Cathédrale d’art et d’histoire

Jacques LE CHEVALLIER

Peintre Verrier

1896 - 1987

 

 

LE CHEVALLIER DE NOTRE-DAME

par Laurent THURNHERR
Historien de l’art
Conservateur adjoint du Musée départemental Georges de La Tour
et du Musée départemental du Sel
Conseil Général de la Moselle.

 

Né à Paris le 26 juillet 1896, Jacques Le Chevallier évolue rapidement au sein du monde artistique avec un père travaillant dans le milieu de l’architecture et une mère professeur de dessin à la Ville de Paris.
C’est de 1911 à 1915 qu’il suit les cours de l’École nationale des arts décoratifs. Après sa mobilisation durant la fin des hostilités de la première Guerre mondiale, il intègre en qualité d’illustrateur, le jeune groupe des Artisans de l’Autel où il rencontre Louis Barillet, peintre décorateur et disciple de Maurice Denis.
On suppose qu’il intègre à l’automne 1920 l’atelier Barillet [1] où il assure « l’étude des maquettes et l’exécution des cartons » [2]. De cette collaboration des réalisations prestigieuses, véritables révolutions du vitrail français des années 1920-1930, verront le jour tant en France qu’à l’étranger [3].
Membre fondateur de l’Union des Artistes modernes en 1929, il y développera ses connaissances sur la lumière au point d’être considéré comme étant le premier éclairagiste avec notamment des luminaires au design novateur créés en complicité de René Koechlin.
En 1948, il contribue à la réorganisation des anciens Ateliers d’Art sacré autrefois fondés par Maurice Denis, maintenant appelés Centre d’Art sacré. Il en prend la direction et y enseigne l’Art monumental du vitrail.
En 1950, Nicolas Untersteller fait appel à Jacques Le Chevallier pour enseigner l’art du vitrail à l’École supérieure des Beaux-Arts de Paris.

Le travail de Le Chevallier se caractérise par une volonté d’être au service de l’homme et l’aider à vivre dans son temps. Cette idée transparaît dans son art : que ce soit l’œuvre peinte, dessinée, gravée, ou encore ses ouvrages pédagogiques en direction des plus jeunes, Le Chevallier répond à quatre préceptes qui, selon lui, sont propres à l’artiste moderne :
- répondre aux besoins directs et positifs de la vie moderne ;
- sensibiliser la nécessaire réponse aux impératifs de la vie moderne ;
- l’art vivant est très exactement fidèle au rendez-vous que lui donne la vie moderne ;
- l’artiste créateur est/reste fidèle au rendez-vous que lui propose notre vie moderne, ses disciplines et ses techniques [4].

Il meurt le 23 avril 1987 à Fontenay-aux-Roses où il avait ouvert son premier atelier en 1938 avant de s’y installer de façon définitive en 1945.

 

I- Le projet de 1935

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Autoportrait de Jacques LE CHEVALLIER

Collection privée. D.R.

Il y avait depuis la restauration du XIXe siècle menée par Eugène de Viollet-le-Duc, un ensemble de verrières blanches dans les fenêtres hautes de la cathédrale de Paris.

C’est en 1935 que le Cardinal Verdier, célèbre pour les chantiers qu’il a mené dans la région parisienne, fait appel à douze artistes contemporains [5] pour remplacer ces vitreries. Le thème proposé est une suite des saints et saintes de France pour les lancettes et les douze versets du Credo pour les roses des tympans.
Son Éminence laisse libre court à l’imagination des artistes. Pour autant, l’administration des Monuments historiques veille à la conservation d’une cohérence dans la création puis dans la présentation des pièces. De concert, les artistes développent un projet cohérent, en lien avec la luminosité supposée de l’édifice au Moyen Âge – la coloration générale choisie est alors bleue et rouge, avec une dominante de bleu au nord et de rouge au sud – mais aux traits résolument modernes. La volonté est d’apporter de la vie à la cathédrale par l’apport de couleurs jusqu’alors oubliées si ce n’est dans les rosaces du transept.
Jacques Le Chevallier présente alors une baie composée sur la gauche d’une figure de saint Marcel terrassant un dragon, et sur la droite de sainte Geneviève tenant la lampe que veut, dans la légende, souffler le démon. Au-dessus de sa tête est représenté le navire figuré dans le blason de la ville de Paris, rappelant ainsi son statut de sainte patronne de la ville. La rose situé dans la partie supérieure et centrale du vitrail présente l’Agneau Pascal entouré des symboles des évangélistes. À leurs alentours est écrite la phrase : « la vie éternelle, ainsi soit-il ».
L’ensemble des personnages est entouré de motifs décoratifs propres aux années 1920-1930 que l’on retrouve notamment dans la peinture de Robert Delaunay.

Présentées quelques temps à la cathédrale, l’ensemble des douze réalisations sera ensuite exposée dans le pavillon Pontifical de l’Exposition de 1937. La mise en place s’effectue en 1938 sous les écrits hostiles de conservateurs farouchement opposés à l’entrée de l’art moderne dans les monuments historiques ou plutôt à la modification d’une œuvre d’art du passé.
S’engage alors une « Querelle des vitraux » [6] qui fait couler beaucoup d’encre dans les journaux français et européens.

C’est déjà une année plus tard et suite à l’entrée en guerre de la France que les douze verrières sont descendues dans leur intégralité et semblent être restituées à leurs créateurs.

 

II- Repenser la lumière pour l’homme…

En 1952, les Monuments historiques chargent Jacques Le Chevallier d’une nouvelle étude pour les verrières de Notre-Dame de Paris. La demande est alors de garder les mêmes sujets iconographiques qu’avant guerre mais, cette fois, de les adapter en changeant quelque peu la coloration (couleurs plus vives qu’en 1935) mais également la taille des personnages. Les maquettes montrent alors des saints plus lisibles que sur les réalisations d’avant guerre.
L’étude de la coloration de l’ensemble évolue également. La graduation allant du bleu vers le rouge se fait à présent d’ouest en est. Ce nouveau travail reste à l’état de projet.

En 1961, la même administration fait à nouveau appel à l’artiste et lui demande un travail tout à fait novateur pour son édifice de destination. Il s’agit à présent pour Le Chevallier de réfléchir à un ensemble de vitreries colorées pour toutes les fenêtres hautes de la nef, du mur occidental du transept et des tribunes.

Partant du postulat qu’il donne dans l’un des numéros de L’Art chrétien de 1957, à savoir que « l’art abstrait, avec sa richesse inépuisable de formes et de couleurs […] est profondément accordé à notre sensibilité », Jacques Le Chevallier propose un projet dans lequel les verrières « vivent » et se répondent par un choix de couleurs [7] semblant vibrer les unes par rapport aux autres.
Sur les verrières que le public peut encore voir dans la cathédrale, l’artiste veut évoquer une Jérusalem céleste en lien avec le XXe siècle où chaque âme solidaire l’une de l’autre se révèle par la lumière qui la traverse. C’est là également l’objet d’une de ses réflexions donnée préalablement dans la revue L’Art sacré : « L’art religieux a pour objet de toucher dans ses fibres les plus délicates l’homme, l’homme de la rue, de l’usine, de la terre. L’art religieux devrait être le premier à retrouver ce nécessaire contact humain. » [8]

Ce nouvel ensemble est présenté au public le 26 avril 1966. Dans les invités se trouve le Cardinal Léon Lommel de Luxembourg. Au lendemain de cette célébration, Son Éminence demande à l’artiste de réaliser pour sa cathédrale deux verrières « en couleurs ruisselantes » [9] semblables à celles découvertes à Paris et destinées à remplacer les vitraux réalisées par Maréchal de Metz en 1860.

 

 

Artiste accompli, Jacques Le Chevallier prouve durant toute sa carrière et notamment à Notre-Dame de Paris une volonté de mise en lumière sans trahison de la vie de ses contemporains et des édifices dans lesquels il est appelé. La lumière se veut utile, ludique, à même d’amener l’homme à une situation particulière telle que de la piété dans un lieu religieux.
Ainsi, que ce soit notamment à Notre-Dame de Paris ou plus tard à la cathédrale de Luxembourg ou à la Liebfrauenkirche de Trèves, Jacques Le Chevallier donne sans le trahir une nouvelle expression à l’espace gothique.

 

 

 

Vingt-quatre nouveaux vitraux posés à Notre-Dame de Paris

Article de Sabine MARCHAND
dans la revue
Les Arts du 16 juin 1965

 

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Jacques LE CHEVALLIER et Sabine MARCHAND devant les verrières de la nef.

"Les Arts" - 16 juin 1965. Collection privée. D.R.

Vingt-quatre nouveaux vitraux viennent d’être posés à Notre-Dame et nul n’a relavé l’événement. Ce sont les douze grandes verrières de la nef et les douze petites rosaces à alvéoles des tribunes.

Nous nous sommes mêlés à un groupe d’étrangers qui visitaient la cathédrale et nous avons été étonnés de n’entendre aucune remarque sur leur modernisme, à croire que certains les confondent avec les autres vitraux du XIIIème.

Jacques Le Chevallier, auteur de cet immense travail, nous explique comment il a procédé : « Il fallait avant tout rester discret, surtout en ce qui concerne les vitraux proches des rosaces du transept. C’est ce qui explique la progression des tons, plus intenses dans les vitraux près de l’orgue. »

Toujours pour rester en harmonie avec le style du XIIIème siècle des rosaces, Le Chevallier joue dans chacune de ses œuvres sur une quinzaine de tons, très francs, les mêmes que ceux employés au Moyen-Âge… exception faite du pourpre, secret encore jamais percé.

Le découpage de ces vitraux est varié à l’extrême, ce qui donne cette apparence très animée que seule la manière abstraite est capable de rendre. D’un vitrail à l’autre, les couleurs basculent dans un rythme très serré comme une musique de Bach. Il n’y a pas 10 cm2 qui soient semblables.

Les anciens vitraux dataient de 1880. ils étaient pâles et monotones à côté des jeux de couleurs de Le Chevallier si parfaitement étudiés qu’ils font oublier leur style abstrait, seul style qui puisse ne pas choquer alors qu’un graphisme risquait de créer des fausses notes. Le Chevallier ne s’est permis qu’un graphisme reproduit en écho dans toutes ses grandes verrières et qu’il considère comme une astuce : une fausse bordure !

L’œuvre de Le Chevallier – qui est avant tout l’œuvre d’un peintre – n’appelle pas la comparaison avec les vitraux anciens, elle se place à part et atteint son but car elle réussit à s’intégrer parfaitement à l’architecture de Notre-Dame.

 

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Verrière des tribunes de la nef

© NDP

 

 

Bibliographie sélective

Jean-Marie Géron, Albert Moxhet
Le Vitrail contemporain
Tournai, La Renaissance du livre, 2001, 221 p.

Laurent Thurnherr
« Les églises de la seconde Reconstruction dans le Saulnois »
Art sacré et patrimoine, Metz, Serpenoise, 2004, p. 80-87

Jean-François Archieri, Cécile Nebout (dir.),
Atelier Louis Barillet, maître-verrier,
Paris, 15 square de Vergennes, 2005, 246 p.

Jean-François Archieri (dir.),
Jacques Le Chevallier, 1896-1987, la lumière moderne,
Paris, Gourcuff Gradenico, 2007, 247p.

Laurent Thurnherr (dir.),
De Mille éclats, Jacques Le Chevallier, 1896-1987, peintre verrier designer
Montigny-lès-Metz, Fondation Solange Bertrand – Château de Courcelles, 2007, 18 p.

Laurent Thurnherr, Marie Gloc
Jacques Le Chevallier. Vitraux, Moselle, Allemagne, Luxembourg
Chemins du Patrimoine Moselle, Metz, Conseil Général de la Moselle, 2008, 24 p.

Laurent Thurnherr,
« De Mille éclats, Jacques Le Chevallier », 50sept n°09
Metz, Conseil Général de la Moselle, 2008, p. 50-59

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1Il y a ici une absence de certitude due au fait que le fonds d’atelier Barillet a été détruit par son propriétaire.

[2Archives privées de Jacques Le Chevallier, lettre du 4 janvier 1981 dans laquelle Le Chevallier explique aux héritiers Barillet son rôle au sein de l’atelier.

[3Notamment dans la cathédrale de Luxembourg où en 1937 l’atelier Barillet a la charge du décor de l’ensemble de l’extension de l’édifice.

[4Archives privées Jacques Le Chevallier, Carnet de notes de Jacques Le Chevallier, vers 1954-1955.

[5Figurent à ce projet : Mademoiselle Reyere, Messieurs Le Chevallier, Grüber, Ingrand, Ray, Gaudin, Mazeltier, Barillet, Hébert-Stevens, Rinuy, Louzier, le R.P. Couturier.

[6Du titre d’un article de journal réalisé par deux courriers de Jacques de Laprade et d’Achille Carlier.

[7Parmi le choix des couleurs, il est à noter que le bleu est inspiré de la teinte du Moyen Âge que Jacques Le Chevallier a eu le droit de prélever sur une des roses du transept.

[8L’Art sacré, août 1948.

[9Archives privées de Jacques Le Chevallier, lettre de Monseigneur Léon Lommel à Jacques Le Chevallier, le 27 avril 1966.

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