Décès de Monseigneur Jehan Revert

Mercredi 29 avril 2015

Monseigneur Jehan Revert, Chanoine honoraire et Maître de Chapelle émérite de la cathédrale Notre-Dame de Paris est retourné vers le Père le mercredi 29 avril 2015 en début de matinée en la 72ème année de son sacerdoce.

Ses obsèques seront célébrées par le cardinal André Vingt-Trois, archevêque de Paris, le samedi 2 mai 2015 à 11h00.

Comme il est d’usage, 95 coups seront sonnés sur le grand Bourdon Emmanuel le mercredi 29 avril à 15h00, hommage et action de grâce pour les 95 années passées en ce monde par Monseigneur Revert.

 

Né en 1920 au Raincy (alors dans le département de Seine-et-Oise), Jehan Revert fait ses premières armes d’enfant de chœur dans la nouvelle église [1] de la ville, édifiée en 1922-1923. Son père, employé des Chemins de fer, est muté à Noisy-le-Sec, qui dépend du diocèse de Paris. Il peut alors entrer à la Maîtrise de Notre-Dame, et y suivre le solide enseignement musical et général prodigué dans l’Hôtel Gaillon à quelques mètres de la cathédrale, rue Massillon. Il sert chaque jour les messes basses célébrées dans les chapelles latérales par les chanoines, le chant n’ayant cours que le dimanche – messe capitulaire, petites heures, vêpres, station à la Vierge, complies, salut au Saint-Sacrement.

Il fait à la Maîtrise ses classes de 6e, 5e et 4e puis entre au petit séminaire de Conflans, à Charenton, où il restera de la 3e à la terminale. L’établissement dispense un enseignement musical assez complet, sous la houlette du chanoine Paul Vallet, ancien élève de la Schola Cantorum, maître de chapelle et professeur de piano et d’harmonium. Jehan Revert tient régulièrement l’orgue et l’harmonium durant les offices, et découvre avec enchantement la polyphonie vocale de la Renaissance.

Au fil de ces années, sa vocation de prêtre a pris forme, naturellement, presque insensiblement, et il entre au grand séminaire Saint-Sulpice, à Issy-les-Moulineaux. L’enseignement musical s’y résume à des cours de chant grégorien et polyphonique sous la direction du père Henri Lesourd et du père Jean Rupp avant la guerre de 1939, puis à partir de 1942 avec le père Émile Berrar que le jeune abbé Jehan Revert devait retrouver plus tard à la cathédrale Notre-Dame. Une fois par mois, il partage avec trois autres élèves une heure de cours d’orgue au domicile d’André Marchal [2] .

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Le Père Revert célébrant sa messe en 1950

Cliché : Le Boyer. Archives de Notre-Dame de Paris

 

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Le Père Revert célébrant sa messe en 1950

Cliché : Le Boyer. Archives de Notre-Dame de Paris

Jehan Revert est ordonné prêtre à Notre-Dame en mars 1944, au cours d’une cérémonie inhabituelle et anticipée : les menaces de réquisition pour le Service du travail obligatoire étant fortes, au moins, le cas échéant, les jeunes gens pourront y partir en qualité de prêtres. Pour son premier poste, il est nommé professeur au petit séminaire, ce qui l’amène à suivre des cours de licence pour obtenir les nécessaires « degrés académiques ». A l’enseignement du français, du latin et du grec aux élèves de 6e s’ajoute, dès la seconde année, la charge de préfet de division des 7e et 6e, à savoir la supervision de l’ordre et de la formation générale, spirituelle et religieuse.

Lorsque le maître de chapelle Jacques Delarue quitte l’établissement en 1947, Jehan Revert prend sa succession. Il a désormais la responsabilité des études musicales, enseigne le piano et assure les répétitions vocales. Parallèlement, il conserve quelque temps sa charge de préfet, avant d’obtenir un poste moins astreignant de professeur en 3e. Il finit en même temps sa licence de lettres classiques (français, latin, grec), en plus d’un cursus d’histoire de la musique.

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Le Père Revert, Maître de Chapelle

Début des années 1960. D.R.

En 1953, il est nommé à la Maîtrise de Notre-Dame, comme directeur de l’école. Il prend en charge la vie matérielle de l’établissement – du ravitaillement aux Halles aux prêches le dimanche pour alimenter l’œuvre des vocations (l’une des trois sources financières de la Maîtrise, avec les familles et la cathédrale). Au décès du chanoine Merret six ans plus tard, on lui confie en plus les fonctions de maître de chapelle.

Pendant un demi-siècle de présence à Notre-Dame, sa vie se calquera sur le rythme des grands offices religieux, avec le souci constant d’éveiller les enfants à la musique autant qu’à la foi et de magnifier cette étincelle divine qu’il perçoit en toute chose, notamment sous les amples voûtes de Notre-Dame. Le père Revert s’épanouit dans cet environnement grandiose et spirituel, et rien ne lui est plus précieux que de penser que la beauté de Notre-Dame et de ses offices a pu, à la suite de la conversion de Paul Claudel en 1886, saisir d’autres visiteurs venus par hasard et leur permettre de rencontrer le mystère divin.

En 1963, le père Revert a la joie de participer aux festivités du huitième centenaire de la cathédrale. Il est chargé d’organiser un concert historique, retraçant huit siècles de musique à la cathédrale : les polyphonies de Pérotin et des maîtres de chapelle successifs y côtoient les œuvres des musiciens du grand siècle, et Pierre Cochereau parachève l’édifice en interprétant la Marche triomphale pour le centenaire de Napoléon de Vierne et sa propre Paraphrase de la Dédicace. Ce concert est une première pour la Maîtrise : jusqu’alors, le chœur n’intervenait que lors des offices.

L’un des rôles les plus marquants du père Revert aura été d’accompagner le bouleversement liturgique déclenché par le concile Vatican II (1962-1965). Avant le concile, le chapitre des chanoines et la Maîtrise célébraient les offices dans le chœur, tournés vers le maître-autel couronné par la pietà située au fond de la cathédrale, tournant ainsi le dos à l’assemblée (qui était généralement peu fournie). Après le concile, chanoines et enfants de chœur se retournent en direction du grand orgue et des fidèles grâce au déplacement des célébrations à la croisée des transepts, où trônera désormais le maître-autel ; cette proximité nouvelle avec l’assemblée fut appuyée par la mise en place d’un système de sonorisation.

Ce changement se double bientôt du passage à la langue vernaculaire. Mgr Emile Berrar, archiprêtre de Notre-Dame à partir de 1967, est chargé par Mgr Pierre Veuillot, archevêque de Paris, d’instaurer le rite en français. Au père Revert – qui entre-temps a été fait chanoine – échoit la tâche de rédiger les monitions présentant en français ce qui allait être dit en latin et, avec le père Jacques Leclercq, d’adapter l’office en français (ce avant même la parution de traductions officielles, si bien que pendant plusieurs années les textes utilisés à Notre-Dame sont restés différents de ceux en usage ailleurs). Jehan Revert modernise au passage le répertoire des psaumes, tout en s’inscrivant dans la tradition du faux-bourdon chère à Notre-Dame.

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Monseigneur Revert présentant un concert à la cathédrale en 2009

Archives de Notre-Dame de Paris

La cathédrale connaît alors un essor liturgique, spirituel et culturel sous l’impulsion d’un trio composé de Mgr Émile Berrar, du chanoine Revert et de Pierre Cochereau. La vie musicale se développe avec des auditions d’orgue hebdomadaires et chaque mois des grands concerts du soir (à l’orgue seul tout d’abord, puis avec la Maîtrise). Durant ces années, la Maîtrise des enfants voit ses effectifs avoisiner la centaine et, à partir de 1969, une chorale de femmes et d’hommes bénévoles (elle ira jusqu’à quatre-vingts participants) s’y adjoint pour animer les offices rendus plus nombreux par le développement liturgique – pro servitio multiplicando, « pour amplifier le service divin » écrivait-on au XIIIe siècle. Le chanoine Revert est l’infatigable cheville ouvrière de ces manifestations : il organise et dirige les concerts avec chœur, donne des conférences, présente les concerts. Toujours dans ce souci du pastoral et du culturel intimement liés, il fait réaliser une série d’enregistrements des chœurs de la cathédrale et des grandes orgues dont la plupart demeurent des références discographiques depuis leur parution [3]. En 1980, il dirige tous les effectifs musicaux de la cathédrale à l’occasion de la venue du pape Jean-Paul II. Jehan Revert quitte la direction de l’école en 1983, prenant sa retraite de maître de chapelle huit ans plus tard.

Maître de chapelle émérite, Monseigneur Jehan Revert était une figure majeure et incontournable de la cathédrale, gardien précieux de sa mémoire, témoin irremplaçable d’une époque particulièrement riche. Homme à la foi lumineuse, radieuse, il assurait des offices au chœur de Notre-Dame. Voix unique à jamais liée aux voûtes séculaires, il présentait encore il y a quelques années les concerts de Musique Sacrée à Notre-Dame de Paris et les auditions aux grandes orgues dans des propos dont la pertinence n’avait d’égal que la haute spiritualité du lieu et de l’homme qui les exhalait.

 

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© F. Sorcinelli

 

HOMÉLIE DU CARDINAL ANDRÉ VINGT-TROIS
aux obsèques de Monseigneur Jehan Revert

- Jn 3, 14.16-20 ; Jn 14, 7-14

Frères et Sœurs,

Quel disciple du Christ n’a pas porté en lui la demande de Philippe : « Montre-nous le Père et cela nous suffit » (Jn 14,8) ? Quel disciple aussi n’a pas entendu la réponse du Christ : « Qui m’a vu a vu le Père » (Jn 14,9) ? Et pourtant, autant nous croyons que Jésus est dans le Père et que le Père est dans le Christ, autant nous savons que le Christ n’est pas le Père. Par cette parole du Christ nous sommes entraînés dans un chemin de reconnaissance de la foi. Celui qui croit au Christ croit en Dieu. Celui qui croit au Christ, croit en celui qu’il voit pour reconnaître celui qu’il ne voit pas. On pourrait dire d’une certaine façon que la logique spécifique de la foi chrétienne réside précisément en ceci : Dieu, l’invisible, l’insaisissable s’est donné à voir et à connaître à travers l’histoire humaine de Jésus, et après lui à travers l’histoire de ses disciples. Ceci veut dire que pour nous, les chemins qui conduisent à Dieu passent par des voies humaines, par des signes que nous appelons des sacrements, par des expériences sensibles qui touchent notre cœur et notre âme, et qui nous conduisent vers ce qui est insaisissable.

En exerçant pendant des décennies le ministère de maître de chapelle à la cathédrale, Jehan Revert a exercé pleinement son ministère sacerdotal. Par l’engagement de sa vie, de ses talents, de ses capacités, il a contribué à faire exister le signe sacramentel proposé aux hommes pour la rencontre avec Dieu. Nous pouvons dire, compte tenu des nombreuses personnes qui visitent cette cathédrale et qui y passent, qu’il ne l’a pas fait seulement pour ceux qui étaient déjà des disciples du Christ, mais qu’à travers la beauté artistique, il proposait un chemin vers celui qui est le seul à être absolument beau, mais dont nos beautés esthétiques donnent cependant une image. Celles-ci en effet, ouvrent une porte vers celui que nous nous efforçons de connaître, ou vers celui dont nous ignorons tout. Quiconque entre dans cette cathédrale et en mesure la beauté, quiconque entend le chant liturgique et en perçoit la profondeur, ne peut pas ne pas se poser des questions sur celui qui est la source de tant de beauté et de tant d’harmonie.

Oui, c’est un ministère profondément sacramentel que Jehan Revert a accompli en contribuant pendant des années à apporter sa « pierre », non seulement à la cathédrale de pierres, mais aussi à la cathédrale de la beauté.

Cette logique sacramentelle de la foi chrétienne ne se limite pas à la reconnaissance de Dieu à travers des signes, elle projette une lumière particulière sur les relations que nous entretenons avec nos semblables. Le signe principal par lequel Dieu s’est donné à connaître, c’est l’amour qu’il a manifesté en son fils livré pour nous, aussi, la voie par laquelle il nous appelle à le rejoindre est la voie de l’amour de nos frères. On ne peut pas connaître Dieu sans reconnaître ses frères, ou pour reprendre une expression de saint Jean, « celui qui dit qu’il aime Dieu qu’il ne voit pas et qui n’aime pas son frère qu’il voit est un menteur » (1 Jn 4,20). À la lumière de cette identité entre l’amour de Dieu pour les hommes et l’appel qu’il leur adresse à vivre en frère, nous pouvons comprendre comment la mission d’éducateur de Jehan Revert a été tout entière habitée par cet amour des petits que Dieu lui confiait. À travers sa manière d’enseigner, de conduire, d’éveiller, il nous a donné un exemple vécu de ce qu’est la véritable pédagogie par l’amour de celui que l’on veut aider à grandir. Cet amour ne fait pas fi des qualifications et des compétences techniques. Dieu sait si Jehan Revert a été pointilleux sur la précision et l’authenticité des interprétations musicales, mais par-delà ses qualifications professionnelles et artistiques, c’était l’authenticité de la personne qu’il visait, c’était l’amour qu’il portait à ces générations successives qui lui étaient confiées et qu’il avait conscience d’accompagner dans leur humanité en éveillant leur âme à la beauté du chant et au recueillement de la liturgie.

Frères et sœurs, chacune et chacun d’entre nous est appelé à reconnaître Dieu dans le signe sacramentel de l’Église qui nous est donné. Chacune et chacun d’entre nous est appelé à répondre à l’amour de Dieu par l’amour qu’il porte à ses frères. Suivons le chemin par lequel Jehan Revert a accompli cette double mission, et demandons au Seigneur qu’il nous garde dans la paix.

Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris
Samedi 2 mai 2015, Notre-Dame de Paris

 

 

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Cliché : J. Gousset

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1Monument emblématique de l’architecture moderne conçu par les architectes Auguste et Gustave Perret.

[2Alors professeur d’orgue, d’improvisation et d’harmonie à l’Institut national des jeunes aveugles à Paris.

[3Messe solennelle de Louis Vierne, Noël, Carême, Pâques, Grandes Heures liturgiques, Huitième Centenaire de Notre-Dame de Paris

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