Conférences spirituelles sur la Miséricorde

Marie, Mère de la Miséricorde

Dimanche 16 octobre 2016

Quelle joie de pouvoir nous mettre à l’école de la Vierge en cette cathédrale Notre-Dame. La présence de Marie si proche de nous, avec son regard plein de tendresse, nous invite à la suivre, non pas pour nous garder, mais pour nous conduire à son Fils.
Commençons par regarder l’Écriture. Marie n’est pas absente de l’Ancien Testament. Certes, il y a une série de textes qui ne visent pas la Vierge Marie au sens littéral, mais qu’on a coutume de lui appliquer.
Ainsi l’étoile du matin (Ben Sirac 50, 6), l’aurore à la lueur grandissante (Ct 6, 10), L’arc en ciel, signe de paix (Gn 9, 12-13), la terre féconde de laquelle on attend un fruit mystérieux…
Nous avons trouvé également des figures mariales dans les événements de l’histoire sainte comme le paradis terrestre, l’arche de Noé, l’échelle de Jacob, le buisson ardent. Le sein de la Vierge est le sanctuaire du Très-Haut ; elle est le saint des saints, recouvert d’or pur ; l’arche de l’Alliance nouvelle qui contient, non seulement les tables de la loi, mais le législateur lui-même.
On aime la comparer à l’urne d’or remplie de manne, à l’autel des parfums, au chandelier à sept branches. Marie est la nouvelle Eve qui remporte sur le démon une entière victoire et communique la vraie vie.
Elle s’annonce aussi en Sara qui, contre toute espérance, met au monde le fils de la promesse. La sœur d’Aaron, Myriam qui, après le passage de la mer Rouge chante son action de grâces, prélude au Magnificat. (Ex 15, 20-22)
Il y a deux textes prophétiques sur lesquels nous allons nous arrêter quelques instants. Tout d’abord Isaïe 7, 14 : « C’est pourquoi le Seigneur lui-même nous donnera un signe : voici que la Vierge est enceinte, elle enfantera un fils qu’elle appellera Emmanuel. »
Qui est cet enfant ? le Messie, car les chapitres suivants parlent de ce fils avec des épithètes mystérieuses qui le situent dans la sphère du divin (Is 9, 5). Dès sa naissance, ce fils est investi de l’Esprit Saint avec tous ses dons. (11,2) ; la terre de Juda est la sienne comme celle de Yahvé (14, 2). On attend de lui la victoire définitive qui brisera le joug assyrien (9, 6) et qui marquera l’avènement d’une ère de justice, de prospérité et de paix profonde (11,3).
L’Emmanuel annonce par la manière dont il vient au monde que Dieu entend prendre en mains les intérêts de son peuple, sans la coopération de la dynastie défaillante. Oui, il s’agit bien d’une prophétie messianique et mariale.
Le second texte, vous le connaissez aussi ; il s’agit de Michée 5, 1-2a :
« Et toi, Bethléem Ephrata, le plus petit des clans de Juda, c’est de toi que sortira pour moi celui qui doit gouverner Israël. Ses origines remontent aux temps anciens, aux jours d’autrefois. Mais Dieu livrera son peuple jusqu’au jour où enfantera… celle qui doit enfanter. »
La parenté de ce texte avec celui d’Isaïe est évidente. Juda actuellement opprimé, trouve sa consolation dans la prophétie de l’Emmanuel, sa naissance sera un fait miraculeux ; rien d’étonnant alors que cet événement soit le signe d’une délivrance future.
Il est sûr que ces deux prophéties se présentaient comme des indices fugitifs qui ne livrent leur plein sens qu’après coup. Avant la venue du Christ, on ne pouvait dépasser la question : qui est-elle ? Mais n’oublions pas que Dieu a prédestiné de loin la Vierge Marie. Il l’a préparée. Il a même esquissé quelques traits de son visage dans l’Ancien Testament.
Dans le Nouveau Testament, Marie occupe une place plus importante. Le témoignage le plus ancien est celui de l’épître aux Galates : « Dieu envoya son Fils, né d’une femme sujet de la loi. » (Ga 4, 5) Saint Paul ne précise pas qui est cette femme ; est-elle un simple instrument matériel ou un instrument de choix ? On ne peut pas aller plus loin. Alors, il nous faut ouvrir les évangiles. Saint Matthieu donne la clé du texte d’Isaïe dont je viens de parler ; pour l’évangéliste, le Messie est divin.
Luc, lui aussi se réfère aux grands prophètes. Marie est au centre de son récit : l’annonciation avec sa physionomie spirituelle qui se résume dans le contraste de son humble situation humaine avec sa grandeur selon la grâce. Mais n’allons pas trop vite ! Partons de son nom qu’elle révéla à Lourdes à sainte Bernadette : « Je suis l’Immaculée Conception ».

N’entrons pas dans l’histoire du dogme, mais notons simplement que Duns Scot, le grand théologien franciscain du XIIIe siècle, a découvert que le Salut est plus originel et plus originant que le péché originel. Nous sommes enracinés dans le Christ Sauveur avant de l’être dans l’Adam pécheur. La Croix est plus originelle que le péché et la création elle-même a pour fondement la Croix.
Marie est donc conçue sans péché et le Christ est semblable à nous en toute chose, hormis le péché. C’est dire qu’ils sont l’un et l’autre, l’un pour l’autre en état de lutte victorieuse contre le péché. Ils attestent l’un comme l’autre que le péché ne fait pas partie de la structure fondamentale de l’homme voulue par Dieu. Ils témoignent l’un et l’autre que l’on peut être vraiment homme et femme sans être pécheurs.
Ils nous apportent donc un double témoignage : à la fois que la victoire sur le péché est possible, concrète et réelle et que loin de meurtrir l’homme, cette victoire l’épanouit et lui permet de porter ses meilleurs fruits en direction de la communion au Dieu d’Amour.
Oui, la victoire de la charité est possible. Certes, nous n’avons pas le privilège de la Vierge Marie, mais nous serons nous aussi, en Christ, victorieux du péché.
Alors la vraie question n’est pas celle du péché. Le péché n’est que le mystère d’ombre qui souvent nous écrase, mais qui ne devrait jamais nous faire douter de la miséricorde. La vraie question, la seule, c’est celle du Salut, c’est-à-dire celle de la victoire de Dieu sur le péché. Certes, le péché est grave, mais humain ; la miséricorde éclate face au péché avec toute la puissance victorieuse du Dieu d’amour.
Mais avec un tel privilège, Marie devait se sentir loin des hommes ! Plus les hommes sont saints, plus ils vivent dans l’ignorance d’eux-mêmes. Marie était un pur élan vers Dieu. Elle a dû souffrir de voir que beaucoup d’hommes contredisaient en eux ce mouvement. Elle devait souffrir du péché parce que ce péché contredisait non seulement Dieu, mais la contredisait elle-même dans le mouvement le plus intime de son être. Elle a attendu le Sauveur dans une solidarité très profonde avec les pécheurs. C’est notre péché qui fait que nous ne sommes pas solidaires de l’humanité pécheresse. Marie vivait dans une grande compassion et uniquement dans la compassion, sans aucun jugement pour le péché du monde et pour les pécheurs.
Quelle est la signification de ce dogme pour chacun d’entre nous ?
C’est d’abord l’annonce de la victoire de la miséricorde. C’est l’annonce libératrice des temps nouveaux, où Dieu détruira enfin l’égoïsme qui enferme l’homme. Marie nous guide chaque jour sur un chemin de sainteté. Elle ne pourra être qu’une lente et quotidienne victoire. Nous contemplons en Marie la victoire de la Miséricorde qui n’est pas son apanage mais qui est aussi à l’œuvre en nous. C’est le chemin de la vraie foi, de la confiance résolue à la puissance du pardon, du refus de céder au fatalisme du mal.
C’est ensuite un encouragement pour notre combat quotidien. Le Christ nous invite sans cesse à la conversion. Le combat spirituel est le lot de tous. C’est un élément essentiel de la marche à la suite du Seigneur. Il mène ce combat avec nous et en nous, et nous faisons constamment appel à sa force pour tenir bon dans l’épreuve. Tout vient de la Croix glorieuse ! La sainteté rayonnante de Marie nous encourage à poursuivre le combat. Marie la toute Sainte intercède pour que nous soyons saints.
Ce dogme est aussi un enseignement sur le péché et l’amour miséricordieux.
Il nous faut avoir un regard sans complaisance qui situe le péché face à la réalité brûlante de la charité de Dieu, manifestée sur la Croix. C’est le combat de l’Amour absolu contre tout amour excessif de soi. Nous serons présentés au Seigneur avec les cicatrices de nos combats. Il n’y a pas de petit péché, l’enjeu est à chaque heure d’extrême importance.
Et pourtant, il nous faut un regard paisible à cause de la victoire de la Croix. Celui qui se place sous la lumière de la Croix ne se laisse pas écraser par le péché, parce qu’il sait que la Croix est victoire.
Il est temps de parler de l’Annonciation. J’ose vous emmener à Florence au couvent de San Marco. Ceux qui ont eu la chance de visiter ce couvent dont les cellules sont couvertes de fresques de Fra Angelico, se rappellent sûrement la scène de l’Annonciation, œuvre ample et spectaculaire qui nous accueille en haut de l’escalier menant aux cellules du 1er étage.
Une véritable émotion esthétique !
Deux visages : celui de l’ange est aigu, juvénile et ambigu ; celui de la Vierge, dont jamais les traits finement dessinés, ne furent si purement exprimés, est toute gravité. Même position des bras, comme si la Vierge voulait exprimer à la fois sa stupeur et son fiat. Mais n’est-ce pas le sens de ce quomodo : « Comment cela va-t-il se faire puisque je ne connais pas d’homme ? » (Lc 1, 34)
Que de “ comment ” dans nos vies ! Mais Marie a déjà dit oui, car elle sait que faire la volonté du Père est source de joie et de liberté.
Comment pourrait-elle refuser un tel bonheur ? Elle dit oui par avance, un oui dans la plus profonde humilité : « Voici la servante du Seigneur ; que tout m’advienne selon ta parole. » (Lc 1, 38) et non comme je l’avais prévu. Ce Fiat provoque le Magnificat. C’est peut-être l’occasion pour nous de redire notre oui au Seigneur, pour aller à la source de la joie.
La scène de la visitation n’est qu’un complément de la scène de l’Annonciation.
La salutation d’Élisabeth peut être considérée comme une imitation de la salutation de l’ange Gabriel.
Marie a-t-elle perçu la divinité du Christ lors de l’annonciation ? Marie, instruite des Écritures, devait être capable de saisir les insinuations dans le message de l’Ange. Marie n’a pas tout ignoré. N’imaginons pas non plus qu’elle ait reçu par science infuse tout le traité de l’Incarnation. Marie est restée pauvre dans l’ordre des concepts et de la science. Sa connaissance de Jésus est restée obscure, environnée de difficultés. Il suffit de lire Luc 2, 48-50 lorsque Marie retrouve Jésus au Temple.
Marie ne connaissait pas l’avenir : elle entrevoyait seulement que Jésus devait revenir à son Père par des voies mystérieuses et douloureuses. Elle savait que son Fils était bien Fils de Dieu, mais cette connaissance était plus profonde que la nôtre, car Marie voyait l’essentiel.
Attentive à la Parole de Dieu, accueillant cette Parole au point qu’elle devienne chair, Marie participe de manière extraordinaire au mystère de l’Incarnation. Elle va mettre au monde un enfant.
Le petit enfant, le Fils du Père Éternel, voilà le paradoxe de la fête de Noël. Nous avons à accueillir ce petit enfant. L’Incarnation devrait nous émerveiller, car cet enfant dans sa faiblesse va nous diviniser. Il est vrai que le Père nous surprend en nous annonçant la venue d’un enfant ; c’est dire que Dieu nous rejoint dans ce que nous avons de plus fragile, de plus faible, de plus désemparé.
C’est Marie qui nous conduit sur ce chemin de l’abandon à une présence plus forte que tout et pourtant si faible aux yeux des hommes. Nous n’avons donc rien d’autre à contempler que la Vierge Marie, visage de celle qui a été la première aventurière de tous les temps parce qu’elle a tenu bon dans cette certitude de foi : nous sommes dans les mains de Dieu.
Dans notre monde marqué par le désespoir et les ténèbres, demeure l’espérance des désespérés, à savoir la Vierge Marie. Il nous faut reprendre alors la prière des pauvres, prière de celles et ceux qui, écrasés par les épreuves, redisent avec confiance le “ Je vous salue Marie ”.
L’Ave Maria nous met face à la Vierge. Ce sont nos deux visages qui sont face à face, celui de Marie et le nôtre. “ Je vous salue Marie ” quelle audace spirituelle, mais aussi quelle proximité. C’est moi qui m’adresse à la Vierge, reprenant les paroles de l’ange. Je m’adresse à elle avec confiance ; dans cette salutation, il y a cette confiance d’un enfant qui se confie à sa mère.
« Marie, pleine de grâce » voilà son nom. Elle s’appelle Marie, mais l’ange ajoute « pleine de grâce » ; c’est ce qui la qualifie et ce titre souligne sa mission, car elle ne garde pas les grâces, elle les distribue. N’ayez crainte, elle ne prend pas la place de son Fils ; en revanche, elle nous aide à accueillir les grâces en préparant nos cœurs. Nous oublions parfois cet aspect de son intercession.
« Le Seigneur est avec vous ». Marie ne vit qu’en présence du Seigneur. Elle s’abandonne à lui, dans l’obéissance de la foi. Même dans les heures sombres, Marie sait que son Seigneur est là ! Au Golgotha, alors qu’elle veut être toute à son Fils, elle accepte cette ultime dépossession : « Voici ton Fils ».
« Vous êtes bénie entre toutes les femmes ». Bénie parce que vous avez été choisie ; bénie pour être Mère de Dieu ; bénie parce que vous nous montrez la vocation merveilleuse de la femme.
« Le fruit de vos entrailles est béni » : quel beau mystère de porter ainsi l’Enfant-Dieu. Elle ne mettra pas au monde Jésus ; elle met au monde le Fils de Dieu et Dieu lui-même. Nous sommes la seule religion qui nous fait toucher du doigt le Verbe de Dieu.
Après avoir salué la Vierge, nous ouvrons nos cœurs et nous lui faisons nos demandes et elles sont concrètes en fonction de chacun d’entre nous.
« Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous. » Nous nous confions à l’intercession de la Vierge. Elle est non seulement Mère de Dieu, mais aussi notre Mère.
En nous confiant sa Mère, Jésus veut que nous lui parlions, la dévotion mariale n’est pas une dévotion secondaire. Celui qui est attaché au Christ, est attaché aussi à sa Mère ! L’avons-nous prise chez nous ?
J’aime les mots du Pape François à des étudiants : « Oublier la Vierge Marie est une mauvaise chose... Et, pour le dire en d’autres termes : si tu ne veux pas la Vierge comme Mère, tu peux être sûr que tu l’auras comme belle-mère ! Et cela n’est pas bon ! »
Et si nous confions nos intentions à Marie, c’est parce que nous sommes pécheurs ! Oh ! Elle ne pardonne pas nos péchés, c’est l’affaire du Fls ; mais elle nous accompagne dans nos combats spirituels et, grâce à sa tendresse maternelle, elle nous conduit à la source de la miséricorde.
« Maintenant et à l’heure de notre mort. » À chaque instant, Marie est avec nous, puisque nous l’avons prise en nos cœurs. Et le jour de notre mort elle sera à côté de nous ; elle nous donnera la main pour que nous puissions faire de notre mort le plus bel acte d’offrande au Père : « Me voici Seigneur. »
Le Pape François s’adressant à des religieuses raconte cette histoire étrange : Il nous exhorte à nous laisser surprendre par le Seigneur ! Mais le Pape aussi nous surprend ! Vous avez appris au catéchisme que c’était Saint Pierre qui nous accueillait dans le Royaume, puisqu’il avait les clefs ! Eh bien, le Pape a révélé à des religieuses que Saint Pierre était fatigué et qu’il était souvent couché et que la porte restait fermée ! Oui, c’est le successeur de Saint Pierre qui l’a rapporté aux sœurs. Mais il a ajouté : « ce que ne sait pas Saint Pierre, c’est qu’il y a une belle dame qui est cachée derrière la porte et qui ouvre grande la porte du paradis » c’est la Vierge Marie. Si le Pape François a raconté cela aux religieuses, c’est pour qu’elles prient un peu plus le chapelet ! N’ayez crainte, saint Pierre n’est pas fatigué, mais je crois aussi que Marie sera bien là, corps et âme, pour nous accueillir.

 

« Tout ce qui est à moi est à toi » (Lc 15, 32)

Dimanche 9 octobre 2016

La semaine dernière, nous avons découvert le vrai visage du Père à travers l’Ancien Testament. Aujourd’hui c’est le Christ, plénitude de la Révélation, qui va déployer et approfondir par sa vie, sa Parole et ses actes, toute la richesse de la Révélation vétérotestamentaire.
Ensemble, nous allons parcourir quelques passages de l’Ecriture où le Christ montre à la fois l’exigence divine et la miséricorde.
Nous connaissons tous les paraboles de la miséricorde en saint Luc. Je vous propose de reprendre celle du fils prodigue, ou plutôt, celle des fils perdus. Chez saint Luc, il y a deux sortes de péché, celui qui transgresse la loi et qui s’éloigne de Dieu et celui qui, apparemment est fidèle à la loi, mais dont le cœur est loin de Dieu.
Le péché du prodigue est clair, c’est celui de l’idolâtrie. Le fils prend lui-même le fruit que le Père veut lui donner. Plutôt que de le recevoir, il veut assurer lui-même son bonheur. Telle est l’essence du péché. Le Père respecte la liberté du Fils. Il lui fait son chèque et le laisse s’en aller. La liberté de l’homme qui veut son propre malheur ! Ce respect de Dieu est un amour étonnant ! Dieu accepte que l’autre veuille souffrir. Dès que le Fils a pris sa part, elle ne peut que se corrompre.
« Qui n’est pas avec moi est contre moi et qui n’amasse pas avec moi, dissipe. » (Lc 11, 23)
Nous connaissons la suite ; le fils connaît la famine, l’esclavage des autres. Telle est l’histoire du péché. Il tombe au-dessous de l’humanité, en gardant les porcs qui sont des animaux impurs. L’univers du péché est un monde sans partage, un univers de dureté sans tendresse ni bonté. Du fond de sa misère, le fils a la nostalgie de son Père. « Je meurs de faim » (Lc 15, 17), mais son cœur a aussi faim !
Nous avons une belle contrition imparfaite ; en effet, s’il retourne vers son Père, c’est parce qu’il a mal à l’estomac ; mais le point de départ de la conversion est humble et pauvre. Le fils ne pouvait pas s’attendre à un tel accueil, car il ne connaît pas le cœur de son Père. Il méconnaît le Dieu d’Amour et de Miséricorde : il ne conçoit pas que le cœur de Dieu puisse contenir davantage que la stricte justice.
Si loin de Dieu que nous nous en allons, nous n’arrivons pas à sortir de son amour. Dieu continue de nous aimer, de nous voir, de nous porter et de nous supporter.
Le jeune fils retrouve toutes ses prérogatives de fils. L’histoire du péché se termine dans la joie. C’est dans les bras du Père que l‘on comprend notre péché. Ce n’est pas le péché qui obtient l’amour miséricordieux, mais c’est l’amour miséricordieux qui suscite le sens du péché, la conscience du péché et le repentir.
Après un passé de péchés qui nous pèse, on peut être heureux, c’est ce que dit le Christ à la pécheresse pardonnée (Lc 7, 36-50). Cette joie est celle qui jaillit du repentir et du pardon reçu, à condition que nous nous regardions avec les yeux du Seigneur, avec ce regard de miséricorde.
Oui, pour bien des hommes, le péché les a conduits à la sainteté.
Quant au fils aîné, c’est le légaliste, celui qui se croit juste. Un homme du devoir qui a peur du bonheur et de la joie immédiate. C’est vrai, il n’a jamais désobéi, mais l’essence de la sainteté n’est pas d’avoir observé toutes les lois ; elle est plutôt dans l’humilité qui se laisse justifier par un autre.
Ainsi, il est comme son jeune frère, loin de son Père, même s’il vit à côté de lui. Il n’était pas en communion avec lui ; il ne s’est jamais comporté comme un enfant.
« Tout ce qui est à moi est à toi ». (Lc 15, 31)
Finalement, il y a un 3e Fils, c’est le Christ qui vit en communion avec son Père. Il ne juge pas les pécheurs : il est pleinement accordé au cœur miséricordieux du Père. C’est pourquoi le Christ a accepté librement de mourir pour nos péchés.
Sur la croix, nous voyons combien Dieu s’est rendu vulnérable à nous, comment il a souffert de nos refus d’amour. C’est devant le crucifié que le pécheur peut reconnaître son péché ; c’est à la Croix qu’apparaît la réalité du péché, car il crucifie l’amour.
Pécher, c’est mettre Dieu, l’être le plus vulnérable, à mort. C’est tuer l’amour. C’est pourquoi, il nous faut voir et nommer notre péché.
Quittons saint Luc et ouvrons saint Paul qui nous propose comme fruit de la miséricorde, la loi de l’Esprit. L’apôtre des Nations nous rappelle que nous sommes réconciliés avec Dieu, mais nous devons encore nous laisser réconcilier avec lui. Il n’y a pas de magie dans le mystère de la Rédemption. Nous devons faire mourir en nous les œuvres du péché. Le vieil homme est crucifié, mais nous devons nous-mêmes abandonner le vieil homme et revêtir le nouveau.
Libérés par Dieu, nous avons aussi à nous faire libres. La liberté donnée par Dieu ne serait pas vraiment liberté de l’homme, si celui-ci ne la faisait pas sienne par un acte de liberté.
« Je vous exhorte à vous conduire d’une manière digne de votre vocation. » (Ep 4,1)
Mais, nous en faisons tous l’expérience, l’homme reste divisé en lui-même. « Ce que je voudrais, cela je ne le réalise pas ; mais ce que je déteste, c’est cela que je fais. » (Rm 7, 15)
Saint Augustin, dans un premier temps, interprétait ce verset comme si nous avions une seconde nature et il y voyait comme une déculpabilisation ; mais au moment de sa conversion, il a compris que c’était une confession. Il a découvert, à la suite de saint Paul, qu’il est habité par la loi du péché. Cette loi ne peut que nous condamner ! Mais le Christ nous a libérés de l’accusation de cette loi ! Désormais, nous pouvons obéir à la loi grâce au Christ. Voilà la Miséricorde ! Nous sommes libérés pour le bien ; la volonté de Dieu habite en nous. Nous sommes redevenus enfants de Dieu.
Naturellement cette liberté ne doit pas se tourner en libertinage « Vous avez été appelés à la liberté. Mais que cette liberté ne soit pas un prétexte pour votre égoïsme » (Ga 5, 13). La liberté ne signifie pas vivre sans loi !
Il nous faut articuler justice et miséricorde. Le Pape François dans sa bulle d’indiction écrit : « La miséricorde n’est pas contraire à la justice, mais illustre le comportement de Dieu envers le pécheur, lui offrant une nouvelle possibilité de se repentir, de se convertir et de croire ». (21)
Arrêtons-nous quelques instants sur le mot « justice. »
Pour la plupart, le mot justice consiste à donner à chacun ce qui lui est dû. Elle est en Dieu, justice distributive par laquelle il donne à chacun ce qui lui revient : Dieu récompense le bien et punit le mal.
La notion biblique souligne le Salut. En effet, la justice salvifique de Dieu justifie l’homme gratuitement et par miséricorde. Sans doute, il reste quelques relents de jansénisme et nous opposons ces deux justices. Mais c’est là une erreur théologique ! En effet nous oublions que Dieu est un souverain et un juge qui accomplit ses fonctions comme juste juge. « Dieu juge avec justice » dit le psalmiste (7, 12). Et le prophète Jérémie d’ajouter : « Tu es trop juste, Seigneur, pour que je te fasse un procès » (12, 1). Saint Paul, quant à lui, dans son épître aux Romains, précise : « Avec ton cœur endurci, qui ne veut pas se convertir, tu accumules la colère contre toi pour ce jour de colère où sera révélé le juste jugement de Dieu, lui qui rendra à chacun selon ses œuvres. » (Rm 2, 5-6)
Dans les Ecritures, la justice distributive divine, celle qui récompense et punit, et la justice salvatrice, loin de s’opposer, sont au contraire liées.
Certes, Dieu doit donner à chacun ce qui lui revient : récompense s’il a fait le bien et châtiment s’il a fait le mal Mais dans l’histoire du Saut, le champ de cette justice est transformé, car on ne peut pas oublier la promesse du salut et la fidélité à l’Alliance.
Dieu décide de ne pas s’en tenir avec l’homme à la stricte justice, mais de le sauver gratuitement et miséricordieusement. N‘oublions pas que Dieu s’engage vis-à-vis de nous dans cette histoire de Salut.
Ainsi la stricte justice n’est pas le dernier mot de Dieu ! Au-delà de la stricte justice, Dieu est amour et miséricordieux.
L’amour, tout en dépassant la justice, ne l’élimine pas, mais l’inclut. C’est ainsi que le Père instaure un nouvel ordre de justice. Elle devient une justice salvifique.
En Dieu, justice et miséricorde sont liées. Dieu est juste en étant fidèle à ce qu’il est, c’est-à-dire, amour miséricordieux. Dieu est juste en faisant miséricorde et en faisant miséricorde, il agit en justice envers l’homme, puisqu’il lui donne ce qui lui est dû depuis que Dieu a fait alliance avec lui.
Quel est le lieu où la justice devient salvifique ? Naturellement à la Croix. C’est à la Croix où se révèlent à la fois grâce et justice. Saint Paul dans sa 2e lettre aux Corinthiens le souligne : « Celui qui n’a pas connu le péché, Dieu l’a pour nous identifié au péché, afin qu’en lui nous devenions justes de la justice même de Dieu. » (2 Co 5, 21)
Le judaïsme avait essayé de comprendre quel est le rapport en Dieu entre la bonté et la justice qui juge. Que l’indulgence de Dieu fut plus grande que son droit strict, ce n’était qu’un espoir ! Paul, lui acquiert la certitude de foi qu’ici le droit et la grâce de Dieu sont unis pour tous les temps.
A la croix, dans le Christ, l’homme a racheté son péché. Oui, la justice est satisfaite. Pourtant ce n’est pas la justice qui est l’explication ultime de la Croix, mais bien l’Amour et la Miséricorde.
Il est vrai que nous avons trop souvent parlé de la justice punitive de Dieu, lorsqu’il juge et punit le mal. Avouons que la formulation n’était pas heureuse.
La justice de Dieu est un attribut de l’Amour. Dieu est Amour et son jugement n’est qu’un acte d’amour. Il n’y a en Dieu aucune vengeance ou alors Dieu n’est pas Amour. Dieu ne répond au mal et au péché que par l’amour. Que de fois ai-je entendu : « Mon Père, qu’est-ce que je vais payer en arrivant là-haut ! » Mais on ne paie rien, car c’est gratuit ! Dieu n’est pas un chef comptable !
Dieu ne se défend pas non plus, car il n’a rien à défendre. N’étant qu’amour, son amour est à la fois totalement vulnérable et totalement inattaquable : rien, ni personne ne peut faire naître en Dieu autre chose que de l’Amour.
Il nous faut relire l’évangile de saint Jean, notamment au chapitre 3 où le Christ dit à Nicodème : « Celui qui croit en moi échappe au jugement ; celui qui ne croit pas est déjà jugé, du fait qu’il n’a pas cru au Nom de Fils unique de Dieu. » (3, 18)
Ces paroles sont essentielles pour articuler justice et miséricorde. Dieu qui n’est qu’amour ne veut que sauver. Il ne veut pas juger. C’est donc l’homme qui se met lui-même en situation d’être jugé. En réalité, c’est l’homme qui se juge. Au nom de la liberté, l’homme peut dire non à l’amour, en se maintenant à l’extérieur de ce dessein d’amour du Père.
Le jugement de Dieu consiste en ceci : c’est l’Amour qui respecte le jugement de l’homme et, dans un acte d’amour, le ratifie.
En revanche, par la foi et l’amour, nous échappons au jugement : « Amen, amen, je vous le dis : qui écoute ma parole et croit en Celui qui m’a envoyé, obtient la vie éternelle et il échappe au jugement, car déjà il passe de la mort à la vie. » (Jn 5, 24)
Nous avons bien entendu : pour celui qui croit, il n’y a pas de jugement.
« Et maintenant, petits enfants, demeurez-en lui ; ainsi, quand il se manifestera, nous aurons de l’assurance, et non pas la honte d’être loin de lui à son avènement. » (1 Jn 2, 28) Et, si vous n’êtes pas encore convaincus, écoutons une nouvelle fois saint Jean : « Il n’y a pas de crainte dans l’amour, l’amour parfait bannit la crainte ; car la crainte implique un châtiment, et celui qui reste dans la crainte n’a pas atteint la perfection de l’amour. » (1 jn 4, 18)
Oui, en saint Jean, la doctrine du jugement s’achève dans la doctrine de l’amour. Ces versets ont bouleversé sainte Thérèse de l’Enfant Jésus. « De quoi donc aurais-je peur ? » ; la dernière lettre de Thérèse s’achève par : « Il n’est qu’Amour et Miséricorde. »
Quelle révolution dans un siècle encore marqué par le jansénisme ! C’est pourquoi elle a été proclamée Docteur de l’Eglise pour ce 3e millénaire.
Sa sœur Léonie défendait les droits de la justice divine, ainsi que l’idée de s’offrir à la justice divine, alors que Thérèse voulait s’offrir à l’amour miséricordieux.
Elle répond à sa sœur en lui disant qu’il dépend de l’homme de se situer par rapport à la justice ou à la miséricorde et d’obliger Dieu à agir envers lui en vertu de sa justice ou de sa miséricorde.
« Ma sœur, vous voulez de la justice divine, vous aurez de la justice divine de Dieu. L’âme reçoit exactement ce qu’elle attend de Dieu. »
J’espère que vous avez fait votre choix. Seul celui qui se situe par rapport à l’amour miséricordieux, se situe par rapport au vrai Dieu, tandis que l’autre se juge lui-même et oblige Dieu à le juger.
En vous disant cela, n’allez pas croire que Dieu, il est bon et il sauve tout le monde. Ecoutez Thérèse : « Oui, je le sens, quand même j’aurais sur la conscience tous les péchés qui se peuvent commettre, j’irais, le cœur brisé de repentir, me jeter dans les bras de Jésus, car je sais combien il chérit l’enfant prodigue qui revient à lui. Ce n’est pas parce que le bon Dieu, dans sa puissante miséricorde, a préservé mon âme du péché mortel que je m’élève à lui par la confiance et l’amour. » (Manuscrit C)
Dans la célèbre lettre à l’abbé Bellière qui lui confiait ses inquiétudes en pensant à ses péchés de jeunesse, Thérèse dit la même chose : « Depuis qu’il m’a été donné de comprendre aussi l’amour du cœur de Jésus, je vous avoue qu’il a chassé de mon cœur toute crainte. Le souvenir de mes fautes m’humilie, me porte à ne jamais m’appuyer sur ma force qui n’est que faiblesse, mais plus encore ce souvenir me parle de miséricorde et d’amour. Comment lorsqu’on jette ses fautes avec une confiante toute filiale dans le brasier dévorant de l’Amour, comment ne seraient-elles pas conumes sans retour. » (L 247)
A sœur Marie de la Trinité qi lui confie sa frayeur extrême du jugement de Dieu, Thérèse lui répond : « qu’il n’y a qu’un moyen pour forcer Dieu à ne pas nous juger du tout, c’est de se présenter devant lui les mains vides. Ne gardez ni vos bonnes actions, ni les mauvaises ; donnez-les immédiatement au Seigneur… »
Pour ceux qui s’offrent à l’amour, il me semble, ajoute Thérèse, « qu’il n’y aura pas de jugement, mais plutôt que Dieu se hâtera de récompenser son propre amour qu’il verra dans leur cœur… On n’est consumé par l’amour qu’autant qu’on se livre à l’amour. » (Conseils et souvenirs dans Histoire d’une âme.)
Ce ne sont pas des paroles pieuses, c’est l’évangile : « Celui qui croit en lui échappe au jugement ».
La foi, la confiance, l’abandon ne me dispensent pas d’être bon, mais elles me font pressentir la tendresse de mon Père, parce que je suis déjà investi de cette tendresse, de cette grâce par le baptême.

 

« Que ton visage s’illumine et nous serons sauvés » (Ps 79-, 4)

Dimanche 2 octobre 2016

Notre année jubilaire de la Miséricorde va s’achever le 13 novembre prochain et il nous a semblé important, comme en écho aux conférences de l’Avent prononcées en cette cathédrale, non pas de faire le bilan mais de souligner quelques richesses qui ont marqué ce temps de grâce et avec lesquelles nous nourrirons notre vie spirituelle.
Tout d’abord, une contemplation du visage de Dieu : « que ton visage s’illumine et nous serons sauvés. »
Les chrétiens ont parfois dans un coin de leur foi un petit reste de Marcionisme. Marcion, un hérétique du 2e siècle, prétendait que le Dieu de l’Ancien Testament n’était pas le même que le Père de Jésus-Christ. En effet pour cet hérétique, le Dieu de l’Ancien Testament n’était pas le même que le Père de Jésus-Christ. En effet pour Marion, le Dieu créateur avait échoué et n’était qu’un Dieu mauvais et vengeur. En revanche, celui du Nouveau Testament était un Dieu bon, un Dieu d’amour.
Cette erreur théologique fut dénoncée par saint Irénée, évêque de Lyon, Père de l’Eglise du 2e siècle. Il affirme que séparer les deux testaments, met en péril le mystère de la Rédemption, car le Christ est venu récapituler la création.
Séparer les deux Testaments, c’est oublier que le Christ est la clef des Écritures et la plénitude de la Révélation.
Enfin que cette hérésie, en supprimant l’Ancien Testament, est anti-juive.
Il est vrai qu’aujourd’hui encore, les chrétiens ont du mal à comprendre quelques pages bibliques qui semblent présenter Dieu comme un guerrier et un vengeur ! Mais la pédagogie divine est à redécouvrir « Dieu miséricordieux et bienveillant, lent à la colère, plein d’amitié et de loyauté. » (Ex 34, 6) Et les Ecritures nous rappellent que « sa colère ne dure qu’un instant, sa bonté toute sa vie. » (Ps 29, 6)
Mais pourquoi donc Dieu nous a - t - il créés ? Il était si bien avec le Verbe et l’Esprit Saint ! Parce qu’il s’ennuyait ? Sûrement pas ! Parce qu’il voulait s’amuser, en faisant de nous des Pinocchio ? Sûrement pas ! Il n’y a qu’une réponse : si Dieu nous a créés, c’est pour nous faire partager son amour, sa liberté, sa divinité.
A travers la création le Père révèle son dessein d’amour. Notre Dieu est non seulement créateur, mais il nous façonne à son image et à sa ressemblance. C’est dire que la création est une œuvre d’amour et que la fin ultime, c’est que « Dieu qui est créateur de tous les êtres devienne tout en tous » (1 Cor 15, 28), en procurant à la fois sa gloire et notre bonheur infini.
Créateur tout puissant – et non despote, ni autoritaire – il est aussi présent au plus intime de nous-mêmes.
Cette toute puissance est une donation de vie infinie. Le Christ, plénitude de la Révélation, nous la présente dans son humilité, car la souveraineté est service et humilité extrême.
Mais alors pourquoi y a – t - il encore tant de fausses images du Père ?
Parce que nous sommes passés du registre de l’amour et de l’engendrement à celui du pouvoir et de la possessivité.
Si le mal s’est introduit dans la création, ce n’est pas parce que Dieu a raté, mais parce qu’il respecte sa créature et ne lui impose pas la contrainte de sa sainteté.
Le Père ne nous demande pas de nous anéantir devant lui afin de faire place à sa divine Majesté. Il nous invite plutôt à l’humilité pour la faire grandir vers la sienne, pour nous faire part de sa puissance. Si Dieu descend vers l’homme, c’est pour le faire entrer dans son Royaume.
Étudier la création, ce n’est pas d’abord réfléchir sur les origines de la Création, mais de comprendre Quelqu’un, de deviner une capacité d’aimer, celle qui n’appartient qu’à Dieu, à celui dont nous nous savons aimés d’un incomparable amour.
Affirmer la toute puissance de notre Créateur invite à vivre en esprit de pauvreté à l’égard du monde et à l’égard de soi-même : nous tenons tout de Dieu ; il s’agit d’accueillir alors cet esprit de dépendance et d’action de grâces.
Mais le sommet de la création, c’est l’homme créé à l’image de Dieu. La transcendance de Dieu n’empêche nullement de maintenir que l’homme a été fait à son image. Quel signe de son amour !
Nous sommes créés non seulement à son image mais aussi à sa ressemblance. Certes, par le péché des origines, nous avons perdu la ressemblance ; mais par le baptême nous la retrouvons ! Voilà un des fruits de la miséricorde divine Le Père ne pouvait pas supporter de voir sa créature se déshumaniser en ne vivant plus de cette communion divine. Car en créant la nature humaine, Dieu avait préparé la vie surnaturelle : vie de communion, dans la connaissance et la volonté, de l’homme et de Dieu, des hommes entre eux. Seul Dieu pouvait nous redonner la ressemblance : l’Incarnation est bien la plus belle preuve de la Miséricorde.
Comme a pu le dire saint Jean-Paul II : « A noël, le Christ vient manifester la condescendance du Père et ses entrailles de miséricorde pour l’homme. » (22 décembre 1980) et voici ce qu’il disait aux cardinaux : « Noël est le signe de la miséricorde de Dieu, l’apparition parmi les hommes de son amour libérateur. »
Par sa parenté avec Dieu et l’homme, le Verbe qui est entré en communion avec l’homme, en se faisant chair, conduit l’homme à la communion avec Dieu et il nous mène vers son Père, jusqu’à sa vision, source de bonheur.
Alors que Moïse n’a pu voir Dieu que de dos, la Miséricorde divine permet à l’homme de voir Dieu face à face : « nous le verrons tel qu’il est et nous lui serons semblables » (1 Jn 3,2)
Adam pensait devenir incorruptible par ses propres forces, alors que l’incorruptibilité est un don de Dieu. L’expérience du salut est la reconnaissance de la grâce qui engendre l’humilité et fait croître l’amour. L’accroissement de l’amour produit alors un accroissement de gloire qui est l’irradiation de l’amour. Cette gloire, l’homme ne peut que la recevoir et la gloire de l’homme, c’est ce que Dieu fait en lui. Oui, felix culpa, heureuse faute qui permit à Dieu de manifester sa miséricorde !
Désormais pour voir le Père, l’homme doit être uni à l’Esprit et incorporé au Fils. Ainsi désormais, nous entrons dans la dynamique de la divinisation. Nous comprenons la célèbre formule de saint Irénée : « La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant et la vie de l’homme, c’est la vision de Dieu. » Adversus Hæreses IV, 20, 7)
C’est pourquoi la gloire qui brille sur les visages des saints n’est que le rayonnement de leur amour. Il y a une progression parallèle entre la contemplation de Dieu et l’amour de Dieu. Voilà la miséricorde, l’admirable échange : Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu, non pas prendre sa place, mais le voir face à face et porter en nous la splendeur de la divinité.
« Béni soit Dieu, Père de Notre Seigneur Jésus-Christ, le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation, qui nous comble dans toutes nos afflictions. » (2 Co 1, 3-4)

Comment notre Dieu qui est notre Père, ne pourrait-il pas être miséricorde pour tous ceux qui sont dans la détresse ? Saint Paul le répète dans son Épître aux Éphésiens : « Nous étions, de nous-mêmes, voués à la colère comme tous les autres. Mais Dieu est riche en miséricorde ; à cause du grand amour dont il nous a aimés, nous qui étions des morts par suite de nos fautes, il nous a fait revivre avec le Christ. » (Ép 2, 3-5)
Tout l’Ancien Testament révèle cette miséricorde : « Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère, riche en grâce et fidélité. » (Ex 34, 6). Tout au long du cycle de Moïse, face aux péchés du peuple hébreu, Dieu répond favorablement à l’intercession de Moïse.
La libération de l’esclavage égyptien et la sortie vers la Terre Promise sont les signes de la miséricorde de Dieu.
« Je suis le Seigneur. Je vous ferai sortir loin des corvées qui vous accablent en Egypte. Je vous délivrerai de la servitude. » (Ex 6, 6)
Tout au long de cette marche dans le désert, Dieu entend les récriminations du peuple.
Il donne l’eau, la manne, le don de la loi mosaïque. (Ex 20, 1-17) Mais il y a l’épisode du veau d’or. (Ex 32, 19)
« Hélas ! Ce peuple a commis un grand péché : ils se sont faits des dieux en or. Ah ! Si tu voulais enlever leur péché ! » (Ex 32, 31-32)
Nous reviendrons un peu plus loin sur la question : pourquoi Dieu face à ce péché si grave donne-t-il encore son pardon ? Car, là encore, Dieu va exercer sa miséricorde, mais Dieu “n’est pas un béni oui, oui”. C’est là où il faut comprendre la pédagogie divine. Dieu est un pédagogue ; comme tout Père, il veut notre réussite et notre bonheur. Pour cela, il nous faut observer ses commandements qui nous structurent. Ne pas les respecter, c’est la punition.
Mais sa colère ne dure qu’un instant ! Il est vrai que les hébreux ont la nuque raide ! Il est vrai aussi que les punitions sont plus ou moins dures, en fonction des fautes.

« Combien de temps encore ce peuple me méprisera-t-il ? Combien de temps refuseront-ils de croire en moi, de croire tous les signes que j’ai accomplis au milieu d’eux ? Je le frapperai de la peste et je le déposséderai. Et de toi (Moïse) je ferai une nation plus grande et plus puissante. » (Nb 14, 11-12)
Mais le péché le plus grave n’est- il pas le veau d’or ? La présence de Dieu au sein du peuple est présence de sainteté. Elle ne peut coexister avec le péché d’idolâtrie.
Mais Dieu tiendra sa promesse de faire entrer le peuple élu dans la terre promise.
Pourtant, devant le péché du veau d’or, Dieu n’est plus tenu à sa promesse puisque le contrat est rompu.
Cependant il renonce une nouvelle fois à sa colère ; mais pour quelle raison ? Tout simplement parce que Dieu, lui, est fidèle à sa promesse. Il ne peut pas y renoncer. C’es dire que la Miséricorde en un certain sens à l’opposé de la justice divine. Comme le dit encore Jean-Paul II : « l’amour est plus grand que la justice : il est plus grand en ce sens qu’il est premier et fondamental. L’amour est la condition de la justice. » (Dieu riche en miséricorde, 4, 11) c’est ce que le Christ révélera en plénitude.
C’est pourquoi les psaumes chantent cette miséricorde divine. Le psalmiste traduit sa confiance en Dieu car il est malheureux et assidu à recourir à Dieu :
« Toi qui es bon et qui pardonnes,
Plein d’amour pour tous ceux qui t’appellent,
Ecoute ma prière, Seigneur,
Entends ma voix qui te supplie. » (Psaume 85, 5-6)
Oui, Dieu entend toujours notre cri de détresse, même si parfois il reste silencieux :
« Je t’appelle au jour de ma détresse
Et toi, Seigneur, tu me réponds. » (v. 7)
Mais que demander ? « Unifie mon cœur pour qu’il craigne ton nom. » (v. 11)
Voilà notre seul désir : que nos vies souvent tiraillées entre Dieu et nos idoles soient unifiées intérieurement.
Nous pourrions aussi évoquer le Psaume 50, le Miserere, l’un des sommets de la miséricorde. L’homme découvre en lui-même la profondeur de son péché et il supplie Dieu de le renouveler jusqu’au fond de son être :
« Oui, je connais mon péché,
Ma faute est toujours devant moi,
Contre-toi et toi seul, j’ai péché » (Ps 50, 5-6)

Le péché n’est pas une affaire personnelle, il offense vraiment Dieu. Il s’agit alors de faire la vérité, c’est ce que demande Dieu. L’homme retrouvera un cœur pur car il aura compris que : « le sacrifice qui plait à Dieu, c’est un esprit brisé. » (v. 19)
Dans le cadre de cette conférence, nous ne pouvons pas reprendre les beaux textes d’Osée ou des prophètes, mais tous ces textes que je vous invite à méditer, nous révèlent l’amour de notre Dieu. Le Cardinal Ratzinger écrit à propos du cœur du Christ : « Le cœur transpercé du crucifié est l’accomplissement de la prophétie en Osée sur le cœur de Dieu qui s’enflamme de compassion : la bible emploie le même verbe pour décrire le jugement de Dieu contre Sodome et Gomorrhe. Il signifie le complet retournement produit dans le cœur de Dieu pour l’amour de son peuple : Ma colère s’est détournée d’eux. » (Le Cœur de Jésus, cœur du monde p 151-153)
Pour célébrer cette miséricordieuse tendresse, l’Ecriture parle de la bonté, de la bienveillante fidélité, de la miséricorde qui pardonne : « D’un amour éternel, je t’ai aimé, c’est pourquoi j’ai prolongé ma bienveillance pour toi. » (Jr 31, 3)
Face à nos résistances, à nos raideurs, il y a cette clémence pleine de pitié, cette miséricorde penchée sur la misère : « Dans ton immense tendresse, tu ne les as pas abandonnés, car tu es le Dieu de clémence et de tendresse. » (Ne 9, 31)
Nous l’avons déjà dit : les colères de Dieu sont méritées, mais dit le psalmiste : « Sa colère est d’un instant, sa faveur pour la vie ; au soir la visite des larmes, au matin les cris de joie. » (Ps 30,6)
Isaïe affirme : « Un court instant, je t’avais délaissée, mais ému d’une immense pitié, je te rassemblais. Dans un débordement de fureur, un instant je t’avais caché ma face, mais dans un amour éternel, j’ai pitié de toi dit Yahvé, ton Rédempteur. » (Is 54, 7-8)
Ici se révèle la paternité de Dieu vis-à-vis d’Israël ; cette paternité, Dieu l’exerce à l’égard de son Fils plus fondamentalement, puisque le Fils est engendré de toute éternité.
Certes, Dieu n’a pas épargné le Fils, comme nous le rappelle saint Paul : « Dieu qui n’a pas épargné son propre fils mais l’a livré pour nous tous, comment avec lui ne nous accordera-t-il pas toute faveur. » (Rm 8, 32)
Dieu est miséricorde et consolation pour le Christ d’abord et pour chacun d’entre nous.
Devant cette miséricorde demeure la crainte de fermer son cœur à l’amour miséricordieux. Seule la confiance l’ouvre et l’accueille. L’homme qui se fie à son Père dans une confiance illimitée connaît la vraie crainte du Seigneur. Cette miséricorde découle de la Toute-puissance de Dieu.
Les séparer risque de trahir le cœur de Dieu. Si aujourd’hui les hommes ont peur de Dieu, c’est à cause de cette opposition qu’ils ont introduite eux-mêmes en lui. La Toute Puissance s’identifie avec sa paternité, donation de vie infinie.
La justice divine s’exerce sur nous en nous justifiant. Là encore, nous avons besoin de convertir nos idées sur la justice de Dieu. Elle est celle d’un Père. “ Père juste ”, c’est ainsi que le Christ s’adresse à son Père.
Ce n’est pas un “justicier” : « Il n’y a pas d’autre Dieu que moi, Dieu juste et Sauveur. » (Is 45, 21)
La justice du Père ne condamne pas, elle est source de vie. Elle est avant tout miséricordieuse fidélité à une volonté de salut. C’est pourquoi l’homme l’espère en sa détresse : « Selon ta justice, juge-moi, Yahvé mon Dieu ! Que mes adversaires ne rient pas de moi ? » (Ps 35, 24)
Dieu n’exerce pas sa justice à la manière humaine, distribuant châtiments et récompenses. Dans l’œuvre du Salut, le Père montre sa justice non pas en réclamant un prix, mais en le payant. Le propre de la justice de Dieu c’est de s’exercer en se communiquant. En ce sens la justice est aimable, secourable et justifiante. Certes, elle peut paraître redoutable en sa majesté ; pour y consentir, l’homme doit se laisser travailler par l’Esprit souvent durement jusque dans ses profondeurs.
Dieu décide de ne pas s’en tenir avec l’homme à la stricte justice, mais de le sauver gratuitement et miséricordieusement. Dieu s’engage vis-à-vis de l’homme dans une histoire de salut. Ainsi la stricte justice de Dieu n’est pas le dernier mot de Dieu. Au-delà de la stricte justice, Dieu est amour et miséricordieux ; L’amour tout en dépassant la justice, ne l’élimine pas, mais l’inclut.
Le Père instaure alors un nouvel ordre de justice. En Dieu, justice et miséricorde sont liées. Dieu est juste en étant fidèle à ce qu’il est, c’est-à-dire amour miséricordieux. Le Père est juste en faisant miséricorde ; et en faisant miséricorde, il agit en justice envers l’homme. Il donne à l’homme ce qui lui est dû depuis que Dieu a fait alliance avec lui.
Alors, frères et sœurs, n’ayons plus peur de Dieu, mais empruntons le chemin qu’il nous montre, celui du bonheur qui ne s’oppose pas à ses commandements. Si Dieu nous les a donnés, c’est parce qu’ils sont source de liberté.

 

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