Cathédrale d’art et d’histoire

L’orgue du XXème siècle

 

 

 

 

En février 1900, Eugène Sergent, âgé de 71 ans, tombe malade et le Chapitre de Notre-Dame demande à Widor de proposer un élève pour assurer la suppléance : il désigne Louis Vierne pour qui l’orgue de Notre-Dame n’est pas inconnu puisqu’en 1893 il avait joué le grand Cavaillé au cours d’une audition de chorals de Bach organisée par Widor. Vierne en garde un souvenir mémorable : J’éprouvai une surprise double : celle de la clarté de l’audition et celle de l’instantanéité absolue de l’attaque donnant l’impression de percussion.... A Notre-Dame, la console étant isolée du buffet par un espace de près de deux mètres, le son arrive à l’exécutant directement et dans tout son éclat ; c’est une jouissance rarement réalisée ailleurs.

 

 

A la suite du décès de Sergent, le Chapitre décide d’organiser un concours que Vierne remporte à l’unanimité du jury. Il obtient assez vite un relevage de l’instrument réalisé en 1904 par Charles Mutin, successeur de Cavaillé-Coll. Vierne fait procéder à plusieurs modifications :

  • suppression de la clarinette 8, du quintaton 8 et de la dulciane 4 du Récit au profit de diapason 8, octave 4 et fourniture IV rangs ; déplacement des flûtes du Récit sur la laye des fonds ;
  • complément par des tuyaux de zinc des basses de plusieurs jeux (gambe du Récit, salicional du Positif) ;
  • remplacement des basses acoustiques de la bombarde et de la trompette du Récit par des tailles réelles.

Entre-temps (1902) Alexandre Guilmant ayant démissionné de l’église de la Trinité dans des circonstances douloureuses (alors qu’il effectue une tournée aux Etats-Unis, des travaux sont effectués à l’orgue de la Trinité sans son accord), Vierne obtient de l’Archevêque et du Chapitre qu’il soit nommé organiste honoraire de Notre-Dame. C’est sur son conseil qu’est établie la composition de la fourniture IV rangs du Récit de Notre-Dame, dite « Fourniture de Guilmant ».

En 1910, la Seine déborde et l’eau envahit la cour du presbytère et la crypte : l’air est surchargé d’humidité ce qui entraîne des cornements et des problèmes mécaniques au grand orgue. Mutin intervient pour réparer les dégâts.

L’année suivante c’est la canicule : décollement dans les sommiers, peaux desséchées, fuites des soufflets, dérèglements mécaniques… Mutin intervient une nouvelle fois pour une réparation « provisoire ». L’orgue se porte de plus en plus mal et, malgré ses demandes au Chapitre de la Cathédrale, Vierne ne peut obtenir les subsides nécessaires, l’église ayant moins de moyens depuis la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, votée en 1905.

De 1914 à 1923 Louis Vierne fait appel à Marcel Dupré pour le suppléer. Cette suppléance devient de fait un intérim de 1916 à 1921, période pendant laquelle Louis Vierne se fait soigner les yeux en Suisse. Le 15 août 1919 Dupré est au grand orgue pour les offices ; quelques mois plus tard il reçoit un courrier de Claude Johnson, industriel anglais (directeur de Rolls-Royce Limited) :
Monsieur,
Je désirerais savoir si les versets que vous avez joués à Notre-Dame, aux vêpres de la fête de l’Assomption, sont publiées, et chez qui ? Si ce sont de vos compositions inédites, je m’offre à vous les faire publier chez Novello, à Londres. Je paierais les frais et vous laisserais tous les droits. Si ce sont des improvisations, voulez-vous m’en écrire dix, pour lesquelles je vous offre une rétribution de 1.500 francs, plus la publication, dans les mêmes conditions que plus haut.
Veuillez, etc…

Dupré lui répond et s’engage à composer 15 versets correspondant aux quinze antiennes. C’est ainsi que l’année suivante (1920) sont publiées les Vêpres du commun des fêtes de la Sainte Vierge, opus 18. Passionné d’orgue, fervent admirateur de Dupré, Claude Johnson retournera à plusieurs reprises à la tribune de Notre-Dame. Un dimanche à la sortie des vêpres alors que Dupré s’apprête à jouer, Johnson donne une petite somme d’argent aux souffleurs et prévient Dupré : J’ai donné une petite somme d’argent à ces hommes pour qu’ils vous soufflent correctement votre sortie. Ainsi que le relate Marcel Dupré : au bout de 20 mesures, les soufflets étaient à plat, et nos gens disparus. Claude Johnson, indigné par cet incident, décide d’offrir un moteur pour le grand orgue, installé par la Société Cavaillé-Coll en 1924.

Quelques années plus tard (1927/1928) après un voyage aux Etats-Unis, au cours duquel il tente d’intéresser des organistes et mécènes américains, Vierne présente plusieurs projets qui sont étudiés par le facteur d’orgues Victor Gonzalez. Il demande l’électrification de la transmission (seul moyen de remédier aux difficultés mécaniques et surtout de disposer d’accouplements intermédiaires), une console neuve « anglo-américaine » (dont il établit le descriptif détaillé), des transferts de jeux, des jeux supplémentaires, des mixtures plus aiguës, l’ajout de chamades, etc…

Parmi ses différents projets, l’un d’entre eux envisage de rendre expressifs le Grand-orgue et le Positif et d’agrandir les sommiers vers l’aigu dans la perspective d’octaves aiguës avec les notes réelles. Il semble que Victor Gonzalez lui ait fait admettre que cette augmentation entraînerait un bouleversement important de l’instrument (déplacement des deux sommiers du Grand-orgue dans les hautes tourelles extérieures, manque de place pour les extensions de sommiers).
Finalement, en 1931 Louis Vierne obtient des travaux, après que Widor ait poussé un cri d’alarme sur l’état du grand orgue dans sa revue L’Orgue moderne. L’administration des Beaux-Arts nomme une commission mais Vierne n’en fait pas partie ! Admirateur du jeune Victor Gonzalez, Vierne aimerait que lui soient confiés les travaux. Mais les choses sont trop avancées avec la Société Cavaillé-Coll et Gonzalez est pris par la restauration de l’orgue de Saint-Eustache.

Les travaux sont donc conduits par Joseph Beuchet, nouveau directeur de la Société Cavaillé-Coll.

Ceux-ci ne répondent pas totalement à l’attente de Louis Vierne : la transmission électrique lui est refusée (et donc la nouvelle console), ce qui évidemment limite considérablement les changements souhaités. De même ne sont plus au programme certains transferts de jeux et une grande partie des jeux neufs demandés.

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Les claviers de la console de Cavaillé-Coll avec le cartouche de la manufacture

© NDP

Néanmoins il obtient des modifications sur le plan sonore et au niveau de la console :

- modification de l’ordre des claviers, (1er clavier : Grand-orgue, 2ème clavier : Positif, 3ème clavier : Récit-expressif, 4ème clavier : Solo (ancienne Bombarde), 5ème clavier : Grand-chœur) ; suppression de la pédale d’expression à cuillère au profit d’une pédale à bascule au centre ;
- ajout d’un accouplement Récit/Positif (système tubulaire, qui n’a jamais fonctionné correctement et fut mis hors service) et d’une tirasse Récit ;
- adjonction de six pédales destinées à commander les combinaisons pneumatiques des registres et permettant le double maniement de ceux-ci ;
- suppression et changements de jeux :

  • au Grand-orgue le clairon est remplacé par un soprano 4 pour équilibrer les Bassons,
  • au Positif le piccolo est supprimé au profit du nazard du Récit,
  • au Récit le nazard (passé au positif) est remplacé par une cymbale aiguë de III rangs,
  • au Grand-chœur est ajoutée une flûte harmonique 8,
  • à la Pédale sont ajoutés violoncelle 16 et bourdon 8 (posés sur le toit) ;

- retouche des pleins-jeux dont l’harmonie et la composition sont en partie modifiées de façon à donner plus de clarté à l’instrument  ; Est-ce de cette époque que date la disparition du rang de tierce dans la cymbale du Grand-orgue, le relevé publié par Pierre Cochereau en 1962 ne la mentionnant plus ?
- révision des tuyaux de façade avec adjonction de freins.

L’instrument ainsi revu est inauguré le 10 juin 1932 par Vierne et Widor. Louis Vierne y joue jusqu’à sa mort survenue au cours d’un concert à Notre-Dame le 2 juin 1937 alors qu’il s’apprête à improviser sur l’antienne Alma Redemptoris Mater.

C’est son suppléant, Léonce de Saint-Martin qui est choisi par le Chapitre de la cathédrale pour lui succéder.

L’orgue est alors entretenu par Jean Perroux, ancien harmoniste de la maison Cavaillé-Coll qui, avec peu de moyens et beaucoup de constance, le maintient en état de jeu et comme l’atteste Pierre Cochereau dans son article sur l’orgue de Notre-Dame dans Les Monuments Historiques au services des Orgues de France (Bulletin trimestriel Année 1962 – N° 2-3) : Jean Perroux, qui toute sa vie durant partagea bénévolement ses samedis après-midi entre l’orgue de Saint-Sulpice et celui de Notre-Dame.

En 1955 Pierre Cochereau est nommé titulaire. Grâce au soutien de son maître Marcel Dupré, il obtient que la question de l’orgue de Notre-Dame soit inscrite à l’ordre du jour de la Commission des Orgues du Ministère des Beaux-Arts. Dupré présente un rapport en 1959 qui laisse toute latitude à la Commission de décider s’il faut électrifier ou non la transmission. Ainsi que le précise Pierre Cochereau : l’une des principales raisons qui m’avaient fait envisager une électrification générale résidait dans le fait que le grand orgue de Notre-Dame était un instrument magnifique, certes, mais sans réel deuxième plan sonore. Dans un ensemble de mixtures, par exemple, tous claviers accouplés sur le clavier de Grand-orgue, l’organiste en passant au Positif avait la sensation de tomber dans un trou… Le seul moyen de remédier à cet état de choses, sans envisager une réharmonisation complète de l’orgue qui à mes yeux, n’en déplaise à certains, constitue un témoin sonore incomparable de la facture du siècle dernier, était de rajouter des mixtures au clavier de Solo et un accouplement Solo-Positif. Or, le clavier de Positif est placé du côté ut et le Solo du côté ut dièse, distants tous deux d’une dizaine de mètres. L’installation d’une mécanique suspendue horizontale en double « Jambe de Chien » pour contourner le bloc d’accouplements central était une solution irréalisable. Déjà, du temps de Louis Vierne, les facteurs chargés d’installer un accouplement Récit/Positif avaient dû avoir recours à un dispositif tubulaire qui, dans le temps, s’était avéré capricieux…

La Commission des orgues ne fit point obstacle à l’électrification, acquiesçant ainsi à la demande formulée trente ans plus tôt par Louis Vierne.

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La console électrique de Pierre Cochereau

La nouvelle console fut exposée dans une chapelle de la cathédrale peut avant sa mise en place à la tribune. © NDP

D’autres modifications sont acceptées et l’on revient en partie sur des transformations peu satisfaisantes de la précédente restauration. Les travaux sont confiés à Jean Hermann qui entretient depuis plusieurs années les orgues de la cathédrale : une fois de plus le chantier est installé dans la Tour Sud et les galeries latérales. Une nouvelle console est mise en place : boutons de registres en ivoire, nouveaux claviers et pédalier, accessoires multiples dont un combinateur de 8 combinaisons générales, 6 combinaisons particulières et 4 combinaisons d’accouplements. L’ancienne console est alors déposée au Musée de la rue du cloître Notre-Dame.

Bien des choses restent toutefois en suspens et les travaux sont freinés par l’obligation de ne pas immobiliser totalement l’instrument.

Devant ce challenge, Cochereau a l’intuition de retrouver à cette occasion le Grand Plein Jeu de l’orgue du XVIIIème, les cornets classiques (les anches du XVIIIème étant toujours présentes) et de réaliser à Notre-Dame un instrument témoin de l’histoire de l’orgue français, ce que fut à de nombreuses reprises l’orgue de Notre-Dame au cours des siècles.

Deux évènements vont l’y aider : la décision du Chapitre de la cathédrale de doter la restauration d’un budget supplémentaire, qui s’ajoute ainsi aux crédits de l’Etat, et la rencontre avec Robert Boisseau « le facteur du Clicquot de Poitiers », qui prend la suite de Jean Hermann décédé en 1965.

Les deux hommes revoient le programme initial, forts de l’expérience menée par Boisseau à l’orgue de Pithiviers (Clicquot-Cavaillé-Coll) :
- au Grand-orgue est transférée la batterie de trompettes venant du Solo, ce qui libère la place à ce clavier pour disposer le Grand Plein jeu de 32 pieds (deux fournitures et une cymbale) et un cromorne 8 ;
- le Récit classique est restitué avec son dessus de cornet V et le dessus de hautbois de Clicquot que Cavaillé-Coll avait modifié ;
- deux sommiers neufs sont disposés dans les tourelles latérales pour des jeux de pédale complémentaires (compléments des harmoniques de Cavaillé-Coll depuis la tierce 31/5 jusqu’au piccolo 1, fourniture, cymbale et anches à corps raccourcis).

Pour autant, les fonds, flûtes harmoniques, anches, mutations de Clicquot et Cavaillé-Coll sont conservés et la structure générale du grand Cavaillé n’est pas modifiée (sommiers, tirage de jeux). On en profite aussi pour restituer dans leur harmonie plusieurs jeux de Clicquot qui avaient été transformés par Cavaillé-Coll (montres du Solo, dessus de hautbois).

Les travaux s’étaleront sur plusieurs années jusqu’à la mise en place d’une batterie de chamades : trompette 8, clairon 4, régale 2/16.

Pierre Cochereau illustrera pendant 29 ans la tribune de Notre-Dame et contribuera comme on le sait au rayonnement du célèbre instrument. Il ouvre la tribune aux interprètes du monde entier en organisant les auditions d’orgue du dimanche (1968).

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Le grand orgue au début des années 1980

© Gérard Boullay

Suite au décès de Pierre Cochereau en mars 1984, Notre-Dame de Paris renouait, la 7 mai 1985, avec une tradition qui fut en vigueur aux XVIIème et XVIIIéme siècles dans de nombreuses églises parisiennes et qui se maintint en ses murs jusqu’en 1793 : le service dit "par quartier". Ce n’est donc plus un, mais quatre organistes qui furent nommés à son grand orgue.
Les nouveaux titulaires représentèrent une large diversité parmi les écoles de l’orgue contemporain en France. Ils furent désignés, après une double audition d’œuvres imposées et d’improvisations, par Le Père Jacques PERRIER, alors archiprêtre de Notre-Dame, suivant les termes d’une ordonnance du Cardinal-Archevêque de Paris en date du 12 mars 1984, ordonnance relative à la nomination des organistes dans les tribunes parisiennes.
La première épreuve eut lieu à l’église Sainte-Clotilde le 18 avril 1985 et la seconde, douze jours plus tard, à Notre-Dame. Le jury qui présidait ce concours de recrutement était composé de messieurs Claude BALLIF, Marius CONSTANT, André FLEURY, André ISOIR, Jean LANGLAIS et Daniel ROTH ; il comprenait également le Père Jean BIHAN, président de la Fédération française de musique sacrée, le Père Jacques PERRIER, archiprêtre de Notre-Dame, ainsi que le Père Jean-Jacques LATOUR, délégué du Cardinal LUSTIGER pour les relations de la foi et de la culture.

Furent donc nommés organistes de Notre-Dame :
- Yves DEVERNAY (48 ans). Organiste de Saint-Christophe de Tourcoing et professeur aux conservatoires de Valenciennes et Roubaix. Premier Prix d’Improvisation et d’Exécution au tout premier Concours International d’Orgue de Chartres en 1971.
- Olivier LATRY (23 ans). Élève de Gaston LITAIZE et nommé à 19 ans titulaire du grand orgue de la cathédrale de Meaux. Lauréat de la Fondation Yehudi Menuhin en 1983, professeur d’orgue à l’Institut de Musique liturgique de l’Institut catholique de Paris.
- Philippe LEFEBVRE (36 ans). Grand Prix d’Improvisation au Concours International de Chartres en 1973. Organiste titulaire de la cathédrale de Chartres, membre de la Commission supérieure des Monuments Historiques, directeur du Conservatoire national de la région de Lille depuis 1980.
- Jean-Pierre LEGUAY (46 ans). Élève d’André MARCHAL, Rolande FALCINELLI et Olivier MESSIAEN, organiste de l’église Notre-Dame-des-Champs à Paris de 1961 à 1984. Professeur, depuis 1964, au Conservatoire national de la région de Limoges. Compositeur, à son actif des pièces pour orgue, orchestre et divers instruments solistes.

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