"Paroles d’Avent"

les dimanches 30 novembre, 7, 14 et 21 décembre 2014 de 17h00 à 17h30

Pour la sixième année consécutive, pour ce temps de l’Avent 2014, Notre-Dame de Paris propose quatre conférences sur le thème "A l’école de Nazareth, vivons l’évangile de la famille". Elles sont données cette année par le chanoine Jacques de LONGEAUX, Chapelain, président de la Faculté de théologie Notre Dame.

- Dimanche 30 novembre 2014 :
"Le foyer de Nazareth"

 

- Dimanche 7 décembre 2014 :
"Jésus au Temple"

 

- Dimanche 14 décembre 2014 :
"Qui sont ma mère, mes sœurs, mes frères ?"

 

- Dimanche 21 décembre 2014 :
"De la Crèche à la Croix"

 

 

le Père Jacques de Longeaux


Jacques de Longeaux a été ordonné prêtre pour le diocèse de Paris le 30 juin 1990, par le cardinal Jean-Marie Lustiger.
Il a d’abord été vicaire pendant 8 ans à Notre-Dame-de-la-Croix dans le 20e arrondissement, puis à l’Immaculée Conception dans le 12e arrondissement, pendant 4 ans.
Après une mission d’étude à l’IET de Bruxelles, et 7 année comme supérieur de la Maison Saint-Augustin, l’année de fondation spirituelle du Séminaire de Paris, il est aujourd’hui président de la Faculté Notre-Dame au Collège des Bernardins, et chapelain de la cathédrale Notre-Dame de Paris.
Titulaire d’un doctorat en théologie, il enseigne sur le sacrement de mariage et la morale familiale.

 

Textes intégrals

I- Le foyer de Nazareth (le mariage, communion d’amour)
Bonsoir à tous ! Nous sommes réunis, dans cette belle cathédrale, pour parcourir ensemble au moins un bout du chemin qui nous conduit jusqu’à Noël. C’est d’abord la liturgie qui nous prépare à célébrer la nativité du Seigneur, ce sont les lectures de la messe qui nous guideront, étape par étape, pendant ce temps de l’Avent. Mais nous avons aussi pris l’habitude, depuis quelques années, de nous retrouver les dimanches après-midi de l’Avent, au moment où la nuit tombe ; de nous retrouver comme en famille, dans la maison de Dieu – notre maison commune – pour prendre le temps de méditer un thème de la vie chrétienne en lien avec la joie qui approche.

Le thème que j’ai choisi est : « A l’école de Nazareth, vivons l’évangile de la famille ». Je vous propose de considérer la famille, nos familles, notre vie familiale, à la lumière de la Sainte Famille. Ce thème m’a été suggéré par l’actualité de la vie de l’Eglise. Vous le savez, le Pape François a engagé le Synode des évêques, et à travers les évêques, toute l’Eglise, dans une réflexion sur la famille. A la suite de la première assemblée qui s’est tenue à Rome au mois d’octobre dernier, notre archevêque, le cardinal Vingt-Trois, souhaite que les communautés de notre diocèse réfléchissent à partir du rapport synodal. Vous savez également que notre diocèse se mobilise pendant ces quatre semaines de l’Avent pour l’annonce de l’Evangile (mission Avent 2014). Or, la famille est le premier lieu où l’évangile est annoncé, où la foi est transmise – transmise des parents, et bien souvent des grands-parents, vers les enfants, mais aussi parfois – ce n’est pas rare – des enfants vers les parents. La foi est aussi communiquée entre les époux. La famille évangélise, elle doit aussi être évangélisée. Elle est une réalité humaine fondamentale que la lumière de l’évangile doit éclairer. La tâche qui incombe à l’Eglise d’annoncer la Bonne Nouvelle, que le Christ ressuscité lui a confiée, passe en grande partie par la famille.

J’aborde ce thème avec crainte – comme la crainte que ressentent les croyants de la Bible devant une réalité sacrée qu’ils craignent de profaner. En effet, nous sommes tous concernés par la famille. Même si nous n’avons pas construit de famille, nous sommes nés et nous avons grandi dans une famille. Notre famille peut être restreinte ou large, elle peut être réduite à quelques membres, ou bien étendre au loin de vastes ramifications. Quoi qu’il en soit, parler de la famille évoque aussitôt en nous des visages : des visages intimes, familiers. Les questions de la famille nous touchent au plus vif. Elles éveillent en nous une riche gamme de sentiments : de l’amour, de la tendresse, de la nostalgie, mais aussi, parfois, de la souffrance, de la déception, du ressentiment. Il se peut qu’à la suite de ruptures, de deuils, de départs, nous nous retrouvions seuls et qu’entendre évoquer la famille fasse mal. Il arrive que ce soit précisément à Noël, fête familiale par excellence, que ces blessures se réveillent. A tous, je souhaite que nous trouvions dans la douce lumière du Christ paix, joie et réconfort.
Les quatre étapes que nous parcourrons sont les suivantes : nous contemplerons tout d’abord le mariage de Marie et de Joseph, la qualité de leur communion conjugale. Pour cela, nous nous transporterons en pensée dans leur foyer de Nazareth. Dimanche prochain (7 décembre), notre méditation portera sur la fécondité du mariage et le service de la Vie. Nous nous établirons au Temple de Jérusalem pour voir Joseph et Marie qui amènent Jésus nouveau-né pour le consacrer au Seigneur ; et douze plus tard, qui cherchent angoissés leur fils resté avec les docteurs de la Loi. Le dimanche suivant (14 décembre) le lieu de notre méditation se déplacera à la maison de Capharnaüm. Jésus a trente ans. Il quitté la demeure familiale pour annoncer le Royaume de Dieu. Ses proches veulent le récupérer : « Qui sont ma mère, mes frères ? Celui qui écoute la Parole de Dieu et la met en pratique » Qu’est-ce que cela nous dit sur la famille ? Enfin, juste avant Noël (le 21 décembre), nous nous placerons au pied de la Croix, avec Marie et Jean : « femme, voici ton fils ; voici ta mère ». Nous découvrirons la source et le sommet de l’amour. Le foyer de Nazareth, le Temple de Jérusalem, la maison de Capharnaüm, le rocher du Golgotha : quatre lieux pour nous aider à comprendre la famille à la lumière de l’évangile.

Transportons nous donc par la pensée à Nazareth. Méditons sur le mariage de Joseph et de Marie. Ce mariage est tout à fait unique. Il n’est pas reproductible. Et en même temps il est un modèle pour tous les époux. Essayons de comprendre en quoi. Lisons saint Matthieu : « Voici comment fut engendré Jésus Christ : Marie, sa mère avait été accordée en mariage à Joseph ; avant qu’ils aient habité ensemble, elle fut enceinte par l’action de l’Esprit Saint. Joseph son époux qui était un homme juste, et ne voulait pas la dénoncer publiquement, décida de la renvoyer en secret » (Mt 1, 18-19). C’est alors que l’Ange du Seigneur intervint auprès de Joseph, dans un songe : « Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi, Marie ton épouse, puisque l’enfant qui est engendré en elle vient de l’Esprit Saint » (1, 20). Joseph fit confiance à cette parole de Dieu. Quand il se réveilla, « il fit ce que l’ange du Seigneur lui avait prescrit : il prit chez lui son épouse, mais il ne s’unit pas à elle, jusqu’à ce qu’elle enfante un fils, auquel il donna le nom de Jésus » (1, 24-25).

En Israël, au temps de Joseph et de Marie, le mariage se concluait par étapes. Au moment de l’Annonciation, Marie est promise à Joseph. En ce sens, elle est déjà sa femme. Mais ils n’habitent pas encore ensemble, elle n’a pas encore été épousée. C’est pourquoi, lorsque l’Ange lui annonce qu’elle va être enceinte et donner naissance au Sauveur, Marie s’étonne : « comment cela va-t-il se faire puisque je ne connais pas d’homme ». Elle connaît Joseph, elle sait qui il est. Il est déjà son mari. Mais elle ne le connaît pas encore au sens où elle n’est pas encore son épouse.

La réaction de Joseph à l’annonce de la grossesse de Marie (elle ne lui cache rien) est significative de la qualité de son respect, de son amour : « il ne voulait pas la dénoncer publiquement, il décida de la répudier en secret ». Le mystère de la conception de Jésus échappe au regard des hommes. Aux yeux de la communauté villageoise de Nazareth, sinon à ceux de Joseph, la grossesse de Marie ne pouvait avoir qu’une seule explication. Or la sanction infligée aux femmes qui avaient fauté était très lourde. On connaît l’épisode évangélique de la femme adultère. Marie risquait la lapidation. Dans la société de ce temps, le mari était considéré – au moins au plan légal – comme le maître de sa femme, et celle-ci, en quelque sorte, comme sa possession. Cela n’empêchait évidemment pas l’amour. Mais au plan de l’institution, un homme épousait une femme pour avoir d’elle une descendance légitime. Ce n’était pas une affaire de sentiments. La femme n’était pas d’abord considérée pour elle-même, en tant que personne, mais en tant que mère potentielle. Si le couple restait sans enfant, la femme pouvait être renvoyée. L’adultère était considéré comme une faute impardonnable parce qu’il introduisait le doute sur la réalité de la paternité du mari. Celui-ci était lésé dans son droit, blessé dans son honneur (l’adultère est un péché grave, parce qu’il porte atteinte à la communion des personnes dans le mariage, à la promesse de fidélité). Joseph veut éviter à Marie cette infamie. Il estime ne pas pouvoir être son époux, mais il ne veut pas qu’elle soit publiquement jugée et condamnée. Pour les Pères de l’Eglise, si Joseph agit ainsi c’est qu’il a confiance en Marie. Mais il se retire devant un mystère trop grand pour lui. Quoi qu’il en soit, le point que je veux souligner est qu’il ne revendique pas un droit sur elle, il ne considère pas Marie comme sa propriété.

Saint Matthieu nous dit qu’il est un homme juste. Nous percevons là, me semble-t-il, à ce simple indice, une qualité de relation entre Joseph et Marie qui est exemplaire. A notre époque, le concile Vatican II a défini le mariage comme « une communauté intime de vie et d’amour conjugal ». A plusieurs reprises, dans ses écrits, le pape Jean-Paul II a caractérisé le mariage comme une communion de personnes : une communion, plutôt qu’une relation hiérarchique, entre l’homme et la femme. Le texte évangélique est discret, plein de retenue. Cependant, à travers ce qu’il nous dit et nous laisse entendre, nous pouvons reconnaître dans la relation de Marie et de Joseph, la réalisation d’une véritable communion d’amour conjugal.

Un jour, Jésus sera interpellé par des pharisiens sur la question de la répudiation : « est-il permis de répudier sa femme pour n’importe quel motif ? » (Mt 19, 3). Ils l’interrogent pour le mettre à l’épreuve, pour l’obliger à prendre position dans une question débattue entre écoles juridiques. Les questions sur le mariage sont si vives, qu’elles semblent toujours être des pièges. Jésus leur répond en les renvoyant au récit de la Création, à la volonté originelle de Dieu sur l’homme et la femme. Elle est signifiée par ces deux paroles : « Il les fit homme et femme » (Gn 1, 27) ; « ainsi l’homme quittera son père et sa mère, pour s’attacher à sa femme, et les deux ne feront plus qu’une seule chair » (Gn 2, 24). Et Jésus poursuit : « Ainsi ils ne sont plus deux mais une seule chair. Eh bien ! ce que Dieu a uni, l’homme ne doit point le séparer » (Mt 19, 6). Cette unité de l’homme et de la femme est une communion de personne dans l’amour. Elle exclut la répudiation. Elle trouve son origine en Dieu (« ce que Dieu a uni… »). Nous comprenons qu’elle a sa source et son modèle en Dieu Trinité de personnes. Le lien juridique du mariage est au service de la construction concrète de la communion des personnes.

Le mariage n’est pas une appropriation, soit d’une femme par un homme, soit d’un homme par une femme. Un mariage dans lequel l’autre ne serait aimé qu’en raison de ce qu’il ou elle m’apporte : l’enfant que je désire, l’amour auquel j’aspire, la position sociale j’ambitionne, est imparfait. La conséquence on la connaît : si, par malchance, l’autre déçoit mon attente, alors je m’en sépare. Au contraire, l’amour véritable accueille et respecte l’autre pour lui-même. Il est don de soi inconditionnel dans une véritable relation d’alliance. Se marier, c’est recevoir un (une) allié(e) pour la vie et se donner à elle, à lui. C’est ainsi que le véritable amour conjugal est l’exact opposé de la volonté, même inconsciente, d’appropriation. Certes il ne serait pas juste d’en conclure que l’amour serait d’autant plus parfait qu’il serait une pure abnégation (oubli de soi). L’amour comble, le mariage rend heureux. Mais on reçoit d’autant plus que l’on refuse d’exiger pour soi. Là se trouve le secret du bonheur.

Ce que je viens de dire – l’amour n’est pas l’appropriation – est approuvé par tous, même si c’est moins simple à vivre qu’à dire. Ce que je vais ajouter maintenant sonne moins bien à nos oreilles de femmes et d’hommes de ce début du 21eme siècle, et pourtant c’est un complément essentiel. Un autre trait caractéristique du mariage de Marie et de Joseph est l’obéissance. Voilà le mot qui choque. La grande affaire de notre temps n’est-elle pas l’émancipation, l’indépendance, l’affirmation de l’individu souverain, l’égalité ? Tout cela est très bien. Loin de moi de le contester. Mais pour construire un véritable amour conjugal il faut accepter d’entrer dans une relation d’obéissance mutuelle, dans les deux sens.

Encore faut-il s’entendre sur le sens du mot « obéissance », ou plutôt sur le sens qui ressort de l’évangile. Le Christ le premier s’est fait obéissant jusqu’à la mort. S’agissant de notre Seigneur, il n’est pas question d’une obéissance servile, ou infantile, ou docile. L’obéissance du Christ à sa mission est l’expression la plus élevée de sa parfaite et totale liberté. Il adhère intérieurement et totalement à la volonté du Père. De même l’évangile nous présente Marie disponible à l’appel adressé par l’Ange Gabriel. Etonnée d’avoir été choisie, confuse devant le mystère de cette conception – mais disponible. Au moment de la fuite en Egypte, elle aurait pu opposer de nombreuses objections à cet exil risqué, mais elle choisit de faire confiance à Joseph. De son côté, Joseph obéit à l’Ange qui lui recommande en songe de prendre chez lui Marie sa femme. Il assume pleinement la responsabilité paternelle de l’enfant. Il lui donne son nom : Jésus. Et c’est à lui encore que l’ange du Seigneur apparaît pour l’avertir du projet d’Hérode et l’exhorter à fuir en Egypte – ce qu’il fait immédiatement. Ainsi, la note dominante de ces récits de l’enfance est-elle l’obéissance, la disponibilité : obéissance de Joseph et de Marie à la mission qui leur est confiée, celle d’être les parents du Messie. Obéissance de Joseph à Marie, en même temps qu’à Dieu, lorsqu’il accepte d’être pour elle un mari et pour Jésus un père. Obéissance de Marie à Joseph lorsqu’elle lui fait confiance. Elle se laisse guider par lui, car elle sait qu’elle peut s’appuyer sur lui. L’obéissance mutuelle est une confiance mutuelle : confiance dans la parole de l’autre, celle de Dieu, celle de Marie, celle de Joseph. J’ajoute, et c’est important, que Dieu s’adresse toujours à la liberté. Nous le voyons bien dans le récit de l’Annonciation. La Parole de Dieu suscite une réponse libre. De la même manière l’obéissance entre époux, dès lors que sont surmontés les jeux de pouvoir, s’adresse à la liberté et suscite la liberté. La liberté humaine s’accomplit dans le don de l’amour.

Dans le fameux texte de l’épître aux éphésiens sur les devoirs réciproques des époux – cet extrait du chapitre 5, autrefois lu à tous les mariages et aujourd’hui rarement choisi – saint Paul exhorte les chrétiens à être soumis les uns aux autres. Puis il s’adresse aux épouses : qu’elles soient soumises à leur mari comme l’Eglise l’est au Christ. Ensuite, il s’adresse aux maris : qu’ils aiment leurs épouses comme le Christ a aimé l’Eglise. Or, l’obéissance de l’Eglise au Christ n’est pas la crainte servile d’un esclave devant son maître. Elle est une adhésion du cœur, une adhésion de toute la personne dans la foi et l’amour. Quant à l’amour du Christ pour l’Eglise, modèle de l’amour des maris pour leurs femmes, il s’exprime dans le geste du lavement des pieds, et il se réalise sur la Croix : le Christ se fait serviteur. Ainsi l’obéissance, ou l’écoute, ou la disponibilité, mutuelles sont-elles l’expression concrète de l’amour don qui construit la communion.

La différence et la relation entre l’homme et la femme ont été et sont encore instituées et vécues différemment selon les cultures. Autrefois elle était hiérarchique, aujourd’hui elle est égalitaire. C’est un progrès indéniable, redisons-le. Mais au-delà des évolutions culturelles, le message essentiel de saint Paul demeure : l’union entre les époux est un engagement réciproque, un don mutuel, à l’image du Christ et de l’Eglise, dans lequel chacun s’efforce d’aimer l’autre comme soi-même. L’amour conjugal n’est pas la mainmise de l’un sur l’autre – l’autre que l’on utiliserait pour son plaisir, pour son confort ou pour avoir des enfants – mais le don de soi à l’autre. L’amour conjugal n’est pas fusion, mais alliance, entre deux personnes qui restent distinctes. J’ajoute que si l’amour conjugal est personnel (communion de personnes) il ne relève pas seulement de la sphère privé : le mariage est fondé dans un acte public, il reçoit de la société et il participe à la construction et à l’avenir de la société.
Cette communion entre les époux, dont le foyer de Nazareth est le modèle, est un chemin, concret, quotidien, fait d’attention, de respect, d’écoute. Elle n’est jamais parfaitement réalisée. Elle se heurte à notre péché, à notre faiblesse, à nos défauts, au poids de la vie quotidienne, à l’usure du temps, au heurt des caractères, à la différence des personnalités, aux déceptions inévitables, aux épreuves de la vie, aux difficultés de communication, de compréhension de toutes sortes, parfois aux trahisons. Je pourrais poursuivre la liste. Tout cela nous le savons bien. Et pourtant nous ne renonçons pas. Nous ne renonçons pas à annoncer et à vivre (pour ceux qui se marient) la beauté du mariage, communion intime de vie et d’amour conjugal, communion de personnes. Cette vérité de l’amour est pleinement manifestée dans le Christ. Elle a été vécue par ses parents. Cette vérité de l’amour ne nous condamne pas, nous qui sommes imparfaits, elle nous éclaire, elle soutient notre effort et elle nous oriente sans cesse vers le haut.

 

II- Jésus au Temple (le service de la vie)
Dimanche dernier, nous nous sommes transportés en pensée dans la maison de Nazareth. A travers les quelques précieuses indications fournies par les évangélistes saint Matthieu et saint Luc, nous avons perçu la qualité de la relation qui unissait Joseph et Marie. Nous avons évoqué l’enseignement du Concile Vatican II et du pape Jean-Paul II à sa suite sur le mariage comme communion de personnes. Et c’est dans cette perspective que je vous ai proposé de lire le fameux texte de l’épître aux éphésiens, au chapitre 5, sur les devoirs réciproques des époux.

Mais le mariage n’est pas seulement l’union de deux personnes pour leur bonheur réciproque. Il est ouvert au-delà de lui-même et tourné vers l’avenir. Il est une union en vue de transmettre la vie, une union pour construire une famille. C’est cette mission des époux (l’Eglise, notamment au Concile Vatican II, n’hésite pas à parler de ministère – le ministère propre des époux) que je voudrais considérer avec vous ce soir, à la lumière de la Sainte Famille.

Je sais bien que j’aborde un thème délicat, douloureux pour les couples, nombreux, qui ont du mal à avoir un enfant, ou qui savent qu’ils n’en auront pas. Parfois, ces couples sans enfant, ou en attente d’enfant, se tournent vers le prêtre qui les a préparés au mariage et demandent quelle est la valeur de leur union aux yeux de l’Eglise. Ils se rappellent qu’au moment de leur préparation au mariage on leur a présenté les enfants comme l’un des quatre « piliers » du mariage, selon une manière courante (et quelque peu approximative) de s’exprimer, les trois autres « piliers » étant la liberté du consentement, la fidélité et l’engagement pour la vie. Et il est bien vrai, qu’avoir des enfants, construire une famille, était leur plus cher désir. Et c’est ce désir qui se heurte à des difficultés ou une impossibilité. A ce sujet, je rappelle seulement, en reprenant les termes du Concile Vatican II, que, si les enfants « sont le don le plus éminent du mariage » (GS 50, 1), s’ils sont comme « le sommet et le couronnement » de l’amour conjugal (GS 48, 1), ils ne sont pas l’unique raison d’être du mariage : « Le mariage n’est pas institué seulement en vue de la procréation » (GS 50, 3). L’amour, la communion des époux, la communauté de vie conjugale (ce sur quoi nous avons médité la semaine dernière), donnent tout son sens, sa pleine valeur, au mariage, à condition que les époux ne soient pas volontairement fermés à la transmission de la vie (dans ce cas, aux yeux de l’Eglise, la vie à deux est simplement autre chose que le mariage). Le mariage est institué pour construire une famille, mais les enfants ne sont pas l’unique bien et fin du mariage. Il est essentiel que les époux cultivent leur amour mutuel, qu’ils aient ou non des enfants à la maison. L’amour véritable, qui est un don réciproque, est riche de fécondités multiples.

Pour méditer sur la transmission de la vie et l’éducation des enfants, nous aurions pu, comme la semaine dernière, contempler dans sa merveilleuse simplicité et sa parfaite sainteté, la vie de Marie, de Joseph et de leur enfant Jésus dans la maison de Nazareth. Comme les autres enfants, Jésus a reçu de ses parents l’éducation qui lui a permis de grandir physiquement, de s’éveiller intellectuellement, de s’ouvrir au monde qui l’entoure, jusqu’à atteindre l’âge adulte. Le Verbe de Dieu s’est vraiment fait homme. En assumant une véritable nature humaine, il a assumé toutes les étapes de la croissance humaine.
Les évangélistes sont discrets sur cette période de la vie de Jésus, sur son enfance, puis sa jeunesse, jusqu’à l’âge de trente ans – cette période que l’on appelle la vie cachée à Nazareth. Cependant, Saint Luc nous rapporte deux épisodes :

Tout d’abord, la présentation de Jésus au Temple, quarante jours après sa naissance, ainsi que les paroles prophétiques d’un homme et d’une femme, tous deux âgés et profondément attachés à Dieu, Syméon et Anne, prononcées à cette occasion (Lc 2, 22-38).

Le second épisode est l’incident qui s’est produit à l’occasion du pèlerinage annuel de la famille à Jérusalem, lorsque Jésus avait douze ans : Jésus perdu pendant trois jours, puis retrouvé par ses parents (Lc 2, 41-50).

Ces deux épisodes se passent dans le Temple. Saint Luc conclut les deux récits par deux notes presque semblable : « l’enfant croissait, se fortifiait, empli de sagesse. Et la grâce de Dieu était sur lui » (Lc 2, 40) ; « Jésus progressait dans la sagesse, et en taille et en grâce, auprès de Dieu et des hommes » (Lc 2, 52).
C’est pourquoi, je vous propose de quitter la maison et village de Nazareth, théâtre de toute l’enfance et du début de l’âge adulte de Jésus, pour nous transporter, en pensée, au Temple de Jérusalem et tâcher de tirer des leçons de ces deux épisodes.

Contemplons tout d’abord ce jeune couple (Marie ne devait pas être beaucoup plus âgée que quinze ou seize ans) qui pénètre dans l’enceinte du Temple pour accomplir les rites de la Loi : ces rites sont ceux prescrits d’une part pour la mère après l’accouchement, d’autre-part pour un garçon premier-né. A trois reprises en quelques lignes, saint Luc prend la peine de préciser que Marie et Joseph accomplissent les préceptes de la Loi du Seigneur. Les parents de Jésus sont des juifs pratiquants, qui ont le souci de se conformer exactement aux préceptes de la Loi. Ils éduqueront Jésus dans l’amour et la pratique de la Torah ; ils lui apprendront à prier avec les psaumes. Ce couple est modeste. Il apporte l’offrande des pauvres, « une paire de tourterelles ou deux jeunes colombes » (Lc 2, 24).
La loi de Moïse prescrit que tout premier-né mâle, de l’homme ou du bétail, sera consacré au Seigneur. C’est ce que font fidèlement, pieusement, Joseph et Marie pour Jésus. Il n’est pas né de leur union, mais il est né dans leur foyer. Il est leur fils premier-né et leur unique enfant. Ce précepte de la Loi a ses racines dans l’histoire sainte d’Israël. Il rappelle ce que Dieu a fait pour libérer son peuple de l’esclavage en Egypte. Il rappelle à Israël qu’il tient de Dieu ce qu’il est et ce qu’il a, et qu’il a vocation à être un peuple consacré au Seigneur.

Ce précepte possède également une signification humaine profonde, universellement valable, et nullement contradictoire avec la première. Cette signification est que tout enfant qui naît vient de ses parents, mais aussi et d’abord de Dieu. Chaque être humain est à la fois le fruit d’un acte humain et d’un acte créateur personnel de Dieu. Autrement dit, chaque être humain – chacun d’entre nous – est personnellement voulu, connu, aimé par Dieu. C’est ce qui fonde, ultimement, la dignité de tout être humain, quel qu’il soit, et le respect qui lui est dû. Nous discernons en chaque enfant un dessein divin. Il arrive que des enfants n’aient pas été désirés, ou qu’ils aient été conçus par accident, comme on dit. Dans ce cas, on sait combien il est important pour l’avenir de ces enfants, qu’ils soient voulus et aimés par leur mère et par leur père, dès que leur conception est connue, même si elle n’avait pas été prévue. Quelle que soit la manière dont un enfant a été conçu, il est toujours personnellement voulu et aimé par Dieu. Il n’est jamais un accident aux yeux de Dieu. Quelle que soit la manière dont un enfant a été conçu (j’insiste), on ne peut jamais dire : il n’aurait pas dû naître. A partir du moment, où il a été conçu, où il est né, son existence personnelle est prévue, voulue, aimée, depuis toute éternité. Et il est confié à notre responsabilité. En premier lieu à celle de ses parents, ensuite à celle de la société qu’il vient enrichir. Tout enfant est un don de Dieu. Pour lui-même d’abord, pour ses parents et sa famille ensuite, pour le monde dans lequel il entre, enfin. En tout cas, c’est ce qu’il devrait être.

Nous savons bien – que nous croyions ou non en Dieu – que le juste regard sur l’enfant reconnaît en lui une origine transcendante. Lorsque l’enfant naît quelqu’un est là, une nouvelle personne, et pas seulement un organisme biologique, dont la société, les relations et le langage feront progressivement une personne. Au contraire, c’est parce que l’enfant est un être personnel dès le commencement de son existence, qu’il pourra progressivement entrer en relation, parler et agir à la première personne, prendre sa place dans la société. La reconnaissance de l’intériorité, de la dimension spirituelle et du mystère, de la personne, est une condition de sa liberté.

Ne voyons pas dans cette certitude de foi – tout enfant est l’objet d’un acte créateur personnel de Dieu – une atteinte à la liberté des parents, à leur autonomie, à leur responsabilité. En effet, l’action de Dieu et l’action des hommes ne se situent pas sur le même plan. Si bien que l’on n’enlève rien à la liberté de l’homme en affirmant que tout vient de Dieu, de même que l’on n’enlève rien à Dieu en disant que tout passe par l’homme. Dieu a choisi de lier le don de la vie aux actes humains qui transmettent la vie. Les parents ne sont pas des instruments aveugles manipulés par Dieu pour parvenir à ses fins. Ils sont les collaborateurs responsables de l’amour créateur.

Mais l’autonomie humaine dans le domaine de la procréation n’est pas absolue. Elle doit respecter les valeurs inhérentes à la dignité personnelle de l’enfant à naître et les règles qui en découlent, comme elle doit respecter la dignité personnelle de la mère et du père, et les règles qui en découlent. L’enfant ne peut pas être réduit simplement à la réalisation, par n’importe quel moyen, d’un projet parental. De la même façon (nous l’avons dit la semaine dernière) la mère ne peut pas être réduite à une pourvoyeuse d’enfant ni le père à un géniteur. Un enfant n’est pas la chose de ses parents : il est une mission, une responsabilité, qui leur sont confiées ; une mission, une responsabilité qui viennent de plus loin que de leur désir ou des besoins de la société (à une autre époque dans d’autres contextes, celui des régimes totalitaires, il aurait fallu insister sur le fait que l’enfant n’est pas le produit d’un projet gouvernemental, et qu’il n’est pas la chose de l’état. Mais dans un cas comme dans l’autre la leçon est la même : l’enfant doit être considéré en lui-même et pour lui-même). Les actes par lesquels la vie est transmise doivent être dignes de la personne humaine, et refléter à leur niveau l’Amour créateur. C’est la raison fondamentale pour laquelle l’Eglise enseigne que les enfants doivent être conçus dans un acte d’amour conjugal pleinement personnel, c’est-à-dire un acte qui passe par les corps, qui respecte les libertés et qui engage la responsabilité commune de l’homme et de la femme.

En présentant à Dieu, dans le Temple, leur fils premier-né, Joseph et Marie agissent comme tous les juifs religieux de leur temps. Mais leur geste prend une signification d’une profondeur inouïe : cet enfant vient de Dieu à la fois comme tout autre enfant, en tant qu’il est vraiment homme (l’un de nous), et dans un sens absolument nouveau et unique, en tant qu’il est vraiment Dieu. Ce bébé dans les bras de ses parents, c’est le Verbe de Dieu fait chair, c’est le Fils qui entre dans la Maison du Père, le Messie consacré par l’Esprit qui est offert à Dieu. Il est le couronnement de l’histoire sainte d’Israël et la lumière pour éclairer tous les peuples.

« Jésus progressait dans la sagesse, et en taille et en grâce, auprès de Dieu et des hommes ». Jésus est vraiment homme. Il est vraiment né d’une femme, sa mère, la Vierge Marie. Comme tout enfant, il est venu au monde nu, fragile, dépendant, entièrement remis à ses parents. Ceux-ci lui ont donné l’éducation à laquelle tout enfant a droit. Jésus a dû grandir jusqu’à ce qu’il parvienne à sa pleine stature adulte. Lui qui est le Verbe de Dieu, il a appris à parler grâce aux paroles que lui adressaient ses parents. Lui qui Dieu né de Dieu, il a dû apprendre les mots et les attitudes de la prière, et d’abord à la maison (car l’éducation religieuse se fait d’abord à la maison) en voyant, en entendant son père et sa mère prier. Lui que toute la Bible annonce, il est allé à l’école de son village pour apprendre à lire, à écrire, à réfléchir, à partir de la Bible. Lui par qui tout a été créé, il s’est progressivement ouvert au monde, il s’est émerveillé devant la nature, il a observé les scènes de la vie quotidienne (comme les paraboles en témoignent). Lui qui est la Sagesse incréée, il a appris grâce aux leçons des maîtres à se servir de son intelligence et de ses dix doigts.

L’exemple de Jésus nous montre l’importance de l’éducation. On ne met pas au monde un enfant seulement en lui donnant naissance. On ne lui transmet pas la vie seulement en accouchant. On met au monde un enfant, on lui transmet la vie, en l’aimant (c’est-à-dire en le considérant comme unique même s’il a de nombreux frères et sœurs) ; en lui parlant ; en l’éduquant (y compris en posant des interdits pour qu’il ne reste pas prisonnier de la satisfaction immédiate de ses désirs, ce qui était inutile pour Jésus exempt du péché, mais qui est nécessaire pour tout autre enfant) ; en l’aidant à s’insérer dans la société ; en lui transmettant les connaissances et savoir-faire des générations passées, afin de l’orienter vers l’avenir à inventer (Jésus plus que tout autre humain a apporté du nouveau).

Douze années ont passé. Jésus a atteint l’âge de la majorité religieuse, celui de la Bar Mitzva. Comme chaque année il monte à Jérusalem avec ses parents, pour la fête de la Pâque. Une fois les jours de la fête accomplis, la caravane des parents et des connaissances retourne au pays avec Marie et Joseph. Au bivouac, le soir, ceux-ci s’aperçoivent que leur fils n’est pas dans le groupe. Ils retournent précipitamment à Jérusalem, et se mettent à sa recherche. Ils le retrouvent au Temple, au bout de trois jours. Cette mention des trois jours est une allusion directe à la résurrection : « il ressuscita le troisième jour ». La perte et les retrouvailles au Temple annoncent la perte et les retrouvailles au Golgotha et au Cénacle.

Jésus n’a pas fugué. Il étudie la Torah avec les maîtres de la Loi dans le Temple. Il est assis au milieu d’eux, nous dit saint Luc, il les écoute et les interroge. « Et tous ceux qui l’entendent sont stupéfaits de son intelligence et de ses réponses » (Lc 2, 47). En le découvrant enfin, ses parents sont saisis d’émotion et sa mère lui dit : « Enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? Voici, ton père et moi, nous sommes au supplice en te cherchant ». Et Jésus leur répond : « Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas que je dois être aux affaires de mon Père ? » (Lc 2, 48-49).

On peut voir dans ce récit, et ce n’est pas faux, un événement qui marque la sortie de l’enfance, une annonce de ce jour encore lointain où Jésus quittera son père et sa mère, pour se donner tout entier à sa mission et s’unir, sur la Croix, à l’Eglise, son épouse. Jésus suit la loi de toute existence humaine parvenue à l’âge adulte. Elle est signifiée par deux préceptes de la Loi de Moïse, indissociablement liés : l’homme quittera son père et sa mère ; tu honoreras ton père et ta mère. Devenir adulte c’est accepter de quitter le monde de l’enfance, pour construire sa vie, sa famille, mais sans jamais oublier de qui l’on a reçu la vie, ni négliger les devoirs que cela comporte.

Ce récit est construit autour des deux « pères » de Jésus et du rapport entre la paternité humaine et la paternité divine. Joseph est vraiment le père de Jésus. Marie le dit explicitement : « Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? Vois ! ton père et moi, nous sommes au supplice, en te cherchant » (Lc 2, 48). Certes, Joseph n’est pas le géniteur, mais il est pleinement le père. Par lui, Jésus est inscrit dans la lignée de David. Il lui donne son nom. Il assume entièrement avec Marie la responsabilité matérielle, affective, éducative et religieuse de Jésus. En ce sens, il lui donne la vie.

« Ne saviez-vous pas que je dois être aux affaires de mon Père ? » Jésus appelle Dieu Père au sens le plus propre du terme. Il est l’unique-engendré du Père, la parfaite expression de son être, le resplendissement de sa gloire. Dans l’épître aux éphésiens saint Paul s’exclame : « je fléchis les genoux en présence du Père de qui toute paternité au ciel et sur la terre tire son nom » (Ep. 3, 14 – 15). Nous comprenons que toute paternité humaine est le reflet, ou la participation à la paternité divine. Dieu est Père en un tout autre sens que l’homme. En même temps, puisque nous sommes créés à l’image de Dieu, toute paternité et toute maternité humaine est une certaine participation au mystère de la paternité divine. Nous pouvons penser que Joseph, plus que tout autre père, a été pour Jésus le reflet du visage du Père des Cieux. Il est même permis de penser que ce n’est pas le père seul qui est le reflet de la paternité divine, mais bien le père et la mère ensemble. En effet, Dieu est Amour, Dieu est relation. Le père et la mère ensemble, dans la mesure de leur amour, de leur unité conjugale, sont la meilleure expression terrestre de la paternité divine.

Ainsi l’amour conjugal est fécond. Il ouvert au-delà de lui-même à la transmission de la vie. Mais l’enfant n’est pas la possession de ses parents, il ne vient pas au monde pour satisfaire leur désir. La vie est transmise pour être donnée, remise, à l’enfant lui-même devenu adulte, à son futur conjoint, s’il se marie, à la société, au monde qu’il vient enrichir. Marie et Joseph ont vécu cela avec une profondeur inouïe : Jésus, leur enfant, leur a été confié pour qu’il puisse un jour se donner lui-même pour la vie du monde.

 

III - La maison de Capharnaüm (La famille renouvelée par la grâce)
Dimanche dernier nous avons médité sur la transmission de la vie. Avec le Concile Vatican II, nous avons parlé de « ministère propre des époux ». Nous avons rappelé que transmettre la vie ne consiste pas seulement à donner naissance à un enfant, mais aussi à l’aimer, à le considérer, à lui donner d’éducation à laquelle il a droit. Nous avons contemplé deux scènes, rapportées par saint Luc, qui se déroulent au Temple de Jérusalem : la présentation de Jésus, quarante jours après sa naissance ; douze ans plus tard, Jésus assis au milieu des docteurs de la Loi, que ses parents angoissés retrouvent après l’avoir cherché pendant trois jours. Notre méditation sur ces deux scènes évangéliques a porté sur la relation entre paternité / maternité humaine et paternité divine.
Aujourd’hui, nous retrouvons Jésus âgé de trente ans, selon la tradition. Il a quitté la demeure familiale pour se consacrer entièrement à la mission que son Père des Cieux lui a confiée. Après les années de vie cachée à Nazareth, le baptême par Jean dans le Jourdain, suivi des quarante jours de jeûne dans le désert, ont marqué le point de départ du « ministère public ». Dans un premier temps, c’est en Galilée, que Jésus annonce la venue du Royaume de Dieu. Il rassemble des disciples, il attire les foules, il les enseigne, il guérit les malades, il accomplit des signes. Le voici dans la maison de Capharnaüm. La foule se presse pour le voir, pour l’entendre. Saint Marc nous présente cette foule assise en rond autour de Jésus attentive à son enseignement (Mc 3, 34). On informe Jésus que sa mère et ses frères sont là, dehors, qui cherchent à le voir (Lc 8, 20), qui veulent lui parler (cf. Mt 12, 46). Nous comprenons qu’ils ne peuvent accéder à Jésus, ni même pénétrer dans la maison, à cause de la foule. Un peu plus haut, saint Marc, a informé son lecteur du sens de cette démarche : « les siens partirent pour se saisir de lui, car ils disaient : ‟il a perdu le sens” » (Mc 3, 21).

Qui sont ces frères et sœurs de Jésus ? Qui l’évangéliste désigne-t-il en parlant des « siens » ? Nous sommes habitués à une forme de famille que les sociologues appellent la « famille nucléaire », c’est-à-dire la famille réduite au noyau composé du père, de la mère, des enfants. Or, dans beaucoup de pays, dans de nombreuses cultures, la famille revêt une forme différente, que l’on appelle « famille élargie ». Dans ce cas de figure, les termes de « frère », « sœur », désignent aussi bien les frères et sœurs biologiques, que les cousins et les cousines. Dire : « c’est mon frère », « c’est ma sœur », ne signifie pas nécessairement que l’on a même mère ou même père, mais que l’on appartient au même groupe familial. C’est le cas pour les « frères » et « sœurs » de Jésus. La tradition de l’Eglise est ferme sur ce point : Marie, mère de Jésus, demeurée vierge, n’a pas eu d’autres enfants.

J’ajoute que, dans bien des cultures, cette famille élargie pèse d’un grand poids sur chacun de ses membres : l’individu est au service de la famille, de sa perpétuation, de sa prospérité, de son extension. Il tire son identité de sa place dans la famille, « fils de… », « père de… », « épouse de … », « fils aîné » ou « fils cadet », etc. La liberté de choix d’un conjoint, comme d’un métier, est réduite. Il règne une stricte hiérarchie au sein de ce groupe familial.

Je ne sais pas si la famille de Jésus au sens large était de ce type. Quoi qu’il en soit, reconnaissons, que la démarche des proches de Jésus se comprend. Voilà que celui qu’ils croyaient bien connaître, qu’ils ont côtoyé pendant trente ans, avec qui ils ont joué, étudié, travaillé, le fils du charpentier Joseph – le voilà qui parcourt les routes de Galilée en proclamant que le Royaume de Dieu est tout proche et qu’il faut se convertir. Ils ont appris par la rumeur qu’il s’était mis à guérir des malades et à faire des miracles ; qu’il prêche dans les synagogues ; qu’il discute avec les docteurs de la loi ; qu’il affirme être venu pour accomplir la Loi ; et qu’il en donne avec autorité une interprétation nouvelle qui rompt avec les traditions ! Ses concitoyens de Nazareth sont étonnés, choqués. D’ailleurs, lorsque Jésus retournera dans son village, il ne pourra pas faire de miracle et sa prédication provoquera une violente réaction. Ne condamnons pas trop vite la démarche des parents de Jésus. N’aurions-nous pas réagi de la même manière ? Déjà, à notre niveau simplement humain, n’avons-nous pas tendance à enfermer nos proches dans l’image que nous nous sommes formés d’eux ? Ou encore à projeter sur nos enfants nos attentes, nos rêves ? Si bien que lorsqu’un proche, ou un enfant, développe un talent inattendu, ou s’engage sur une voie qui n’entre pas dans nos cadres, nous sommes – au moins dans un premier temps – tentés de l’en détourner. Nous sommes surpris, peinés, déçus. Cela s’observe, par exemple, dans les cas de vocation sacerdotale ou religieuse.

En guise de réponse, Jésus pose la question : « Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ? », « Et promenant son regard sur ceux qui étaient assis en rond autour de lui, il dit : ‟Voici ma mère et mes frères. Quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là m’est un frère et une sœur et une mère” » (Mc 3, 33-35). Saint Luc est plus précis encore : « Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique » (Lc 8, 21).

Cette foule, rassemblée dans la maison de Capharnaüm, assise autour de Jésus, guérie par lui, enseignée, nourrie spirituellement (et même matériellement) par lui, est l’image de l’Eglise. L’Eglise est l’assemblée des disciples de Jésus, qui sont devenus, par la foi et le don de l’Esprit, ses frères, ses sœurs, ou encore ses amis (cf. Jn 15, 15 : « Je ne vous appelle plus serviteurs (…) mais je vous appelle amis »). Être frère et sœur de Jésus, cela signifie : être, comme lui – mais par adoption – fils et fille du Père. Être comme lui, cela signifie : écouter la Parole du Père et la mettre en pratique. Comme lui a fait en tout la volonté du Père.

Les évangélistes nous précisent que la mère de Jésus fait partie du groupe familial qui se tient hors de la maison, à l’extérieur du cercle des auditeurs de Jésus, et qui veulent le voir et lui parler. Ne pensons pas que Marie manque de foi, même si, comme lorsqu’elle a retrouvé son fils assis au milieu des docteurs de la Loi, elle peut être surprise par sa manière d’agir. A l’Annonciation, l’Ange ne lui a pas parlé de la Croix. Il lui a dit que son fils « sera grand, et sera appelé Fils du Très-Haut » et que « le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père ». Comment cette prophétie se réalisera-t-elle ? Elle n’en sait rien, elle ne connaît pas d’avance le déroulement des événements. Elle suit Jésus dans l’obscurité de la foi. Ce chemin la conduira jusqu’au pied de la Croix, où elle sera intimement unie à la mort de son fils, avant d’être associée à la gloire de sa résurrection. Marie est le modèle de ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique. C’est pourquoi elle est le modèle de l’Eglise, qui progresse elle aussi sur son chemin terrestre dans la certitude et l’obscurité de la foi.

« Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique » : Cette parole de Jésus conteste-t-elle l’importance des liens familiaux ? La filiation divine se substituerait-elle à la filiation humaine ? La fraternité chrétienne se remplacerait-elle la fraternité familiale ?
Il a existé dans les premiers siècles du christianisme, aux marges de l’Eglise, des mouvements qui ont pu aller dans ce sens. Encore aujourd’hui, l’un des traits caractéristiques d’une secte c’est qu’elle exige la rupture des liens familiaux, y compris conjugaux et parentaux, à moins que toute la famille n’adhère à l’idéologie sectaire. Au contraire, l’Eglise a toujours respecté la famille. Déjà, saint Paul, demandait aux nouveaux baptisés de ne pas se séparer de leur conjoint resté païen (cf. 1 Co 7, 12-13). C’est seulement au cas où celui-ci (le conjoint resté païen) voudrait s’en aller, n’acceptant pas et ne supportant pas que sa femme ou son mari soit devenu chrétien, que ce dernier pourrait consentir à la séparation et se remarier (cf. 1 Co 7, 15). Le christianisme a toujours respecté les liens conjugaux et familiaux. Mais il a aussi fait la promotion de la liberté personnelle. Les liens parents / enfant ne doivent pas devenir tyranniques. Dans la vie de tout enfant vient le moment où il quitte son père et sa mère, pour se donner à un autre (son conjoint), ou pour s’engager dans une forme de vie consacrée à Dieu et à autrui, ou simplement pour mener son existence adulte. Quitter son père et sa mère, ce n’est pas briser les liens familiaux : c’est la loi de la croissance humaine. La filiation est vécue autrement, non plus sur le mode adulte / enfant, mais dans une relation entre adultes.

Pourquoi l’Eglise défend-elle la famille ? Parce qu’il appartient à sa mission de servir la personne. Or, la famille est le contexte dans lequel la personne humaine naît et grandit. Son rôle dans la génération et la croissance humaine est originel et irremplaçable. La famille offre le climat affectif nécessaire au développement de l’enfant. Aucune structure si performante soit-elle, avec des employés si dévoués et compétents soient-ils, ne peut la remplacer. La personne est un être de relation : c’est dans la famille que l’enfant fait la première expérience de la vie sociale. C’est dans la famille aussi qu’il acquiert ce capital d’affection et d’assurance qui lui permettront de quitter le nid familial pour s’élancer dans la vie adulte, construire sa vie et prendre sa place dans la société. La santé de la société – la qualité du lien social – et la santé de la famille – la qualité du lien familial – sont étroitement dépendantes l’une de l’autre. Le lien familial comme le lien social sont nécessaires, chacun à leur niveau, à l’existence de personne humaine. Lorsqu’elles sont bien mises en place, les obligations familiales et sociales, loin d’emprisonner la personne, lui permettent d’être vraiment libres avec et pour autrui.

L’Eglise défend la famille parce qu’elle est un lieu humain essentiel. Mais elle n’absolutise pas la famille. On se trompe lorsqu’on pense que l’Eglise défend la famille pour restaurer un ordre social autoritaire. Il est bon ici de rappeler que pendant de nombreux siècles le message chrétien a été reçu comme une menace pour l’ordre familial, notamment en raison de l’alternative qu’offre la vie consacrée. Avec le christianisme, le mariage n’est plus l’unique état de vie possible pour les hommes comme pour les femmes. Du coup, il devient un choix libre, une forme de vocation. Le christianisme a introduit la liberté individuelle dans le mariage : liberté de se marier ou de ne pas se marier ; insistance sur la liberté du consentement des époux pour la création du lien conjugal. Avec pour résultat des conflits entre les projets des parents et l’aspiration des enfants. Dans les cultures où il s’implante, le christianisme trouble, lorsqu’il le rencontre, un ordre familial traditionnel dans lequel les enfants doivent se conformer entièrement à ce que leurs parents ont prévu pour eux.

La raison en est que christianisme considère que la personne possède, au-delà de son identité sociale, une identité profonde qui vient de Dieu. Chacun est personnellement appelé par Dieu (au moment connu de Dieu seul). La foi chrétienne ne se réduit pas à une simple appartenance sociologique ou familiale, elle est une décision personnelle, la réponse à un appel. Le christianisme, partout où il se développe, promeut la reconnaissance de la personne, de son unicité, de sa liberté. Cependant la conception chrétienne de la personne ne verse pas dans l’individualisme (bien que le risque d’une spiritualité chrétienne individualiste existe). Au contraire, elle accorde une grande importance à la dimension communautaire de l’existence personnelle. La personne, telle que le christianisme la comprend, est un être de relation qui s’accomplit dans une existence en communion. La vie familiale est l’expérience originaire d’une existence en relation.

Le message chrétien ne détruit pas la famille, pas plus qu’il n’absolutise la famille, mais il renouvelle profondément la qualité du lien familial. Une famille est chrétienne si elle s’efforce « d’écouter la Parole de Dieu et de la mettre en pratique ».

Quelle est cette Parole de Dieu qu’il s’agit de mettre en pratique ? C’est la Loi divine, donnée à Israël au Sinaï, et accomplie dans la personne de Jésus. Le commandement fondamental, qui résume la Loi, est celui « d’aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa force et d’aimer son prochain comme soi-même » Mais qu’est-ce qu’aimer ? Quels sont les chemins concrets de l’amour de Dieu et du prochain ?

Le Sermon sur la Montagne, dans l’évangile de saint Matthieu, aux chapitres 5, 6 et 7, nous enseigne à vivre en disciples de Jésus. On a appelé ces chapitres, la charte de la vie chrétienne, la charte de la Nouvelle Alliance. Ils sont introduits par les béatitudes : suivre le Christ conduit au bonheur véritable. Jésus s’y exprime avec l’autorité du législateur : « Vous avez entendu qu’il a été dit aux ancêtres : Tu ne tueras point ; et si quelqu’un tue, il en répondra au tribunal. Eh bien, moi, je vous dis : Quiconque se fâche contre son frère en répondra au tribunal » (Mt 5, 21-22). Deux paroles concernent la fidélité des époux et l’unité du mariage : « Vous avez entendu qu’il a été dit : Tu ne commettras pas l’adultère. Eh bien ! moi je vous dis : Quiconque regarde une femme pour la désirer a déjà commis, dans son cœur, l’adultère avec elle » (Mt 5, 27-28) ; « Il a été dit, d’autre part : Quiconque répudiera sa femme, qu’il lui remette un acte de divorce. Eh bien moi, je vous dis : Tout homme qui répudie sa femme, hormis le cas de ‟prostitution” (porneia) l’expose à l’adultère ; et quiconque épouse une répudiée, commet un adultère » (Mt 5, 31-32). Nous connaissons aussi : « Vous avez entendu qu’il a été dit : Œil pour œil, dent pour dent. Eh bien ! moi je vous dis de ne pas tenir tête au méchant : au contraire, quelqu’un te donne-t-il un soufflet sur la joue droite, tends-lui encore l’autre » (Mt 5, 38-39). Ailleurs, à la question de Pierre « Seigneur, combien de fois mon frère pourra-t-il pécher contre moi et devrai-je lui pardonner ? Irai-je jusqu’à sept fois ? », Jésus répond : « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois » (Mt 18, 21-22). Cet enseignement paraît radical. C’est qu’il attaque le mal à la racine. Il ne fait pas que le contenir à un niveau supportable.

Le Royaume de Dieu n’est pas de ce monde. L’Eglise sait bien que tant que l’histoire durera, aucune société humaine ne pourra vivre parfaitement selon les préceptes du Sermon sur la Montagne. La loi chrétienne, la loi de l’amour jusqu’au don de soi, loi de sainteté, n’est pas du même ordre que les lois civiles. Mais elle n’est pas facultative pour les chrétiens. C’est en nous efforçant de la mettre en pratique que nous sommes sel de la terre et lumière du monde (cf. Mt 5, 13-16) ; que notre maison est construite sur le roc et non sur du sable (cf. Mt 7, 21-27).

En effet, si le Royaume de Dieu n’est pas de ce monde, cependant il n’est pas étranger au monde. Depuis l’Incarnation, le Royaume de Dieu est au milieu de nous. Il a été inauguré dans la personne du Christ et communiqué par le don de l’Esprit. Il présent dans le monde comme la semence dans le champ ou le levain dans la pâte (images familières des paraboles de Jésus). Au cœur du monde, au sein des sociétés humaines, les communautés chrétiennes ont pour vocation – elles ont pour mission, pour raison d’être – de vivre la fraternité qu’enseigne le Christ. Elles doivent s’appliquer à vivre le Sermon sur la Montagne, sinon elles deviennent insignifiantes, objets de réprobation (cf. Mt 5, 13). Telle est la radicalité évangélique, celle de l’amour qui va jusqu’au bout, la seule que connaît le Christianisme.

Nous ne pouvons vivre les exigences du Sermon sur la Montagne que dans la force de l’Esprit, que par la grâce communiquée dans les sacrements. Seule la grâce peut nous donner d’aimer comme le Christ nous le commande. La morale chrétienne, résumée dans le Sermon sur la Montagne, est d’abord une morale de la grâce. Jésus nous donne ce qu’il nous commande. Cela ne nous démobilise pas, mais nous préserve du découragement devant nos faiblesses.
La famille, fondée sur le sacrement de mariage, est la première des communautés chrétiennes où l’on s’efforce de vivre la radicalité de l’amour. Les liens familiaux, conjugaux et parentaux, se trouvent profondément renouvelés par la nouveauté évangélique. Ils ne sont pas détruits, ni même relativisés, mais renouvelés. Les époux chrétiens, qui vivent de la grâce du mariage, sont appelés à être aux yeux du monde les témoins de l’amour de Dieu manifesté dans le Christ et communiqué par l’Esprit.

Le Concile Vatican II, puis le pape Jean-Paul II à sa suite, ont remis en honneur le thème patristique de la famille « petite église » ou « église domestique ». Cela signifie que la famille est un lieu où l’on prie et honore Dieu, où l’évangile est annoncé, où la charité est vécue en actes. N’est-ce pas la famille, en priorité, qui prend soin de celui qui est malade, qui soutient celui qui est en difficulté, qui entoure d’attention celui qui est faible ? La famille, « petite église », est insérée dans la « grande Eglise » et participe activement à sa vie. Elle est aussi ouverte au monde qui l’entoure, sensible aux appels de la société.

En conclusion, la maison de Capharnaüm, où l’on écoute la parole de Dieu en s’efforçant de la mettre en pratique, est un modèle pour l’Eglise, mais aussi pour la famille. La famille chrétienne s’efforce de prendre l’évangile du Christ au sérieux, elle croit dans la grâce pour affronter les difficultés, elle accueille et sert la vie avec générosité, elle tire sa joie de la joie de l’évangile. Dans le monde, elle est l’humble signe d’une qualité d’amour qui ne vient pas du monde.

 

 

IV- De la Crèche à la Croix (la source de tout amour)
Dimanche dernier, nous avons médité sur le renouvellement des relations familiales en Jésus-Christ. Comme les dimanches précédents, nous avons associé notre réflexion à un lieu – la maison de Capharnaüm – ainsi qu’à un événement qui s’y produisit : les proches de Jésus, « sa mère et ses frères » cherchent à le voir, à lui parler ; ils en sont empêchés par la foule assise autour de lui ; Jésus répond à ceux qui l’appellent : « Ma mère et mes frères sont ceux qui écoutent et accomplissent la parole de Dieu » (Lc 8, 21). Cette parole concerne aussi la famille. Une famille chrétienne est celle qui se met à l’écoute de la Parole de Dieu et qui cherche à la mettre en pratique.

Aujourd’hui, je vous propose de remonter à la source de tout amour humain véritable. Cette source est l’amour de Dieu, manifesté en son Fils Jésus-Christ. L’homme est créé à l’image de Dieu. Dieu est Amour. L’homme est donc créé par et pour l’amour.

Ce cœur de la foi chrétienne entre en consonance avec l’évolution contemporaine du mariage. En effet, notre temps a vu le triomphe du mariage d’amour sur le mariage arrangé ou sur le mariage d’intérêt. Aujourd’hui, on se marie parce qu’on s’aime et pour s’aimer. L’amour a pris le pas sur l’institution. Celle-ci est priée de s’adapter à la trajectoire parfois sinueuse du sentiment amoureux. Le mariage religieux en vient à être assimilé à une bénédiction de l’amour, et l’on est scandalisé que certains couples qui s’aiment en soient privés. De même, l’amour semble justifier l’usage de n’importe quel moyen pour avoir un enfant.
Mais qu’est-ce que l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ ? Faut-il l’identifier au désir amoureux ? Ou bien, au contraire, s’agit-il de deux réalités étrangères voire opposées l’une à l’autre ?

Comme chrétiens, ces paroles de saint Jean sont inscrites dans nos cœurs, dans nos mémoires : « A ceci nous avons connu l’amour : celui-là (Jésus) a donné sa vie pour nous. Et nous devons, nous aussi, donner notre vie pour nos frères » (1 Jn 3, 16) ; « Celui qui n’aime pas n’a pas connu Dieu, car Dieu est Amour. En ceci s’est manifesté l’amour de Dieu pour nous : Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde afin que nous vivions par lui. En ceci consiste l’amour : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est lui qui nous a aimés et qui a envoyé son Fils en victime de propitiation pour nos péchés » (1 Jn 4, 8-10).

Toute la vie du Christ – ce qu’il a fait, ce qu’il a dit, ce qu’il a été – manifeste l’amour de Dieu, ou mieux encore : manifeste Dieu Amour. Il y a deux lieux privilégiés de cette révélation de l’Amour. Ils ressortent de la citation de la première épître de Jean faite à l’instant : la Crèche tout d’abord, où apparaît le mystère de l’Incarnation : « Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde afin que nous vivions par lui ». La Croix ensuite, où s’accomplit le mystère de la rédemption (du rachat des péchés) : « C’est lui qui nous a aimés et qui a envoyé son Fils en victime de propitiation pour nos péchés ». En nous rendant à la Crèche, contempler ce nouveau-né couché dans une mangeoire, en posant nos regards sur le Christ fixé à la Croix, nous percevons l’immensité, la surabondance de l’amour de Dieu pour l’homme (pour tout homme) et pour toute la Création. La Crèche et la Croix orientent toute vie chrétienne sur le chemin de l’amour, humilité et don.

A Bethléem comme sur le Golgotha, la famille est présente : Marie, Joseph et Jésus à Crèche ; Marie qui reçoit Jean pour fils et celui-ci Marie pour mère au pied de la Croix. A ces deux lieux évangéliques, nous pouvons en associer un troisième où Marie est également présente : la salle du banquet des noces de Cana. Ces trois lieux (la Crèche, la Croix, la salle des noces) sont représentés ensemble (rendus présents) jusqu’à la fin des temps, grâce au don de l’Esprit, par les autels de nos églises et l’Eucharistie qui y est célébrée. Chaque Eucharistie est le banquet de l’amour, le sacrement de l’Alliance (comme à Cana), où le Christ époux vient au milieu de nous (comme dans la Crèche) et se donne pour toujours à l’Eglise, son corps, son épouse (comme sur la Croix).

Quel rapport y a-t-il entre l’Amour divin manifesté en Jésus-Christ et nos amours humains ? Est-ce la même chose ? Est-ce complètement différent, voire opposé ? Dans la première encyclique de son pontificat – Deus Caritas est, « Dieu est amour » – le pape Benoît XVI a offert à l’Eglise une profonde réflexion à ce sujet. Il montre qu’une juste pensée chrétienne de l’amour ne doit pas opposer, ou séparer radicalement, l’amour-eros, ou amour-désir, d’une part, et l’amour-agapê ou amour-charité, d’autre part.

Le terme agapê est celui qu’utilise le Nouveau Testament pour parler de l’amour de Dieu. Il désigne également l’amour que doivent vivre les chrétiens les uns envers les autres. Sa traduction latine est caritas, ce qui a donné « charité », mot malheureusement dévalué en français courant (« faire la charité »). Le mouvement propre de l’amour agapê est de se donner, de se vider de soi-même, de s’oublier, pour que l’autre puisse exister. Une bonne, et toute simple, illustration de l’amour charité est l’écoute. Ecouter véritablement, c’est se faire tout entier présent à l’autre, en mettant provisoirement de côté ce qui nous intéresse, ce qui nous préoccupe, ce que nous avons envie de dire ou de faire.
Le terme eros est absent du Nouveau Testament. Dans la philosophie grecque antique, il désignait l’élan qui porte l’être humain vers un bien qu’il veut posséder et à qui il désire être uni. Cet élan, ou désir, est d’autant plus puissant, impétueux, que ce bien semble plus précieux et élevé. Il s’applique aussi bien au désir des choses divines qu’à celui des choses terrestres. Il ne désigne donc pas seulement l’attrait érotique, au sens que nous donnons aujourd’hui à ce terme. Sa signification est beaucoup plus large. Elle s’étend à tous les objets de notre désir, dont le plus fondamental, est Dieu – le désir de Dieu.

L’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ, explique Benoît XVI, est à la fois eros et agapê. Le Dieu de la Bible désire ardemment le salut de l’homme. Il aime son peuple Israël d’un amour jaloux – le contraire de l’indifférence. Le prophète Osée, et la grande tradition prophétique à sa suite, décrivent Dieu sous les traits d’un époux passionnément amoureux de son épouse, Israël, un époux blessé, en colère, lorsque son peuple le trahit en sacrifiant aux idoles, mais toujours prêt à pardonner, à reprendre son épouse infidèle.

L’Incarnation est la sortie de Dieu hors de lui-même pour rejoindre l’homme jusque dans sa misère. En Jésus-Christ, Dieu se joint à l’homme, sans cesser d’être Dieu, ni l’homme d’être homme. Les deux natures, humaine et divine, ne font qu’un. Dieu ne souffre d’aucun manque, il ne ressent aucun besoin. Mais de la surabondance de son amour naît le désir passionné de sauver l’homme du mal et de la mort, de le guérir de la blessure du péché et de l’élever jusqu’à lui pour qu’il ait part à sa vie, à sa Béatitude.

On peut donc parler d’un désir de Dieu. L’amour de Dieu pour l’homme est désir, un désir totalement désintéressé, qui n’a qu’une seule finalité : faire partager à une multitude, une foule innombrable, d’êtres humains sa propre béatitude. Cet amour désintéressé qui ne veut qu’une chose, mais passionnément, qui est le bien de l’être aimé, est précisément l’agapê, l’amour charité. C’est le sens de cette affirmation forte et audacieuse de Benoît XVI, qui plonge ses racines dans toute la tradition spirituelle et théologique du christianisme : « L’eros de Dieu pour l’homme est en même temps totalement agapê » (Benoît XVI, Deus caritas est, n°10).

L’homme est créé à l’image de Dieu. Il est un être de désir : désir d’aimer et d’être aimé, recherche d’accomplissement de soi, quête du bonheur. Le grand secret que nous révèle le Christ, et dont l’Eglise est la dépositaire et le témoin, est que ce désir s’accomplit dans le don de soi. L’homme se trouve en se perdant (comprenons : l’homme gagne sa vie en renonçant à vivre seulement pour lui-même, centré sur soi). Chez l’homme blessé par le péché, l’eros, l’amour-désir, est dévié, dévoyé en volonté d’appropriation. Il prend la forme de la convoitise et entraîne les rivalités meurtrières (voir l’histoire de Caïn et Abel). Le désir doit être purifié, converti, par l’agapê, l’amour charité. Il ne doit pas être éteint. Dans la tradition chrétienne, le désir n’est pas mauvais, mais il doit être unifié et orienté vers ce qui seul comble l’aspiration humaine : un amour véritable et ultimement l’amour de Dieu, qui nous unit à Lui.

Cette révélation de l’Amour de Dieu dans la personne de Jésus éclaire le sens et la profondeur de l’amour conjugal et familial. L’Eglise croit que, dans le sacrement de mariage, l’amour de Dieu est communiqué aux époux. La grâce divine ne détruit pas la nature, mais elle la libère de l’aliénation, du désordre, du péché. Elle l’élève jusqu’à un achèvement qui dépasse ses propres capacités et finalités. Ce principe théologique essentiel du christianisme s’applique à la relation entre amour divin et amour humain. L’amour divin, nous l’avons vu, est indissociablement eros et agapê. Il assume et purifie, guérit et élève, toutes les dimensions, toutes les harmoniques, de l’amour humain entre époux : l’attrait physique, les sentiments (toute la gamme des sentiments), le souci et le soin de l’autre parfois jusqu’à l’abnégation, la vie commune dans le quotidien de l’existence, où il faut se supporter l’un l’autre (dans les deux sens du verbe supporter). La sainteté du mariage ne se réalise pas au détriment de toutes ces dimensions humaines de l’amour. Ce n’est ni en cherchant à les surmonter, ni à les dépasser, que l’amour conjugal atteint sa perfection. Il l’atteint en les intégrant par et dans l’amour charité, l’amour don de soi.

La psychologie contemporaine a montré que derrière l’abnégation apparemment la plus désintéressée se cache toujours, sous une forme ou sous une autre, une secrète recherche de soi. Cela n’étonne pas l’Eglise et n’invalide pas l’engagement chrétien sur le chemin du don sincère de soi. Nous savons que le péché est partout présent et qu’il vient tout gâcher. Nous sommes assez lucide pour reconnaître que tout acte généreux s’accompagne, plus ou moins, d’une secrète satisfaction de soi, parfois de ressentiment si l’on estime ne pas être assez reconnu, ou suffisamment payé de retour. L’on se recherche toujours soi-même même lorsqu’on croit agir de façon purement altruiste. L’évangile nous éclaire sur tout cela. La tradition spirituelle qui a exploré jusqu’au fond les recoins de l’âme humaine n’a cessé de le répéter. Mais nous croyons que la grâce de Dieu agit dans nos vies et peut créer en nous des actes d’amour véritable.
Le mariage indissoluble, comme le célibat consacré, sont l’un et l’autre, des états de vie qui témoignent de la nouveauté advenue avec le Christ. Je ne dis pas que ce sont les deux seuls formes de vie possibles pour les chrétiens. Quel que soit leur état de vie, tous les chrétiens sont appelés à témoigner dans leur vie quotidienne, par la qualité de leur amour du prochain, de la nouveauté advenue dans le Christ. Mais le mariage absolument indissoluble de deux baptisés ainsi que la vie consacrée sous ses multiples formes, sont l’un et l’autre des états de vie institués propres à la Nouvelle Alliance. C’est pourquoi, l’un et l’autre, le mariage indissoluble et le célibat pour le Royaume, seront contestés par le monde. Ils témoignent, chacun à sa manière, une radicalité d’engagement à la mesure de la radicalité de l’engagement de Dieu en faveur des hommes. Ils témoignent, chacun à sa manière, de la nouveauté advenue avec le Christ.

Les propriétés d’indissolubilité et d’unité du mariage, auxquelles s’opposent la répudiation, le divorce, ainsi que la polygamie, sont fondées dans l’égale dignité personnelle de l’homme et de la femme. Elles correspondent au bien des enfants et au bien commun de la société. Elles traduisent la vérité profonde de l’amour humain véritable. Elles prennent dans la nouvelle alliance une force particulière.
Sur ce sujet si débattu de l’indissolubilité du mariage et donc du divorce, il est bon de rappeler une affirmation du Concile Vatican II dans la Constitution Dei Verbum : « Le magistère n’est pas au-dessus de la Parole de Dieu, mais à son service » (DV 10 §2). La Parole de Dieu faite chair c’est Jésus. Ce que Jésus enseigne est Parole de Dieu. Or, il enseigne clairement l’unité indissoluble du mariage : « Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair. Eh bien ! ce que Dieu a uni l’homme ne doit point le séparer » (Mt 19, 6). L’Eglise ne peut pas s’affranchir à sa guise de cette parole de Jésus pour s’adapter aux mœurs de son époque. Elle a d’ailleurs toujours fait difficulté, notre époque n’est pas une exception. Il suffit de se rappeler la réaction étonnée des disciples : « si telle est la condition de l’homme envers la femme, il n’est pas expédient de se marier » (Mt 19, 10). L’Eglise ne serait pas fidèle à sa mission si elle renonçait dans son enseignement ou dans sa pratique à l’indissolubilité du mariage. Elle a bien conscience d’aller à contre-courant de l’évolution des sociétés occidentales contemporaines, son enseignement et ses règles s’opposent à une certaine conception de la liberté et de l’amour. Mais c’est pour témoigner d’une liberté et d’un amour plus grands.
Nous devons bien comprendre que l’indissolubilité du mariage n’est pas une simple règle juridique, de droit canonique, qui s’impose aux baptisés. Elle est l’expression de la vocation des époux à s’aimer comme le Christ nous a aimés : en allant jusqu’au bout (cf. Jn 13, 1 : « Jésus (…) ayant aimé les siens qui étaient dans le monde les aima jusqu’au bout »). La règle juridique soutient les libertés, elle aide les époux à passer les caps difficiles. Autrement dit, la règle juridique tire son sens et sa raison d’être de l’amour que les époux chrétiens sont appelés à construire tout au long de leur vie.

La source de cet amour est la communication mutuelle d’amour entre le Christ et l’Eglise. Dans le christianisme l’union conjugale devient une alliance, non plus entre deux familles, mais entre un homme et une femme. Cette alliance a pour fondement et pour modèle l’alliance une et indissoluble du Christ et de l’Eglise. Le contenu, la vie, de cette alliance est l’amour, qui est à la fois désir et don (don réciproque des époux, et, ensemble, collaboration au don de la vie aux enfants).
Cet enseignement peut paraître sublime et bien éloigné des existences conjugales concrètes. Nous connaissons les difficultés relationnelles que peuvent affronter les conjoints. Elles mènent dans de trop nombreux cas à la séparation, puis au divorce, suivis parfois d’une nouvelle union. L’Eglise doit tenir deux choses à la fois, qui sont l’une et l’autre évangéliques : d’une part elle doit demeurer, dans son enseignement comme sa pratique, un témoin fidèle et ferme de l’indissolubilité du mariage. Ce qui est en jeu, nous l’avons vu, c’est le bien commun de la famille et celui de la société. C’est aussi la vérité du témoignage évangélique rendu par les époux au Christ. L’Eglise doit accompagner les époux sur le beau et parfois exigeant chemin de l’amour fidèle.

D’autre part, l’Eglise doit demeurer un témoin fidèle et ferme de la miséricorde de Dieu et se faire proche de celles et ceux qui ont connu dans leur vie une rupture conjugale. Elle doit éclairer celles et ceux qui sont engagés dans une nouvelle union, alors qu’ils sont liés par le sacrement de mariage, et souvent par des enfants, à quelqu’un d’autre, sur la vérité de leur situation, mais sans condamner ni exclure, en montrant à chacun quel est le chemin du salut que lui offre le Christ (puisque, au fond, cela seul importe vraiment, tout le reste n’est que moyen). Vérité et miséricorde, doctrine et pastorale, ne sont pas deux orientations contradictoires entre lesquelles l’Eglise devrait choisir. L’une et l’autre sont l’expression de l’amour exigeant de Dieu. Il peut y avoir tension, déséquilibre dans un sens ou l’autre qu’il faut corriger, mais pas contradiction. Comment l’Eglise, prise dans les rapides évolutions de notre temps, continuera-t-elle à porter un témoignage fidèle à la Bonne Nouvelle du mariage ? Cette question est au cœur du synode des évêques, en deux étapes, voulu par le Pape François.

Enfin, ce n’est pas seulement par leur état de vie, mariage ou vie consacrée que les chrétiens témoignent de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ. C’est aussi par leur engagement au service des plus pauvres, par leur lutte contre la pauvreté sous toutes ses formes (matérielle, morale, spirituelle).

En conclusion de ces Paroles d’Avent, je voudrais résumer en quelques mots les quatre thèmes principaux que j’ai voulu partager au cours de ces entretiens du soir dans cette Cathédrale, notre maison familiale. A la lumière de la sainte famille, le mariage apparaît comme la construction d’une communion d’amour entre un homme et une femme ; un homme et une femme se marient pour leur bonheur mutuel et pour le service de la vie : la paternité et la maternité humaine sont ensemble le reflet de la paternité divine ; la famille est un lieu humain fondamental qu’il faut défendre, mais en veillant à ne pas absolutiser les liens familiaux mais à les renouveler par la grâce du Christ ; enfin la source de tout amour, en particulier de l’amour des époux unis par le sacrement de mariage, est l’amour de Dieu, désir et don, manifesté en Jésus-Christ.

 

 

 

Les années précédentes...

- "Paroles d’Avent" 2013 sur le thème de la "Appelés pour le Christ. Comment les grands personnages de l’Avent, en répondant à un appel, nous enseignent-ils à accueillir le Christ", cliquez ici.
- "Paroles d’Avent" 2012 sur le thème de la "Entrons dans le jubilé des 850 ans de Notre-Dame de Paris", cliquez ici.
- "Paroles d’Avent" 2011 sur le thème de la Parole de Dieu, cliquez ici.
- "Paroles d’Avent" 2010 sur le thème des sacrements, cliquez ici.
- "Paroles d’Avent" 2009 pour découvrir la dimension théologique de la Doctrine Sociale de l’Église, cliquez ici.

 

Les Dimanches de l’avent à Notre-Dame de Paris
30 novembre, 7, 14 et 21 décembre 2014

- Samedi : 17h45 : Office des premières Vêpres du dimanche - 18h30 : Messe anticipée

- 8h30 : Messe
- 9h30 : Office des Laudes de l’Avent
- 10h00 : Messe grégorienne
- 11h30 : Messe internationale
- 12h45 : Messe

- 17h00 : "Paroles d’Avent"
- 17h45 : Office des Vêpres de l’Avent
- 18h30 : Messe habituellement présidée par le Cardinal André VINGT-TROIS, archevêque de Paris

- de 10h00 à 12h30 et de 15h00 à 19h00 : accueil par les prêtres de la cathédrale et sacrement de la réconciliation

Diocèse de Paris Notre-Dame de Paris 2013 Facebook Google Twitter Flickr Youtube Foursquare RSS
Français
English
Faire un Don
Calendrier
Horaires
Visites
Contacts
Newsletter
Crédits