Mémoire du décès du Cardinal Jean-Marie Lustiger

Lundi 5 aout 2013

En ce 5 août 2013, le diocèse de Paris fera mémoire du décès du cardinal Jean-Marie LUSTIGER et rendra grâce pour l’épiscopat de ce pasteur zélé qui fut à sa tête pendant plus de 24 années.

Messes à 8h00, 12h00 et 18h15. Vêpres à 17h45.

 

Cardinal Jean-marie LUSTIGER

- 17 septembre 1926, naissance à Paris d’Aron Lustiger.
- Études secondaires au lycée Montaigne à Paris
et au lycée Pothier à Orléans.
- 25 août 1940, baptême à Orléans de Aron Jean-Marie.
- Études supérieures de lettres à la Sorbonne.
- Séminaire des Carmes.
- 17 avril 1954, ordination sacerdotale.
- Aumônier parisien de la paroisse universitaire,
de la Sorbonne et des grandes écoles.
Directeur du Centre Richelieu en 1959.
- Septembre 1969, curé de Sainte-Jeanne-de-Chantal
(Paris XVI).
- 10 novembre 1979, nommé évêque d’Orléans.
Ordination le 8 décembre.
- 31 janvier 1981, nommé archevêque de Paris,
succédant au cardinal François Marty.
- 27 février 1981, installation à Notre-Dame.
- 2 février 1983, créé cardinal par le pape Jean-Paul II.
- 15 juin 1995, élu à l’Académie française,
au fauteuil du cardinal Albert Decourtray.
- Archevêque émérite le 5 mars 2005.
- Le cardinal Lustiger est mort dans la paix du Seigneur,
à Paris, le 5 août 2007.

 

A. Les racines et la formation

Les parents du futur cardinal Lustiger sont venus l’un et l’autre de Pologne. Son père, originaire de Bendzin, est arrivé en France en 1918. Sa mère y était installée depuis le début du siècle avec son propre père, qui s’appelait également Lustiger. À Paris, les époux Lustiger tiennent une boutique de bonneterie, rue Simart dans le XVIIIème arrondissement.

Né le 17 septembre 1926, le jeune Aron Lustiger grandit donc dans le quartier de la Butte Montmartre. Cependant, ses parents déménagent rue Jules-Chapelain, à Montparnasse, et il est élève au lycée Montaigne (dans le VIème). Il aimera toujours rappeler ce qu’il doit à ses maîtres de l’enseignement public. C’est alors qu’il est en 6ème qu’il découvre seul et lit intégralement la Bible : une bible protestante, avec Ancien et Nouveau Testament, qu’il avait trouvée dans la bibliothèque de ses parents. En 1936 et en 1937, durant l’été, il séjourne en Allemagne, dont il apprend la langue. Il assiste alors à la montée du nazisme.

Au moment de la guerre, M. Lustiger étant mobilisé, Mme Lustiger confie ses deux enfants (Aron et sa jeune sœur Arlette) à une habitante d’Orléans. C’est à travers celle-ci comme à travers ses camarades de collège que l’adolescent découvre le christianisme. Il demande le baptême et y est préparé par l’évêque d’Orléans, Mgr Courcoux. Au terme d’une discussion très éprouvante, il obtient l’autorisation de ses parents et choisit le nom de Jean-Marie. Sa sœur, suivant son propre chemin, demande aussi à être baptisée. Mme Lustiger est arrêtée le 10 septembre 1942 et internée à Drancy, puis déportée à Auschwitz, d’où elle ne reviendra pas.

Jean-Marie Lustiger, qui a exprimé la volonté d’être prêtre, est mis à l’abri au petit séminaire de Conflans (près de Paris). C’est là qu’il rencontre l’abbé Veuillot, futur cardinal-archevêque de Paris, alors professeur de philosophie, qui devient son « directeur spirituel » et avec lequel il gardera une relation de confiance et d’amitié. Ayant passé son baccalauréat en juin 1943, il rejoint son père et travaille avec lui en usine à Decazeville dans le Sud de la France. Puis, au printemps 1944, il doit entrer en clandestinité et participe au mouvement « Témoignage chrétien ».

La guerre achevée, Jean-Marie Lustiger entreprend des études de lettres à l’Université de la Sorbonne et participe activement à la vie de l’aumônerie refondée par l’abbé Maxime Charles - le futur Centre Richelieu - ainsi qu’au lancement du syndicalisme étudiant. En 1946, à quelques mois de sa majorité, malgré l’opposition de son père, il entre au Séminaire d’Issy-les-Moulineaux, puis rejoint celui des Carmes (dans les locaux de l’Institut Catholique de Paris).

B. L’itinéraire

Ordonné prêtre le 17 avril 1954, il est nommé aumônier de la Paroisse Universitaire des étudiants de lettres et de sciences à la Sorbonne et des Grandes Écoles. En 1959, il succède à l’abbé Charles, nommé recteur du Sacré-Cœur de Montmartre, à la direction du Centre Richelieu. Il en renouvelle l’organisation pour l’adapter aux transformations de l’Université, ce qui aboutira à la fondation du CEP : Communauté étudiante de Paris ; il poursuit l’action de formation intellectuelle et spirituelle des jeunes chrétiens, la nourrissant de sa lecture des philosophes et des grands théologiens du moment (surtout Henri de Lubac et Hans Urs von Balthasar) et lance les grands pèlerinages (en Terre Sainte, à Rome, à Chartres…) dont les célébrations acclimatent les intuitions du « mouvement liturgique », préparant les étudiants à recevoir les réformes du Concile Vatican II. Après la crise de 1968, où il a été le témoin des « événements » autour de la Sorbonne et l’interlocuteur des étudiants et professeurs, il part plusieurs mois (pendant l’été 1969) à la découverte des États-Unis.

À son retour, il est nommé curé de Sainte-Jeanne-de-Chantal. Dans cette paroisse du Sud du XVIème arrondissement, Porte de Saint-Cloud, il met peu à peu en œuvre une pastorale renouvelée, centrée sur la lecture de la Parole de Dieu comme parole vivante, déployant ses fruits dans la vie chrétienne, et particulièrement dans les célébrations liturgiques. C’est alors que l’abbé Lustiger fait la connaissance de l’Institut d’Études Théologiques de Bruxelles, centre de formation théologique des jésuites francophones de Belgique, et du Père Albert Chapelle, qui en est l’initiateur. Avec les prêtres de son équipe (Thomas Kowalski, André Vingt-Trois, Bernard Violle…), il trouve dans la dialectique des « quatre sens de l’Écriture » l’armature intellectuelle de ses intuitions pastorales.
Dix ans plus tard, alors qu’il se demande à quoi Dieu l’appelle désormais, Jean-Paul II le nomme évêque d’Orléans, le 10 novembre 1979. Une de ses premières décisions est la création d’un séminaire diocésain. Quinze mois plus tard, le 31 janvier 1981, le Pape le nomme archevêque de Paris. Il occupera cette charge pendant vingt-quatre ans. Il est créé cardinal le 2 février 1983, en même temps que le Père Henri de Lubac. Il est élu à l’Académie Française le 15 juin 1995, succédant au cardinal Albert Decourtray.

C. La force d’une personnalité

Dès le début de son ministère à Paris, le cardinal Lustiger a attiré l’attention par la lucidité de ses analyses des enjeux spirituels dans notre civilisation et par sa capacité à s’exprimer en un langage saisissant et précis. Passionné de philosophie et de sociologie, il savait identifier les évolutions des mentalités et des modes de vie jusque dans leur complexité et mettre en lumière les défis inédits qui étaient ainsi lancés à la liberté humaine. Instruit par l’histoire de l’Europe et par la sienne propre, il débusquait la fascination que le mal exerce sur le cœur de l’homme, corrompant ses meilleures forces, mais il repérait aussi les champs nouveaux toujours offerts à la dignité de chacun et à l’espérance. Tous ses discours, interviews, déclarations, de nombreuses homélies, portent la marque de ce discernement spirituel toujours en éveil. Le choix de Dieu, grand entretien mené par Dominique Wolton et Jean-Louis Missika, a été pour lui l’occasion de déployer sa réflexion de manière ample, en suivant la trame de sa vie et de ses actions.

Son acuité dans l’analyse et son sens de l’action de Dieu dans notre monde expliquent encore son rayonnement international. Outre ses déplacements fréquents et réguliers à Rome et sa participation aux grands rassemblements de l’Église universelle, en particulier aux Journées Mondiales de la Jeunesse, le cardinal Lustiger s’est beaucoup rendu à l’étranger : en Europe de l’Ouest, bien sûr, et souvent dans l’espace germanophone (il était à l’aise en allemand), mais également au-delà du « rideau de fer » avant même qu’il ne tombe, aux Amériques (du Nord et du Sud), dans nombre de pays d’Afrique, en Australie, etc. Ces voyages étaient entrepris à l’invitation des Églises locales, d’universités (Augsbourg, Yale, Chicago, Oxford, Melbourne…) ou de centres d’études, de recherches ou d’action caritative.

Le cardinal Lustiger a encore été amené à intervenir largement à Paris et dans toute la France à l’occasion de rencontres culturelles (cycle « Droit, liberté et foi » associant depuis 1992 le Barreau de Paris et le Diocèse de Paris, multiples tables rondes et conférences dans des universités et grandes écoles, ou organisées par des institutions et associations régionales...).

Spontanément curieux des développements nouveaux dans les domaines de la peinture, la sculpture, la musique, l’architecture, la philosophie, la littérature, la linguistique, la sociologie, la psychologie, la psychanalyse et les théories scientifiques et économiques (entre autres), il est toujours resté ouvert à la créativité des intellectuels, chercheurs et artistes qu’il connaissait et recevait personnellement. Il s’est également entouré de proches collaborateurs et d’universitaires amis dans le cadre privé du « Club de l’Archevêque », créé en 1986.

D. L’action du pasteur

Pour la conduite pastorale du Diocèse de Paris, le cardinal Lustiger a été sensible aux transformations des conditions de la vie urbaine dans une grande capitale : achèvement de l’exode rural, migrations, flux de populations, démultiplication des moyens de communication, solitude au sein des foules, dureté du rythme de vie… La mobilité lui a paru particulièrement déterminante (déplacements géographiques, relocalisations professionnelles, mais aussi fluidité des appartenances, obligeant à repenser la vie des paroisses, qui ne peut plus se caler sur l’idée du village traditionnel), de même que l’importance des médias.
C’est pourquoi il a fourni un double effort :

1. Effort de formation du peuple de Dieu
- formation des fidèles d’abord : fondation de l’École des responsables (septembre 1982), puis de l’École cathédrale (septembre 1984), vaste ensemble de formations, selon différents cycles, ouvertes à tous ceux qui veulent approfondir leur connaissance de la foi ;
- formation des prêtres ensuite : fondation de la Maison Saint-Augustin en septembre 1984 (année de formation spirituelle au seuil des six années de séminaire), fondation du Séminaire de Paris (premier cycle en 1985, second cycle en 1991), enfin fondation du Studium du Séminaire, devenu Faculté Notre-Dame (faculté de théologie de l’École cathédrale).
La volonté du cardinal a été de permettre au presbyterium de Paris de se sentir responsable de son propre renouvellement. C’est une mission qu’il a envers l’ensemble de l’Église en France, en raison de son nombre et de sa vitalité. L’objectif est d’apprendre aux futurs prêtres à recevoir la Parole de Dieu dans l’Écriture Sainte transmise par l’Église et à enraciner leur réponse à l’appel de Dieu dans une remise de leur liberté au Christ, ce à quoi les aident les Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola.

2. Effort d’évaluation et de renouvellement des méthodes pastorales dans lequel le cardinal Lustiger a voulu entraîner les prêtres et les fidèles du diocèse :
- création en septembre 1990 de la Fraternité Missionnaire des Prêtres pour la Ville (l’idée est de préparer des prêtres qui pourront être mis en équipe à la disposition des évêques de la région parisienne pour servir des paroisses selon certaines modalités de vie communautaire) ;
- « Marche de l’Évangile » (en 1990 toujours) : appel à l’initiative dans les paroisses ;
- première session synodale (octobre 1993-octobre 1994) : « Dieu nous ouvre la porte de la foi » ;
- préparation des J.M.J. de 1997.
Après les J.M.J organisées à Paris, l’élan a été repris et élargi, au-delà des jeunes, à l’ensemble des composantes des communautés chrétiennes en vue du Jubilé de l’an 2000 qui fut l’occasion d’une seconde session synodale à l’orine de « Paris-Toussaint 2004 ». En mettant les communautés chrétiennes en état de mission, c’est la manière même dont les catholiques se comprennent dans la société et la culture qu’il s’agit de stimuler de façon à vivre concrètement les orientations du Concile Vatican II.

3. La création de nouvelles paroisses et la construction d’églises ont eu pour but de permettre une vie communautaire plus intense que dans certaines grandes paroisses et de rendre l’église proche de nouveaux ensembles d’habitation. On peut citer :
- Sainte-Colette des Buttes Chaumont (1992),
- Notre-Dame des Foyers (1995),
- Notre-Dame d’Espérance (1997),
- L’Agneau de Dieu (1997),
- Notre-Dame de l’Arche d’Alliance (1998),
- Saint-Luc (1998),
- Notre-Dame de la Sagesse (2000),
- Saint-François de Molitor (2005).

4. Mais la perception qu’avait le cardinal Lustiger des conditions particulières de la vie dans une grande ville contemporaine s’est traduite aussi, de manière parfois plus cachée, dans le service des pauvres et de ceux qui souffrent :
- réorganisation des structures diocésaines de solidarité, avec notamment la création de la Fondation Notre-Dame (1992) ;
- soutien sans faille accordé à l’association « Aux captifs la libération » et à son fondateur, le P. Patrick Giros ;
- fondation et accompagnement de « Tibériade », pour l’accueil des malades du SIDA, et de plusieurs associations caritatives dont, grâce à Pierre Lanne, « Août Secours Alimentaire » ;
- refondation de la Maison médicale Jeanne-Garnier pour les soins palliatifs ;
- création et soutien de l’Association Sainte-Geneviève pour le logement…

5. Le cardinal Lustiger a senti vivement la nécessité de remédier aux ruptures de transmission entre les générations à la fin du XXème siècle : dans l’ordre de la foi, sans doute, mais plus généralement dans l’éducation et la vie sociale en général. D’où des initiatives comme la création de la FACEL pour stimuler les actions d’éducation et le lancement, en septembre 2002, de la « Journée de la Jeunesse ».
Ce dynamisme pastoral est évidemment étroitement lié à l’impulsion donnée par le Pape Jean-Paul II et à la vitalité d’un certain nombre de réalités nouvelles apparues dans l’Église, comme le Renouveau charismatique, que le cardinal Lustiger a fortement contribué à faire reconnaître.
La transformation de la vie urbaine et le défi qu’elle représente pour l’Évangile, a conduit le cardinal Lustiger à s’associer avec les archevêques de Vienne, Lisbonne, Bruxelles et Budapest pour lancer les Congrès pour la nouvelle évangélisation, dans lesquels s’est inscrit l’événement de la Toussaint 2004.

6. Dans cette conduite pastorale, le cardinal Lustiger a compris l’importance des médias. L’effort de communication a été marqué par une série de créations et lancements :
- Radio Notre-Dame (août 1981) dès les prémices de la libéralisation des ondes ;
- l’hebdomadaire Paris Notre-Dame pour renouveler le bulletin diocésain (novembre 1983) ;
- le site internet du diocèse (décembre 1998) ;
- la chaîne de télévision catholique KTO (en décembre 1999), pour permettre au plus grand nombre un accès direct aux richesses de la foi.
Les entretiens hebdomadaires sur Radio Notre-Dame ont développé une catéchèse fondamentale qui a souvent été reprise dans des livres appréciés par le grand public et traduits en anglais, allemand, italien, espagnol, polonais… : Premiers pas dans la prière , La messe , Le sacrement de l’onction des malades , Le baptême de votre enfant , Soyez heureux , Les prêtres que Dieu donne , Comment Dieu ouvre la porte de la foi , à quoi il convient d’ajouter le recueil des homélies et instructions à l’occasion du pèlerinage diocésain en Terre Sainte pour le grand Jubilé de l’an 2000 (Comme Dieu vous aime).
Le cardinal Lustiger a encore accordé de nombreuses interviews à la presse écrite, à la radio et à la télévision, sans pouvoir ni vouloir répondre à toutes les demandes, et plutôt en utilisant les grand médias nationaux lorsqu’il lui semblait être de son devoir d’intervenir et de s’exprimer librement, par exemple lors de la « bataille de l’école » en 1984.
Il s’est aussi attaché à préserver et renouveler le rayonnement des Conférences de Carême à Notre-Dame de Paris, en faisant appel à des séries de cardinaux et archevêques du monde entier et, plus récemment, en instaurant des dialogues entre des laïcs (croyants ou non) et des théologiens.

7. Le sommet de son action épiscopale, le cardinal Lustiger le vivait cependant dans l’Eucharistie et, de façon plus générale, dans toute célébration liturgique. Son sens aigu de l’actualité de la présence et de l’action du Christ rassemblant son Église et la nourrissant au long de son chemin a marqué plus d’un fidèle, que ce soit lors des visites de l’archevêque dans les paroisses ou lors de la messe du dimanche soir à Notre-Dame. Cet investissement dans le service liturgique s’est traduit par le soin apporté à l’aménagement de la cathédrale Notre-Dame, la réorganisation de la Maîtrise et la mise au point des grandes célébrations diocésaines : la Messe chrismale, les ordinations... La veillée baptismale des JMJ de 1997 a permis à des millions de gens à travers le monde d’éprouver la force de la liturgie catholique, mise en œuvre avec le sens des gestes et des signes.

Plusieurs recueils d’homélies attestent la force de la prédication du cardinal Lustiger, presque toujours improvisée en apparence, mais soigneusement méditée et préparée, dans le cadre de la liturgie, dès son ministère de curé de Sainte-Jeanne-de-Chantal : Sermons d’un curé de Paris , Pain de vie et peuple de Dieu, Osez croire, Osez vivre, Petites paroles de nuit de Noël... De même que pour les entretiens sur Radio Notre-Dame, la transcription des enregistrements était ensuite revue et, si le texte paraissait le mériter, réécrite par le cardinal lui-même.

E. Le lien avec Jean-Paul II

C’est sous le titre « La décision la plus importante » que George Weigel, auteur d’une biographie de référence de Jean-Paul II, raconte comment le Pape a choisi Jean-Marie Lustiger, sans encore le connaître personnellement, pour être Archevêque de Paris. Nourri du meilleur de la tradition catholique française, Jean-Paul II a toujours été persuadé que ce qui se passait en France touchait l’Église entière. Jean-Marie Lustiger fut pour lui un proche conseiller, en tant que cardinal bien sûr, participant à ce titre à plusieurs congrégations romaines (Congrégation des Évêques, Congrégation pour les Églises orientales, Conseil pour les Affaires économiques), mais de façon plus décisive encore du fait d’une forte affinité intellectuelle et spirituelle.

Le cardinal Lustiger, de son côté, éprouvait fortement la paternité du successeur de Pierre, en raison de sa charge et aussi des charismes particuliers de Jean-Paul II : forte architecture philosophique, foi trempée dans l’épreuve en la conduite de la Providence, conscience aiguë des racines juives du christianisme, souci prioritaire des jeunes, docilité à l’Esprit Saint… S’il est délicat et pratiquement impossible de déterminer l’influence propre du cardinal Lustiger dans l’action de Jean-Paul II, il est indéniable que le Pape était attentif à l’action de l’Archevêque de Paris et à ses intuitions.

F. La marque d’une pensée

À travers son action dans l’Église, voire au-delà, la pensée du cardinal Lustiger a été l’une des composantes du paysage intellectuel de la fin du XXème siècle et du début du XXIème. Trois axes principaux peuvent être dégagés : l’Europe et la culture, Israël, la dignité de l’homme.

1. L’Europe et la culture. La réflexion du cardinal Lustiger n’est pas enfermée dans des problématiques franco-françaises. Toujours il voit l’Europe dans son unité, non pas forcément politique et sociale, mais culturelle et spirituelle. Elle représente pour lui, dans ses déchirements historiques aux conséquences mondiales et dans ses efforts d’unification, un paradigme d’unité différent de celui des États-Unis – une sorte de transposition d’une unité catholique – qui peut être offert comme un encouragement à tous les peuples et continents en recherche de paix et de coopération. (Pour l’Europe : un nouvel art de vivre). L’Europe, à ses yeux, ne se conçoit pas autrement qu’unie à tous les peuples du monde, ce qui appelle de sa part un dépassement de ce qu’a représenté l’aventure coloniale. La culture européenne dans laquelle s’est enracinée la foi chrétienne exprime, autant que la tentation du reniement de cette foi, la destinée de l’humanité entière (La dimension spirituelle de l’Europe, Nous avons rendez-vous avec l’Europe).

2. Israël. Son histoire personnelle appelait le cardinal Lustiger à être attentif à la signification et au sort d’Israël, comme peuple dispersé parmi les nations et comme État. Considéré par certains comme un apostat, il est reconnu par beaucoup comme un homme de foi, porteur d’une part de la destinée du peuple juif. Avec le cardinal Decourtray, il a travaillé à la résolution de la crise ouverte par l’installation d’un carmel dans le camp d’Auschwitz (autour de 1993). Il s’est efforcé aussi de tirer les développements théologiques contenus dans Nostra Aetate. Pour lui, le peuple d’Israël est porteur d’une élection irrémissible de la part de Dieu. Cettte réalité met en évidence la particularité de l’antisémitisme par rapport à tout racisme ou toute xénophobie. L’Église catholique doit apprendre à aimer son enracinement dans le judaïsme, comme tous les hommes ont à entendre les commandements dont Israël est le porteur (cf. « Nos racines juives » dans Osez croire, "Judaïsme et christianisme dans Le choix de Dieu et « Nos frères aînés » dans La Promesse).

3. La dignité de l’homme. La voix du cardinal Lustiger s’est fait entendre avec force pour défendre la dignité de l’homme et pour appeler ses contemporains à vivre selon cette dignité. Deux sujets ont particulièrement mobilisé son énergie : la fascination qu’exercent la science et la technique au risque de ne plus respecter l’humanité en l’homme (interview sur la bioéthique) et la dimension morale de la politique (Six sermons aux élus de la nation). Il a contribué à donner à la thématique des droits de l’homme toute sa portée chrétienne (Dieu merci, les droits de l’homme). Sa vision de la nation et particulièrement de la vocation de la France, attentive aux choix spirituels dans lesquels les hommes ont eu à s’investir (« La naissance de la nation française »), lui permet de rendre compte de la diversité des composantes de notre pays et d’appeler tous ses citoyens au meilleur d’eux-mêmes. En célébrant les martyrs et les saints, le cardinal Lustiger s’attacha toujours à montrer l’engagement de la liberté dans la vérité et l’amour. De bien des manières, il a rappelé la dignité des pauvres, des petits, des oubliés (Prenez place au cœur de l’Église, Soyez heureux). Tout au long de ses discours et de ses écrits court l’idée que l’homme est responsable devant Dieu et devant les autres hommes de la destinée de l’humanité.

Le collège des Bernardins, dernier grand projet lancé par le cardinal Lustiger et mené à bien par Mgr Vingt-Trois, synthétise en quelque sorte ces grandes intuitions. La formation intellectuelle et spirituelle du peuple chrétien le rend capable de dialoguer avec respect et lucidité avec tous les courants de la culture mondiale, avec la certitude à la fois d’en recevoir beaucoup de richesses et de pouvoir faire entendre la Parole de Dieu comme une source de sagesse et de liberté offerte à tous.

G. L’épilogue

Le 11 février 2005, dans l’une des ultimes décisions qu’il prend, le pape Jean-Paul II accepte la démission que le cardinal Lustiger avait présentée, comme tout évêque doit le faire, au jour de ses 75 ans et nomme pour lui succéder Mgr André Vingt-Trois, qui avait été un de ses collaborateurs les plus proches (comme vicaire à Sainte-Jeanne-de-Chantal puis évêque auxiliaire de Paris) avant de devenir en avril 1999 archevêque de Tours. Depuis, le cardinal Lustiger s’était installé dans un pavillon de la Maison Marie-Thérèse (maison de retraite des prêtres des diocèses de Crétiel, Nanterre, Paris, Saint-Denis). Il a donné alors de nombreuses conférences et prêché des retraites, sans négliger sa participation aux congrégations romaines. Il a en particulier continué à travailler au dialogue avec le monde juif, notamment lors des multiples célébrations du 40ème anniversaire de la Déclaration Nostra Aetate.

En août 2006, un cancer est diagnostiqué. Le 17 septembre 2006, il célèbre ses 80 ans par une messe à Notre-Dame de Paris. Sans ralentir vraiment ses activités jusqu’à ce que la douleur l’y oblige, le cardinal Lustiger suit le traitement nécessaire. Il entre en mai 2007 à la Maison médicale Jeanne-Garnier pour des soins palliatifs. Il rend son âme à Dieu le dimanche 5 août.

Le Cardinal Aron Jean-Marie Lustiger s’est éteint le dimanche 5 août 2007 en la Vigile de la Fête de la Transfiguration du Seigneur. Ses obsèques se sont déroulées le 10 août 2007 en la cathédrale Notre-Dame de Paris ; à l’issue de la célébration, son cercueil fut déposé dans le caveau des archevêques de Paris sous le chœur de la cathédrale.

 

Une plaque a été posée dans la cathédrale à la demande du Cardinal Lustiger avec le texte suivant :

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© NDP

Je suis né juif.
J’ai reçu le nom
de mon grand-père paternel, Aron.
Devenu chrétien
par la foi et le baptême,
je suis demeuré juif
comme le demeuraient les Apôtres.
J’ai pour saints patrons
Aron le Grand Prêtre,
saint Jean l’Apôtre,
sainte Marie pleine de grâce.
Nommé 139e archevêque de Paris
par Sa Sainteté le pape Jean-Paul II,
j’ai été intronisé dans cette cathédrale
le 27 février 1981,
puis j’y ai exercé tout mon ministère.
Passants, priez pour moi.

† Aron Jean-Marie cardinal Lustiger
Archevêque de Paris

 

L’institut Jean-Marie LUSTIGER

La fécondité de la pensée et de l’action de Jean-Marie LUSTIGER est reconnue dans toute la société comme dans l’Église, en France et bien au-delà.

L’Institut Jean-Marie LUSTIGER a pour principale mission de faciliter l’étude de cette œuvre foisonnante.

À cet effet, une importante base de données, entièrement dédiée à Jean-Marie Lustiger, est proposée par l’Institut. Des centaines de documents, dont des inédits, sont référencés et consultables : conférences, articles, homélies, livres, contributions dans des ouvrages collectifs, périodiques, magazines et quotidiens… Cette base documentaire est en cours de construction : son enrichissement se poursuivra dans le temps, en particulier pour les enregistrements sonores, la photothèque et les archives vidéos. À partir de cette base de données et des autres documents dont il dispose, l’Institut Jean-Marie Lustiger peut accompagner des travaux de recherche. L’Institut propose ou soutient des manifestations telles que conférences, colloques, cours, organisés principalement au Collège des Bernardins. Enfin, l’Institut s’attache à promouvoir ou superviser les publications concernant le cardinal Lustiger.

 

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