Conférences spirituelles de l’Avent

Mgr Patrick Chauvet, recteur-archiprêtre de la cathédrale, propose chaque dimanche de l’Avent à 17h, une conférence.

Dimanche 4 décembre : « A l’école de Saint Jean-Baptiste et de Saint Joseph »

La semaine dernière, nous avons réfléchi sur une première attitude spirituelle : le désir de la vision de Dieu. Ce fut l’occasion de parler de la prière, notamment de l’oraison. Aujourd’hui, nous allons nous mettre à l’école de ceux qui attendent le Christ. Deux figures vont préparer nos cœurs à cette rencontre avec l’Enfant-Dieu.
La première figure est saint Jean-Baptiste.
Pour entrer dans le mystère de sa naissance, il nous faut ouvrir l’Evangile de Luc qui commence son récit par l’annonce de sa future naissance à Zacharie, prêtre du groupe d’Abia ; ce dernier est bouleversé par le message de l’ange et manque un peu de foi, car son épouse est stérile et lui bien âgé ; lors de l’annonce, il était au Temple pour offrir l’encens. Mais à cause de ce manque de foi ; il devient muet. En sortant, il est donc incapable de donner la bénédiction et la liturgie demeure inachevée, en attendant la nouvelle liturgie inaugurée par le Christ.
Quant à Elisabeth, elle rend grâce pour cette conception miraculeuse ; elle se disait : « Voilà ce que le Seigneur a fait pour moi, en ces jours où il a posé son regard pour effacer ce qu’était ma honte devant les hommes. » (Lc 1, 25)
Nous retrouvons Elisabeth lors de la visite de Marie, après le récit de l’annonciation. Origène, Père de l’Église du 3e siècle, commentant cet épisode (Lc 1, 39-56) de l’Evangile dit que cette rencontre est d’abord celle de Jésus et Jean-Baptiste : « Quand Elisabeth entendit la salutation de Marie, l’enfant tressaillit en elle » (v. 41). En effet, à travers la salutation de la Vierge, c’est bien Jésus qui envoie son Esprit à son cousin Jean. Ainsi rempli de l’Esprit, l’enfant tressaillit. Quelle joie pour Elisabeth “ la stérile ” de sentir son enfant faire sa première galipette ! Quelle joie pour Jean de recevoir l’Esprit dès le sein de sa mère ; il est profondément touché par ce don tant attendu par Israël. L’Esprit bouscule avec délicatesse et procure paix et joie. C’est bien sous l’action de l’Esprit que l’on tressaille de joie.

Dès le sein de notre mère, nous sommes choisis par Dieu. Scène émouvante puisque Jésus a été conçu il y a à peine huit jours et le Baptiste, six mois ! Jean a été choisi pour faire le lien entre l’Ancien et le Nouveau Testament, et il sera fidèle à cette mission reçue.
C’est dans le prologue du quatrième évangile que la mission est précisée : « Il y eut un homme envoyé par Dieu ; son nom était Jean. Il est venu comme témoin, pour rendre témoignage à la lumière. » (Jn 1, 6-7) modèle de l’humilité, il ne sera que témoin et ne prendra pas la place de Jésus. Il est là pour le désigner : « Celui qui vient derrière moi est passé devant moi, car avant moi il était. » (Jn 1, 15) c’est bien l’Esprit qui a fait comprendre à Jean que le Verbe est le Fils de toute éternité.
Ainsi Jean va s’imposer aux yeux de son peuple comme un très grand prophète ; il est le témoin de la lumière, mais le peuple élu n’a pas su accueillir la lumière. Toutefois dans le monde, il s’est trouvé des hommes au cœur droit qui ont été fidèles à la lumière. Ils sont devenus enfants de Dieu par pur don du Père.
Comme le Baptiste, nous sommes appelés à être des témoins de la lumière. Le témoin est humble et n’annonce que le Christ. Il doit mettre ses talents au service de la transmission. Il y a toujours le risque de s’annoncer soi-même, alors qu’il faut s’effacer pour laisser transparaître la lumière. Le témoin est habité par la Parole qu’il doit répandre.
Saint Augustin a cette belle formule : « Jean est la voix dont la Parole a momentanément besoin pour se faire entendre. »
Jean, tout ému, nomme pour la première fois le Christ : « Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » (Jn 1, 29). Cette désignation de Jésus par le Baptiste est l’évocation du mystère Pascal : passion et gloire. " L’Agneau de Dieu " pour une oreille hébraïque rappelle l’agneau immolé que dût manger le peuple hébreu la nuit de la sortie d’Égypte. Mais c’est aussi l’image du serviteur souffrant d’Isaïe, conduit comme un agneau à la boucherie. C’est aussi l’Agneau vainqueur, celui qui enlève le péché de façon autrement plus définitive que les agneaux offerts au Temple en sacrifice. Il est venu enlever le péché du monde, le seul, à savoir le refus des hommes de s’ouvrir à la grâce de Dieu, à cause de leur suffisance ! Enlever le péché, c’est détruire à tout jamais le mur élevé par l’homme contre Dieu.
Ainsi Jean-Baptiste se tient là, comme en retrait sur le bord du chemin. Il se laisse enchanter par la voix de l’époux. Il est l’ami de l’époux, voilà la plénitude de la joie.
Jean est bien le modèle de l’humilité ; son désir, son attente sont orientés vers le Sauveur. Jean fixe les yeux sur Jésus. Quelle intensité dans son regard !
« Moi, j’ai vu, et je rends témoignage : c’est lui le Fils de Dieu » (Jn 1, 34), ce regard est tout intérieur. Jean reconnaît Jésus, pas à son apparence extérieure, mais bien parce que le visage du Christ irradie le reflet resplendissant du Père
Pourquoi ne pas fixer nos yeux nous aussi sur notre Sauveur ? Fixer les yeux pour entrer en communion avec lui. Ne voir que Lui pour faire grandir le désir de la rencontre : « Nous le verrons face à face. »
Si vous avez une icône du Christ, prenez le temps de prier devant elle et vous verrez qu’au bout d’un certain temps, ce n’est plus vous qui regardez, mais le Christ qui vous regarde. Tel est le miracle de l’Icône ! Contempler pour se laisser regarder, pour entrer dans l’intimité du Seigneur.
Nous le savons bien, Jean sera tenté. On essaiera d’opposer les deux cousins - on veut détruire la charité qui les unifie. Mais la sainteté est plus forte et Jean reste le prophète humble, fidèle à sa mission de préparer le chemin. Les hommes regardent le succès, l’efficacité, mais tout cela n’est que vanité !
« Rabbi, celui qui était avec toi de l’autre côté du Jourdain, celui à qui tu as rendu témoignage, le voilà qui baptise, et tous vont à lui. » (Jn 3, 26). Mais Jean n’est pas jaloux ; il sait que le baptême du Christ est un baptême de feu, à la différence de celui qu’il célèbre. Jean reste à sa place, car il veut rester fidèle à la mission : « Je suis envoyé devant le Christ. » Il demeure l’ami proche, disponible, prêt à servir. Il se tient là pour être à l’écoute du Christ.
C’est cette Parole vivante qui le comble de joie : « Ta parole me suffit » c’est sa nourriture. Cette Parole qui touche le fond de son cœur, car elle réveille la source de la joie. Jean-Baptiste nous conduit à l’essentiel car son désir est de contempler le mystère Trinitaire, là où habite le Christ. Tout comme Marie, le Baptiste nous conduit au Christ ; il nous recentre sur l’essentiel : « Qui croit au Fils a la vie éternelle. » (Jn 3, 36)

Seigneur augmente en nous la foi ; telle est notre prière en ce temps de l’Avent. Le Seigneur attend notre réponse, le don de notre liberté. Dire oui au Christ, c’est accueillir la vie divine en nous. Crois-tu ? M’aimes-tu ? Es-tu prêt à me suivre jusqu’au bout ? Si tu refuses de croire, tu ne verras pas la vie divine. Ce n’est ni une menace, ni un chantage, c’est le poids de notre liberté.
Le Père nous respectera jusque là ! Ce n’est pas Dieu qui me juge, c’est moi qui me mets sous le jugement de Dieu.
Si nous nous offrons à l’amour miséricordieux, avec nos faiblesses, nos limites, nos pauvretés, alors nous choisirons le parti de l’Amour.
Jean-Baptiste nous a montré le chemin.
La seconde figure est aussi un modèle d’humilité ; il s’agit de saint Joseph ; saint Jean-Paul II écrivait : « Le peuple de Dieu aura toujours sous les yeux la manière humble et sage de Joseph de servir et de participer à l’économie du Salut. »
Saint Joseph a en effet participé de manière privilégiée au salut par son "oui ", un oui humble, car il sait que tout vient de Dieu. Il fallait une bonne dose d’humilité pour accueillir un tel appel, car il aurait pu tomber dans l’orgueil recevant une telle mission ! Mais il aurait pu aussi se révolter face à un tel événement ; mais il est sage et juste.
L’Écriture nous dit la façon dont Joseph a vécu ce mystère de Noël. C’est l’ange qui lui donne à contempler le mystère de la maternité de Marie. C’est alors que Joseph « prit chez lui son épouse » (Mt 1, 24).
« Il la prit avec tout le mystère de la maternité, écrit Jean-Paul II ; il la prit avec le Fils qui devait venir au monde par le fait de l’Esprit Saint. Il manifesta ainsi une disponibilité de volonté semblable à celle de Marie à l’égard de ce que Dieu lui demandait par son messager. »
Avons-nous pris Marie avec nous ? Joseph répond " fiat " au Seigneur en prenant sa fiancée chez lui et manifeste ainsi sa foi dans le mystère de l’Incarnation. Joseph comme Marie est modèle de l’obéissance de la foi. Il accepte de bouleverser ses projets et de se laisser mener par l’Esprit. Quel beau renoncement fait par amour et ce renoncement est source de liberté. Se remettre totalement à Dieu « dans un complet hommage d’intelligence et de volonté à Dieu qui révèle son dessein d’amour. » (D.V 5)

Il n’est pas si facile de s’en remettre à Dieu, car nous voulons connaître les tenants et aboutissants ! Nous voulons d’abord comprendre ! Or il nous faut commencer par poser un acte de foi afin de mieux comprendre ! Et cela est encore un chemin d’humilité.
Joseph ne négocie pas ; il obéit avec amour. Il accepte l’autorité du messager de Dieu. Le fruit de cette foi, c’est la paternité : « Sa paternité s’est exprimée concrètement dans le fait d’avoir fait de sa vie un service, un sacrifice au mystère de l’Incarnation et à la mission rédemptrice qui lui est liée. D’avoir usé de l’autorité légale qui lui revenait sur la Sainte Famille pour lui faire le don total de lui-même, de sa vie, de son travail, d’avoir converti sa vocation humaine à l’amour familial en une oblation surnaturelle de lui-même. »
Saint Joseph obéissant à l’Esprit, retrouve en lui la source de l’Amour dans un climat de silence. Toutes les actions de Joseph sont d’ailleurs enveloppées de silence, un climat de profonde contemplation. Ce silence a une signification ; il nous fait saisir pleinement la vérité contenue dans le jugement de la Parole : Joseph est juste, c’est-à-dire un saint !
C’est ce silence qui lui permet d’être à l’écoute de la Parole. Que ce soit à l’annonce du mystère, que ce soit avant la fuite en Egypte, Joseph écoute avec attention, car il n’est que désir ! Il ne veut faire que la volonté du Père.
Malheureusement nous vivons dans un monde agité qui ne nous aide pas au recueillement. Que de bruits autour de nous et en nous ! Alors comment être à l’écoute du Seigneur ? Certains me disent qu’ils n’entendent rien ! Certes, nous n’entendons pas des voix, mais nous ne sommes pas sainte Jeanne d’Arc ! Mais la Parole de Dieu, est-ce que nous l’entendons ? Je suis sûr qu’il nous arrive parfois de lire un psaume et à la fin de notre lecture, de n’avoir rien retenu ! Tout simplement parce que nous lisons, mais notre esprit est ailleurs, peu attentif à ce que le Seigneur veut nous dire. Pourtant c’est bien à travers sa Parole que la liturgie nous propose chaque jour, que le Seigneur s’adresse à chacun d’entre nous.
Mais alors comment lire la Parole ? Enzo Bianchi, dans " Prier la Parole " donne quelques conseils : tout d’abord " demandez l’Esprit, vous recevrez la lumière ". Tout comme au début de l’oraison, il faut d’abord nous mettre en présence de Dieu, en commençant par un acte de foi : oui, je crois Seigneur que la Parole que je vais méditer est bien ta Parole et qu’elle est source de vie Eternelle. En ouvrant les Ecritures, nous sommes en présence de Dieu.
N’hésitez pas à demander la grâce de la pureté du cœur, puis invoquez l’Esprit Saint, car toute lecture de la Parole présuppose l’épiclèse, la venue de l’Esprit, pour que l’on ne s’accapare pas la Parole. L’Esprit produit en nous la docilité. Si vous voulez éviter de tomber dans une écoute purement intellectuelle ou spéculative, il faut passer par ce chemin.
La venue de l’Esprit préparée par la prière et la docilité produit le détachement. On ne peut pas lire la Parole si le centre de notre attention demeure notre moi. Il s’agit d’élever son cœur, c’est-à-dire tendre à la connaissance pénétrée d’amour. Cette connaissance amoureuse est celle du cœur, révélation du cœur à cœur.
Le deuxième conseil qu’Enzo Bianchi nous donne : " Cherchez dans la lecture, vous trouverez par la méditation."
La lecture priante requiert le silence, la solitude et la fidélité. Tout progrès spirituel naît de cette lecture. Ce que nous ne savons pas de Dieu, nous l’apprenons dans les Ecritures. Ce que nous découvrons, nous le conservons dans la méditation. Et ce que nous avons médité, inspirera notre action.
« Enseigne- moi, Seigneur le chemin de tes ordres,
à les garder, j’aurai la récompense.
Montre-moi comment garder ta loi
Que je l’observe de tout cœur. » (Ps 118)
La partie la plus importante dans la lecture est la rumination de la Parole. Si dans la lecture, c’est l’attention qui est primordiale, dans la rumination, c’est la mémoire qui doit travailler ; mémoire du cœur qui accueille en soi la Parole - c’est cette rumination qui fait que le texte devient Parole.
Le cardinal Lustiger dans son ouvrage " Premiers pas dans la prière " conseille d’apprendre par cœur quelques psaumes : « Apprenez donc des psaumes par cœur, vous souvenant que c’est la prière du peuple d’Israël et du peuple de Dieu en son entier, la prière de la Vierge Marie et de l’Église, aujourd’hui comme hier et demain. Les psaumes, c’est d’abord la prière de Jésus lui-même. Par ces mots appris par cœur, nous entrons en une splendide et immense résonnance aux multiples harmoniques, dans la prière de Jésus lui-même. » (p. 36-37)

La méditation consiste à faire passer la Parole dans la vie. C’est pourquoi le dernier conseil est : " Réalisez la Parole, vous témoignerez du Seigneur. "La lectio divina " est aussi une école de vie. Il faut que je sois blessé par la Parole, car la Parole est une épée tranchante. Comme saint Joseph, je dois être prêt à bouleverser mon programme.
Deux figures d’humbles croyants qui attendent le Messie.
Seigneur, ouvre nos cœurs pour que nous puissions accueillir l’Enfant-Dieu. Envoie- nous ton Esprit pour que nous puissions être dociles à la Parole ; mieux, que cette Parole prenne chair en chacun d’entre nous pour que nous empruntions ce chemin de sainteté.
Que saint Jean-Baptiste nous apprenne à mettre nos pas dans ceux du Christ. Que saint Joseph nous aide dans nos difficultés comme il le fait pour le Pape François ; écoutez sa confidence : Je voudrais aussi vous dire une chose personnelle. J’aime beaucoup saint Joseph parce c’est un homme fort et silencieux. Et sur mon bureau j’ai une image de saint Joseph en train de dormir ; et en dormant il prend soin de l’Église ! Oui, il peut le faire, nous le savons. Et quand j’ai un problème, une difficulté, j’écris un billet et je le mets sous saint Joseph, pour qu’il le rêve. Cela veut dire : qu’il prie pour ce problème !

 

Dimanche 27 novembre : « Le désir de Dieu »

Nous ne pourrons jamais nous habituer au mystère de l’Incarnation ; il doit être toujours source d’émerveillement, pas uniquement celui des enfants devant la crèche, que nous pourrions d’ailleurs retrouver, mais l’émerveillement face à ce Dieu qui s’abaisse, qui prend corps et qui entre librement dans le temps et l’espace.
Ces quatre conférences vous accompagneront tout au long de cet avent pur vous aider à préparer vos cœurs à accueillir le Sauveur. Je vous propose un chemin spirituel, qui, je l’espère va vous nourrir chaque semaine, comme une récollection.
Le premier temps sera consacré au désir, plus précisément le désir de Dieu. N’est-ce pas ce désir qui marque ce temps de l’Avent ? Je commencerai par les psaumes 37 : « Seigneur, tout mon désir est devant toi. » (v.10), et le psaume 41 : « Comme un cerf altéré cherche l’eau vive, ainsi mon âme te cherche toi, mon Dieu. » (v.1)
Sommes-nous des chercheurs de Dieu ? Notre cœur est-il tendu vers cette eau vive ? Il s’agit de notre prière ; le grand Saint Augustin, commentant ces psaumes écrit : « Ton désir, c’est ta prière ; si ton désir est continuel, ta prière est continuelle… ton désir continuel ; si ton désir est continue, ta prière est continuelle… ton désir continuel sera ta voix continuelle. Tu tomberas dans le mutisme, si tu laisses retomber ton amour. Le refroidissement de la charité, c‘est le mutisme du cœur ; la flamme de la charité, c’est le cri du cœur. Si la charité demeure sans cesse, sans cesse aussi tu cries ; si tu cries sans cesse, sans cesse aussi tu désires.
Saint Augustin nous donne un critère pur vérifier si notre prière est désir et inversement, c’est la charité. Quelle grâce que tout notre être puisse devenir un saint désir, que notre prière soit la respiration de notre cœur.
Ainsi la première question est bien celle du désir. Rappelez-vous la première question du Christ aux disciples qui le suivaient : « Que cherchez vous ? » et ceux-ci de lui répondre : « où demeures-tu ? »

Il nous faut purifier notre désir, et c’est bien le Christ qui nous y aide.
Pour Nicodème, c’est la purification des désirs imparfaits ; dans le discours sur le Pain de vie, c’est la purification des désirs terrestres.
Pour la Samaritaine, c’est la reconnaissance de sa misère, c’est le paralytique. C’est la reconnaissance de son impuissance.
Chez Lazare, c’est la reconnaissance de son état de mort, et je pourrai ainsi reprendre toutes les rencontres que Jésus a fait dans l’Evangile.
Le grand obstacle est notre suffisance. Elle est sans cesse dénoncée par les psaumes et les prophètes. L’Avent est ce temps privilégié pour aller de la lumière à l’amour. Mais nous sommes rassasiés ; la société de consommation suscite en nous des désirs superficiels qui disparaissent lorsque nous avons ce que nous désirons et grâce à la publicité de nouveaux désirs réapparaissent.
Le désir spirituel est tout autre ; il ne peut que croître ! Mais pour cela, il nous faut accepter de dépendre de Dieu et cela suppose de changer de point d’appui, ne plus s’appuyer sur nos propres forces, mais à cause de nos pauvretés, s’appuyer sur Dieu, cela s’appelle l’espérance ou si vous voulez, c’est la grâce de la première béatitude : « Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des cieux est à eux. » (Mt 5, 3), en effet un pauvre de cœur est prêt à tout recevoir de Dieu !
Mais devenir disciple du Christ, n’est-ce pas accepter de suivre le chemin du désir. Alors nous ne risquerons pas de succomber à la tentation de nous satisfaire des premiers résultats. Il est vrai que parfois nous nous arrêtons dans la première auberge venue, mais il ne faut pas s’y installer ! On ne fait pas du sur-place en vie spirituelle, on avance ou on recule et nous reculons souvent plus vite que l’on n’avance ! Notre vie spirituelle est une ascension qui ne doit pas provoquer de découragement. Comme j’aime cette expression de saint Grégoire de Nysse, Père cappadocien du IVe siècle. Celui qui monte ne s’arrête jamais d’aller de commencement en commencement ; et les commencements des réalités supérieures n’ont jamais de fin. Jamais celui qui monte n’arrête son désir à ce qu’il connaît déjà ; mais s’élevant successivement, par un autre désir à nous nouveau plus grand, à un autre supérieur encore, l‘âme poursuit sa route vers l’infini à travers des ascensions toujours plus hautes. » (Commentaire Cantique des Cantiques P. G. 44,94 OC)

Dieu demeure donc toujours “ le cherché ” et l’homme ne trouve Dieu qu’en le cherchant ; tel est le désir qui provoque une nouvelle ascension, Dieu est la source éternellement jaillissante dans l’Esprit. Elle tarit la soif mais non le désir.
L’ascension n’est jamais achevée : « Trouver Dieu consiste à le chercher sans cesse… le désir de l’âme est comblé par là-même qu’il demeure insatiable. Car c’est là proprement voir Dieu que de n’être jamais rassasié de le désirer. » (Vie de Moïse, 405)
N’allez pas croire que ce chemin est réservé aux mystiques. Vous êtes tous des mystiques grâce au baptême ! Au cœur de tout homme, il y a ce désir de voir Dieu.
Arrêtons-nous quelques instants sur ce beau texte. Avant la célèbre “ Montée du Carmel ” de saint Jean de la Croix, Grégoire est comme le premier guide de la marche vers Dieu. Certes le mystère de Dieu est inaccessible car il est le Tout-Autre : « O Toi, l’au-delà de tout, comment t’appeler d’un autre nom ? Quel hymne peut te chanter ? Aucun mot ne t’exprime » et pourtant, il nous faut faire cette ascension pour découvrir un reflet, avant la vision finale que nous aurons après notre pâque ! Lancé en avant, nous tournons le dos aux faux mirages, nous nous arrachons aux passions proposées par notre monde et qui nous évaluent en paralysant notre essor. Celui qui se laisse séduire par les apparences s’arrête. Il piétine et ressemble à un homme qui marche sur la dune : elle s’ébroue dans ses pas et l’empêche d’avancer. Celui qui se laisse absorber par le plaisir ou le divertissement se donne l’illusion de marcher.
C’est dire que pour progresser, l’âme doit se dégager peu à peu de la pesanteur du sensible qui l’alourdit - la foi est cet arrachement aux réalités terrestres pour recevoir de Dieu la nourriture qui vient du ciel, la manne qui s’adapte à notre besoin et à notre capacité. Non pas des provisions, une sécurité, mais juste ce qu’il faut, le pain du jour, comme nous le disons dans le “ Notre Père ”. Alors peu à peu perce une joie nouvelle qui vient d’ailleurs, c’est la douceur de Dieu – le désert aux sables mouvants se peuple d’une présence qui semble la faire fleurir. Or, celui qui suit le Christ finit par le percevoir ; « Suivre Dieu partout où il mène, cela même c’est voir Dieu. » (Vie de Moïse, 408)
Il est vrai que le cheminement spirituel connaît des alternances de lumière et d’ombre, d’éblouissement et d’obscurité, de découverte et de solitude. Plus nous semblons approcher, plus la cime apparaît loin, car Dieu demeurera insaisissable. Mais Grégoire d’ajouter : « Cette connaissance de Dieu dans la ténèbre même, est une réelle connaissance et elle est susceptible d’un progrès infini. C’est là le grand secret : c’est en cela que consiste la véritable vision de Dieu, dans le fait que celui qui se tourne vers lui ne cesse jamais de le désirer. Et c’est là réellement voir Dieu que de ne jamais trouver de satiété à ce désir ; » (XLIV, 404, A-D)
En nous disant cela, Grégoire de Nysse ne veut pas nous décourager à faire de la théologie, bien au contraire ! Il veut que nous purifions notre désir par l’humilité ; nous ne sommes que des créatures, mais créées à l’image de Dieu, ce qui nous permet d’union à Dieu dans la contemplation. Ecoutons-le une nouvelle fois : « Dans les choses qui sont au-dedans des réalités d’en haut, il n’est pas permis à la créature de sortir de ses porpres limites, mais elle doit se contenter de se connaître elle-même, et il convient alors de se taire. En ces choses, le silence est le meilleur. » (XLIV, 732 )
Nous y faisons l’épreuve de la connaissance que Dieu a de nous et qu’il nous donne de lui, dans l’œuvre qu’il accomplit en nous. Le cœur s’apaise, en reconnaissant de plus en plus la source de cette vérité qui s’accomplit en lui : « Unifie mon cœur pour qu’il craigne ton nom. Saint Augustin dans son commentaire de la première lettre de saint Jean nous montre comment le désir dilate le cœur : « Toute la vie du chrétien est un saint désir. Ce que tu désires, tu ne le vois pas encore ; mais en le désirant tu deviens capable d’être rempli quand viendra ce que tu veux voir… Dieu en différant de se donner, dilate don désir ; par le désir il élargit ton âme ; en l’élargissant, il la rend désir ; par le désir il élargit ton âme ; en l’élargissant, il la rend capable de le recevoir ; c’est notre vie, nous exercer par le désir ; » (Commentaire saint Jean IV, 6)
Alors comment n’être que désir ? C’est là le rôle de la prière.
La prière est un don du cœur et non un travail de l’esprit ! C’est un amour remontant à un autre amour et c’est là le fruit de l’Esprit-Saint qui répand son amour en nos cœurs.
Le chrétien en quête de Dieu est assuré de le trouver, d’être comblé par-delà ses désirs, de biens si grands que la parole ne peut les décrire. « Notre amour est tout en désir ; il n’est pas encore comblé, mais tout ce que dans nos désirs nous demandons au nom du Fils unique, le Père le donne ». (Hom. sur saint Jean 86,3)
Et même si le chrétien par erreur, demande dans sa prière un bien qui ne lui convient pas, Dieu l’exauce en lui donnant une chose différente de celle qu’il demande et meilleure !
Mais où se situe le désir ? Dans notre cœur. « Dieu ne nous entend point à la façon d’une ??, mais par la présence de sa majesté. » (Comm. Ps 5, 2)
Nous avons été créés pour cela : être saints, vivre dans l’amour, en présence de Dieu. Alors nous crions vers le Père non par la voix, mais par le cœur.
Rappelons-nous au début de notre prière, que Dieu est présent en nos cœurs par sa présence de grâces ; présence d’immensité, parfois présence identifiée à l’inhabitation en nous de la Trinité Sainte.
Notre prière exige alors d’être intériorisée parce qu’en son essence elle s’identifie à notre amour, lequel est notre véritable cantique et la réalité la plus intime à nous-mêmes.
« Tu aimes, et en silence : l’amour lui-même, voilà le cantique nouveau. » (Comm. Ps 85,2)
Il s’agit d’une prière qui doit devenir silence pour vibrer dans son originelle pureté.
A force de remonter dans la prière vers sa racine surnaturelle, on peut l’identifier avec le désir qui est le mouvement intime du cœur. D’où la prière incessante : les mots s’arrêtent, s’évanouissent, mais le désir, lui, subsiste dans défaillance. C’est là une des clefs de l’oraison.
« Il est dans l’âme une autre prière, intérieure celle-là et qui n’a pas de cesse, c’est le désir. Quoi que tu fasses, si tu désires le sabbat éternel, tu ne cesses de prier. » (Ps 37, 14)
Alors en ce temps de l’Avent, nous pourrions soigner notre mise en présence de Dieu, pour n’être que désir. Alors notre prière va se tendre vers la Jérusalem céleste. Si constant est notre désir, la paix du repos sera au fond de nos cœurs.
Il n’y a qu’un mouvement de l’âme, c’est l’amour qui se traduit par le désir.
Exercer notre désir développera notre union au Seigneur avec tout notre être. C’est pourquoi la prière nous transforme par l’intérieur ; nous nous adaptons à Dieu ; notre désir n’est plus un objet, mais Dieu lui-même et notre prière se termine alors par l’acceptation de la volonté du Père. La prière modifie mon être parce que je me modèle sur Dieu.
Mais cette prière est une école de vie. Il nous faut vérifier que notre prière soit vraie, c’est-à-dire vérifiée par un authentique sentiment de Dieu – notre seul désir est la vraie charité.
« Si tu veux être un amant de Dieu, aime-le dans une sincérité aussi profonde que la moelle de tes os et dans la chasteté de tes aspirations, aime-le, brûle pour lui, ouvre-toi à lui ; tu ne trouveras rien de plus joyeux. » (Comm. Ps 85, 8)

Il est vrai qu’il faut de la patience, car ce n’est pas facile de devenir le vrai pauvre de Dieu. Il nous faut réaliser que prier, c’est devenir capable de Dieu !
Pour progresser dans notre prière, je vous invite à regarder le Christ. Il deviendra une présence, une présence que je ne peux saisir, mais qui m’entraîne toujours plus loin. La prière fait vivre Jésus en nous. Il devient alors tout intérieur, non seulement modèle à suivre, mais celui qui est en nous comme lui est dans le Père – notre prière n’est plus seulement une prière à Jésus, mais la prière de Jésus en nous. Il n’y a pour l’homme d’accès véritable au Père qu’en Jésus. C’est quand l’homme a découvert Jésus qu’il se fait une véritable expérience de la rencontre, que sa prière atteint sa perfection.
« Tout ce que vous demanderez en mon nom, je ferai pour que le Père soit glorifié dans le Fils. Si vous me demandez quelque chose en mon nom je le ferai. » (Jn 14, 13-14)
La prière de celui qui demeure en Jésus et en sa parole devient une entrée dans la vie Trinitaire. Plus j’entrerai dans l’intimité du Christ, plus je serai sûr d’être exaucé.
Nous ne sommes jamais seuls dans notre prière. Elle nous conduit à l’intimité avec le Père et elle ouvre notre cœur au monde entier par la charité. Elle reprend tout ce que nous sommes et, nous purifiant, nous entraîne jusqu’aux profondeurs de Dieu. Elle est mouvement, sortie de soi pour être don à l’autre.
Il nous arrive de parfois compliquer notre prière - Dans l’Evangile, c’est si simple – la prière se contente d’exposer la réalité telle qu’elle est. Ainsi Marie à Cana : « ils n’ont plus de vin » (Jn 2, 4). De même Marthe et Marie : « Celui que tu aimes est malade. »
La prière est aussi une demande. Ne soyons pas complexés parce que nous demandons quelque chose au Seigneur. Vérifions simplement que notre prière n’est pas qu’une demande incessante, mais aussi une louange et une action de grâce, sans oublier l’intercession. Il est vrai que l’homme se méprend parfois sur l’objet véritable de sa prière ; pourtant c’est le Bon Dieu lui-même qui l’exhorte à lui faire ses demandes – tout simplement pour respecter la liberté ! Car Dieu sait bien ce dont l’homme a besoin !
Le Christ nous fait découvrir notre vrai désir. Nous partons du besoin immédiat pour s’élever jusqu’à la révélation de la vie véritable. C’est ainsi que la prière devient une profession de foi :

C’est la prière de Nathanaël : « Rabbi, tu es le Fils de Dieu. »
C’est la prière de Pierre : « Nous croyons et nous avons reconnu que tu es le Saint de Dieu. »
C’est la prière de Thomas : « Mon Seigneur et mon Dieu. »
J’aurais l’occasion de vous faire une série de conférences sur la prière, mais sachez que prier, c’est se laisser entraîner par le Fils avec son Père, loir de se replier sur elle-même, s’ouvre pour embrasser le monde.
Profitons de cette première semaine de l’Avent, pour reprendre ce chemin de prière qui fera grandir en nous le désir de contempler le mystère de Noël : « Un petit enfant, le Fils du Père Eternel. »
« Oui, Seigneur, viens, ne tarde pas. Fais-nous partager ton intimité avec ton Père. »

Dimanche 11 décembre « A l’école de la Vierge Marie ».

Dimanche 18 décembre « Un petit Enfant - le Fils du Père Eternel, les grâces de l’Incarnation ».

Ces conférences, données par Mgr Patrick Chauvet, seront di usées en direct sur KTO.

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