lue en français par Monsieur Jacques DELORS, et en arabe par le Père Atef MOUAWAD, prêtre libanais. Le Cardinal André VINGT-TROIS prononça l’homélie.

Pour visionner l’enregistrement de cette célébration, cliquez ici.

 

Homélie du Cardinal André Vingt-Trois

« J’ai cent ans et je voudrais vous dire. » Au moment où Sœur Emmanuelle quitte ce monde, il est bon pour nous d’essayer de comprendre ce qu’elle voudrait, ce qu’elle veut nous dire. Non seulement l’exposé de ses idées (sur la vie) ou ses pensées, mais surtout le témoignage de sa vie. Car, comme chacun d’entre nous, comme tout homme ou toute femme en ce monde, ce qu’elle peut vraiment nous communiquer c’est ce qu’elle a vécu, ce qui l’a fait vivre et ce qui dévoile le sens de son action.

Le premier trait qui se présente à nous dans la vie de Sœur Emmanuelle, c’est la puissance de l’amour. Un jour, elle a été saisie et transformée par l’amour d’une façon décisive et irrémédiable. Sans doute le don qu’elle avait fait d’elle-même dans sa consécration religieuse était-il déjà inspiré par le désir d’aimer et de servir Dieu et ses frères. Mais le chemin où elle s’est engagée avec les enfants du Caire est un basculement total. Il découvre à nos yeux la profondeur et la puissance de cet amour.

Il s’agit du même don de soi définitif qui fut celui de sa profession religieuse, mais ce don prend une dimension nouvelle par la communauté de destin dans laquelle elle s’engage avec ces enfants qui, avant d’avoir besoin de ses leçons de professeur et d’éducatrice, ont besoin de manger pour survivre. Elle comprend que les aimer, c’est se lier à eux par le genre de vie, par le partage de la misère et par l’encouragement à faire quelque chose pour en sortir.

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© P. Deliss / GODONG

Il s’agit d’un véritable basculement qui saisit la liberté et le cœur et qui entraîne à miser tout sur une parole, la parole de celui qui est venu donner sa vie pour l’humanité, Jésus de Nazareth. Comme les disciples, qui avaient passé en vain toute la nuit à pécher, elle entend le Maître l’appeler à « jeter les filets pour la pêche. » Et, confiante en la parole de Celui qu’elle aime, elle lâche tout et se lance dans une aventure inimaginable, au-delà des conventions habituelles, hors de son champ de compétence. Elle se fait chiffonnière avec les chiffonniers. Elle plonge sans retour dans la solidarité de destin avec ceux qui n’ont rien et que tous méprisent.

Et la joie qui l’habitait et dont elle rayonnait était certainement le signe extérieur de ce cœur donné sans retour pour répondre à l’appel du Christ.

Mais nous devons faire un pas de plus. Faut-il considérer l’histoire de Sœur Emmanuelle comme un prodige extraordinaire que l’on admire avec d’autant plus de ferveur qu’on n’imagine pas qu’il puisse nous concerner ? Est-elle un de ces héros dont on exalte la figure sans craindre d’être nous-mêmes entraînés à les suivre ? Saint Paul nous le disait à l’instant, l’amour est le don le plus grand qui puisse nous arriver et qui les surpasse tous. Mais de quel amour parle-t-il ? De l’amour que Dieu nous manifeste et qu’Il nous invite à vivre dans nos rapports les uns avec les autres. Sans cet amour je ne suis rien. Il n’y a pas trente six sortes d’amour et si nous voulons progresser dans l’amour, il nous faut nous mettre à l’école de celles et de ceux qui en ont été habités au point de tout donner pour le vivre, l’école de saint Vincent de Paul, du Bienheureux Frédéric Ozanam, de Mère Térésa, de l’Abbé Pierre et de tant d’autres qui ont passé leur vie au service des pauvres dans lesquels ils reconnaissaient le visage du Christ qui les avait appelés : « J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais un étranger et vous m’avez accueilli, nu et vous m’avez vêtu, malade et vous m’avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir » (Mt 25, 36).

De ces exemples nous pouvons tirer quelques enseignements qui éclairent notre propre route. L’amour suppose un don total de soi. Il nous entraîne à quitter les sécurités des chemins bien balisés et surtout il nous demande de ne pas nous laisser prendre au piège de la bonne conscience qui se nourrit du souci de notre image. Sœur Emmanuelle a utilisé sans complexe les moyens de la communication et de la médiatisation, non pour faire la promotion de son image, mais pour faire connaître à tous l’univers de cauchemar dans lequel vit aujourd’hui encore une bonne partie de l’humanité.

L’amour est un don définitif et sans retour, sinon il n’est que chimère et illusion. Comment les enfants du Caire auraient-ils pu faire confiance à Sœur Emmanuelle si sa présence au milieu d’eux avait été incertaine et épisodique ? Il n’y a pas d’alliance s’il y a une échappatoire.

Enfin l’amour est contagieux. Il est une force d’attraction qui embarque des complices à tout moment. Certes la personnalité de Sœur Emmanuelle est une sorte de figure emblématique. Mais l’authenticité du service qu’elle a accompli se manifeste dans sa capacité à associer toutes sortes de gens à son action, telle sœur Sara, une religieuse copte orthodoxe qui poursuit aujourd’hui son œuvre avec les chiffonniers du Caire. Elle ne les séduisait pas pour elle-même, ni pour se donner la satisfaction d’avoir des disciples, mais elle les enrôlait dans son armée de miséreux parce qu’ils pouvaient y faire quelque chose d’utile pour les autres et pour eux-mêmes. Les vedettes n’ont pas de successeurs, les serviteurs ont des amis qui les soutiennent et qui développent leur œuvre.

Notre véritable hommage à Sœur Emmanuelle n’est-il pas de tirer les leçons de son histoire d’amour avec les pauvres de ce monde ? N’est-il pas de crier pour tous ceux qui survivent avec peine dans la malnutrition et le manque de soins ? N’est-il pas de nous interroger sur le déséquilibre qui marque notre univers : d’un coté, l’énergie que l’on dépense pour la richesse et le confort d’une société dont on attend qu’elle assume tous les risques de la vie et de l’autre, l’insécurité absolue sur les besoins élémentaires de l’existence : manger, boire de l’eau, se soigner, apprendre à lire et à écrire ?

Ceux qui professent la foi chrétienne autrement que comme une assurance supplémentaire ne doivent-ils pas être les premiers à « avancer en eaux profondes et à jeter les filets pour la pêche » pour que l’amour soit connu non pas seulement en paroles, mais en acte et en vérité. Certes, les chrétiens se mobilisent pour vivre davantage le partage avec les pauvres de ce temps et nous en sommes fiers. Mais nous n’oublions pas que même la générosité n’est rien si elle n’est pas animée par l’amour. Nous ne sommes pas appelés seulement à donner de nos biens, nous sommes appelés à nous donner nous-mêmes.

Sœur Emmanuelle a souhaité que ses obsèques soient célébrées dans l’intimité de sa famille religieuse. Aurait-t-elle été très à l’aise dans notre hommage national ? Je ne suis pas capable de répondre à sa place, mais il y deux choses dont je suis sûr. Premièrement, elle jubile certainement de voir que sa mort est une occasion de rappeler à tous l’urgence du service des pauvres de ce monde, un temps d’antenne supplémentaire pour ceux dont on parle si peu. Deuxièmement, elle voit certainement avec joie que nous n’essayons pas d’expliquer sa vie en oubliant Celui qui seul lui a donné sens : Jésus de Nazareth qui est passé parmi les hommes en faisant le bien et qui, à la veille de sa passion, nous a donné la clef d’interprétation absolue : « il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. » C’est ce qu’il a fait et ce qu’il fait aujourd’hui dans cette Eucharistie. C’est ce que Sœur Emmanuelle a vécu à la suite et en compagnie de tant de disciples du Christ. C’est ce que nous sommes tous appelés à vivre, car finalement sans l’amour nous ne sommes rien. L’amour seul est digne de foi.

† cardinal André Vingt-Trois
Archevêque de Paris

 

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© P. Deliss / GODONG

Testament spirituel de Sœur Emmanuelle

Si chers Amis,

Nous le savons, l’Amour est plus fort que la Mort, le lien d’amitié profonde que nous avons noué ensemble dans la joie, a une valeur d’éternité joyeuse.
Aujourd’hui, où vous vous êtes encore une fois dérangé pour moi, mon âme et mon coeur sont tout près de votre âme et de votre cœur.
Je voudrais que cette chère rencontre se déroule dans une atmosphère de joie.
J’ai choisi des cantiques pleins d’allégresse. Chantez les joyeusement à pleine voix !
Je tiens à vous dire un merci bondissant de reconnaissance pour ce que vous avez fait et ferez encore, je le sais, pour nos milliers d’enfants en difficulté à travers le monde.
Grâce à vous, ils deviennent des citoyens debout et heureux. L’enfant qui souffre « sensible à vos cœurs » rappelle le mot de Pascal : « Dieu sensible au cœur ».
Voilà la merveille qui, au-delà de toute conviction religieuse, politique, culturelle ou autre, nous unit tous dans une belle harmonie.
Seigneur, tu as voulu que nous, les humains, puissions tressaillir devant la douleur et arriver à la soulager. C’est ainsi que, comme nous le dit le Christ, dans l’évangile de Matthieu au chapitre 25, nous devenons « bénis » par Toi, notre Père des cieux.
Oui vous êtes bénis, vous qui savez aimer et partager, vous êtes bénis, parce que, sans le savoir peut-être, vous avancez sur la route qui mène à l’éternité bienheureuse où je vous attends dans le même Amour.
Une petite confidence pour finir. J’ai demandé que soit chanté comme psaume le Magnificat. Ce cantique contient en effet le secret du bonheur de ma vie.
Dès mon entrée en religion, en 1931, je me suis confiée, corps et âme, à la Vierge pour qu’elle me garde fidèle. Elle l’a fait et comment ! Remerciez là avec moi !
Yalla ! En avant ! C’est passionnant de vivre en aimant !

Votre Emmanuelle qui garde chacun et chacune de vous dans son coeur.

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