Le prêtre, un autre Christ, avec Benoît XVI
publié le 12/10/2017 dans Actualité

 

Nous quittons Saint Jean-Paul II pour un autre grand Pape, Benoît XVI qui a marqué son pontificat entre autres par l’année sacerdotale en 2010. S’attendait-il qu’elle fût si douloureuse pour les prêtres et pour l’Église ? Nous ne le saurons pas, mais en ces temps où les prêtres subissent tant d’épreuves, celles venant de leurs propres frères qui ont failli gravement, celles venant d’un monde qui les accuse et parfois les calomnie, il est bon de relire ces textes d’un pape que l’on pourrait caractériser comme le pape de la foi.

Cela ne nous étonne donc pas qu’il poursuive l’enseignement de son prédécesseur, en partant de l’être du prêtre. À partir de l’expression du Curé d’Ars, « Le sacerdoce, c’est l’amour du Cœur de Jésus », le Pape Benoit présente le sacerdoce comme un don : « Cette expression touchante nous permet avant tout d’évoquer avec tendresse et reconnaissance l’immense don que sont les prêtres, non seulement pour l’Église, mais aussi pour l’humanité elle-même. » N’ayez crainte, le pape ne veut pas rendre les prêtres orgueilleux, mais il souhaite que nous prenions toujours plus conscience de la grandeur du sacerdoce et donc de notre responsabilité.

La consécration du prêtre, c’est le don de la grâce reçu le jour de son ordination. Plus le prêtre prendra conscience de ce don, plus il en vivra, plus il produira du fruit. Pour raviver sans cesse sa consécration, le prêtre doit se laisser façonner par la Parole de vérité : « consacre-les dans la vérité» dit Jésus à son Père dans sa prière sacerdotale.

Cette consécration est une véritable transformation de l’être du prêtre. Saint Grégoire de Nysse dit que le prêtre est changé “en mieux”. Mais nous savons aussi que la grâce ne détruit pas la nature ! C’est pourquoi tout au long de sa vie sacerdotale, le prêtre doit se laisser saisir par le Christ et arriver à dire comme st Paul « ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi ». Il est clair que pour le pape Benoît, le primat absolu de la grâce divine est le fondement de sa théologie du sacerdoce. Le don de la grâce est antérieur au don que fait le prêtre. D’ailleurs le prêtre arrive à dire oui au Seigneur grâce à la force qu’il lui donne. Nous demeurons libres de dire oui, mais la grâce à un tel attrait, que nous désarmons devant l’amour de Dieu.

 

Avant même de parler de la mission du prêtre, de son ministère, de ce qu’il doit faire, il revient sur son être : « La dimension missionnaire du prêtre naît de sa configuration sacramentelle au Christ-Tête… Les candidats par l’imposition des mains deviennent des hommes nouveaux, deviennent prêtres ». C’est ce que nous avons dans l’Évangile : Le Christ appelle ses disciples pour être d’abord avec lui, puis annoncer la Parole. Mais il faut d’abord faire l’expérience de la proximité avec le Christ, en s’identifiant à lui. Nous avons à poursuivre sa mission, encore faut-il vivre avec le Christ pour bien le comprendre.

Saint Basile, un père cappadocien, demandait aux futurs prêtres de vivre un temps au désert, dans un monastère, pour lire et méditer les Saintes Écritures. La finalité est la même, apprendre à être avec le Christ, vivre profondément la consécration.

Il nous faut donc passer de ce que fait le prêtre à ce qu’est le prêtre ! D’ailleurs les jeunes seront sûrement plus sensibles à ce qu’est un prêtre, plutôt qu’à le voir courir sans cesse, à en perdre son latin et à sombrer dans un activisme effréné qui risque de lui faire oublier l’essentiel, son amitié avec le Christ.

Face à une conception fonctionnelle du prêtre et donc réductrice, le Cardinal Ratzinger oppose une conception sacramentelle, ontologique qui ne nie pas le caractère de service du sacerdoce. À vrai dire le Pape ne veut pas opposer ces deux façons d’aborder le sacerdoce. Il veut partir de la consécration où le prêtre est donné totalement à Dieu, mis à part, pour être disponible à la mission. C’est parce que je suis consacré à Dieu, que je ne suis que don aux hommes. C’est ce qu’il dit à des prêtres : « le fait de se mettre à la disposition du Seigneur vraiment dans la totalité de son être et donc de se trouver totalement à la disposition des hommes, voilà la consécration. » Nous comprenons alors que le célibat prend tout son sens dans cette consécration. Racontant sa vocation et la veille de son ordination, voilà ce qu’il écrit : « À la veille de mon ordination sacerdotale, il y a 58 ans, j’ai ouvert la Sainte Écriture, parce que je voulais encore recevoir une parole du Seigneur pour ce jour et pour le chemin que j’aurai à parcourir comme prêtre. Et mon regard est tombé sur ce passage : « consacre-les par la vérité : ta parole est vérité » Alors j’ai su : le Seigneur est en train de parler de moi, et est en train de me parler. C’est exactement ce qui arrivera pour moi demain. Nous ne sommes pas consacrés par des rites, même s’il y a besoin de rites. Le bain dans lequel le Seigneur nous plonge, c’est lui-même. »

 

Le rite de l’imposition des mains si beau, si mystérieux avec la belle prière prononcée par l’évêque souligne cette consécration avec ce silence sacré et, à Notre-Dame, son bourdon qui sonne pour dire aux parisiens le don de la grâce qui est en train de se vivre dans la Cathédrale. Et le rite de l’onction des mains « afin qu’elles deviennent des mains de bénédiction, dit le Pape. En cette heure, prions le Seigneur pour que nos mains servent toujours plus à porter le salut, à porter la bénédiction, à rendre présente sa bonté. » (2009)

Cette consécration identifie le prêtre au Christ. Ainsi ce n’est pas le prêtre qui évangélise, mais bien le Christ et le prêtre doit participer à la vie du Christ jusqu’à son sacrifice vécu et célébré dans l’Eucharistie, pour que l’annonce soit authentique.

En l’année Paulinienne en 2008, voici ce qu’il dit : « Dans sa lettre aux Romains, saint Paul affirme comme une chose fondamentale, qu’avec le Christ a commencé une nouvelle façon de vénérer Dieu, un nouveau culte. Celui-ci consiste dans le fait que l’homme vivant devient lui-même adoration, sacrifice jusque dans son propre Corps… C’est notre existence elle-même qui doit devenir louange à Dieu. » L’évangélisation, ce n’est pas faire du social, mais sa finalité, c’est le culte, « afin que tous les hommes puissent s’offrir à Dieu comme hostie vivante, sainte et agréable à Dieu. » La relation que le prêtre a avec le Seigneur le pousse à la partager avec ceux qui l’entourent. Comme le Christ est tout donné, il fait de ses prêtres des êtres donnés. Notre ministère est l’expression la plus véritable de notre être du Christ. Comme le Pape l’a dit lors d’une audience en 2009 : « Dans la vie du prêtre, annonce missionnaire et culte sont inséparables, de même que ne peuvent jamais être séparées identité ontologique, sacramentelle et mission évangélisatrice. »

Nous comprenons alors combien la liturgie est le lieu-source pour le prêtre. C’est là où le prêtre se revêtit du Christ et qu’il parle et agit “in persona Christi”, c’est-à-dire qu’il laisse au Christ la place de sujet de la liturgie. Le Pape Benoît l’a redit aux prêtres : « Il est nécessaire que les prêtres aient conscience que, dans tout leur ministère, ils ne doivent jamais se mettre au premier plan, eux-mêmes ou leurs opinions, mais Jésus-Christ. » C’est dire que la liturgie ne nous appartient pas ; on ne peut pas en disposer comme on le souhaite. Le prêtre en célébrant doit savoir s’effacer pour que ce soit le Christ qui puisse transparaître au cœur de la liturgie.

Nous savons combien la liturgie est centrale pour le Pape. Une de mes plus grandes joies sacerdotales, fut de préparer avec une équipe la messe aux Invalides et les vêpres à Notre-Dame. Lors d’une rencontre au Vatican avec son cérémoniaire, je demandais ce qui ferait plaisir au Saint Père. La réponse fut nette : à la sortie de Notre-Dame, une œuvre de Messiaen et aux Invalides, deux temps de silence, après l’homélie et la communion. Le Saint Père n’imaginait pas la présence de 260.000 fidèles… Mais il me l’a redit au départ de la procession. J’ai demandé le silence après l’homélie ; je n’ai pas eu besoin de le demander après la communion. La présence priante de Benoit XVI, son recueillement était un appel à l’intériorité. Lui-même fut profondément touché par le silence de cette assemblée.

Le Pape a souvent dénoncé ceux qui défiguraient les célébrations eucharistiques, en les transformant en show, en spectacle : « La liturgie ne vit pas de surprises sympathiques, de trouvailles captivantes, mais de répétitions solennelles. » C’est à travers ces répétitions solennelles que se manifeste la sainteté de Dieu. Il faut dans la liturgie recevoir ce qui est donné et non fabriquer un produit. Comme l’écrit Joseph Ratzinger dans “Entretiens sur la foi” « Dans la liturgie opère une force, un pouvoir que même l’Église tout entière ne saurait nous conférer : ce qui s’y manifeste est l’Absolument Autre qui, à travers la communauté arrive jusqu’à nous. »

Comme il le disait aux prêtres du diocèse d’Albano : « Il me semble que les personnes savent percevoir si nous sommes véritablement en dialogue avec Dieu, avec elles et, pour ainsi dire, si nous attirons les autres dans notre prière commune, si nous attirons les autres dans la communion avec les fils de Dieu ; ou si au contraire, nous faisons uniquement quelque chose d’extérieur. »

À côté de la Sainte Messe, il y a le sacrement de la réconciliation. Le Pape Benoit renvoie souvent à saint Jean-Marie Vianney, en soulignant que ce n’est pas le saint Curé qu’on allait voir, ou plutôt si on allait voir le saint Curé, ce dernier s’effaçait pour laisser paraître le Christ.

Le prêtre célèbre, mais il est là pour enseigner et conduire.

Le premier lieu d’enseignement est l’homélie. Le Pape nous exhorte à toujours partir de la Parole de Dieu et à la manière de saint Ambroise, la traduire dans notre vie. La Parole de Dieu n’est jamais une parole du passé, mais de l’aujourd’hui.

Le second lieu est la catéchèse ; le Pape insiste sur le contenu des programmes catéchétiques. Certains se rappellent sans doute de sa brillante conférence en cette Cathédrale. Le Catéchisme de l’Église Catholique donne de la foi une synthèse harmonieuse ; comme il le disait aux Évêques de France, « la catéchèse n’est pas d’abord affaire de méthode, mais de contenu. »

La deuxième charge du prêtre est de conduire la communauté – l’autorité du prêtre est un service – dans une très belle homélie, en la fête du Sacré-Cœur, en juin 2010, le pape développe cette mission pastorale ; écoutez-le :

« Dieu veut que nous, en tant que prêtres, en un petit point de l’histoire, nous partagions son souci pour les hommes. » Oui, la mission des prêtres est de permettre aux fidèles de faire l’expérience de la tendresse de Dieu.

Reprenant le psaume 22, celui du Bon Berger et Jn 10, 14 où le Christ se présente comme le Bon Berger, voici ce qu’il dit : « Le prêtre devrait pouvoir dire : « je connais mes brebis et mes brebis me connaissent… connaître signifie être intérieurement proche de l’autre, l’aimer… nous devrions chercher à cheminer avec nos fidèles sur la voie de l’amitié avec Dieu. » Le Pape sait bien, et sans doute même autour de lui, qu’il y a des prêtres qui considèrent le sacerdoce comme un ascenseur social ; en d’autres termes, il peut exister des prêtres carriéristes : « on entre dans le sacerdoce à travers le sacrement, c’est-à-dire à travers le don de soi-même au Christ, afin qu’il dispose de moi ; afin que je le serve et suive son appel, même si cela devait être en opposition avec mes désirs de réalisation personnelle et d’amour-propre » (ordinations, 2006). Heureusement, chaque année, nous avons le rite du lavement des pieds qui nous rappelle que notre autorité sacerdotale n’est qu’un humble service d’amour. Ce service se vit auprès des laïcs pour leur permettre de vivre leur sacerdoce commun. Le Pape nous rappelle que le prêtre n’est pas un soliste ! Il ne peut pas tout faire et il doit l’accepter ! Le prêtre doit déléguer et discerner les charismes des fidèles pour une bonne collaboration. C’est ce qui permettra au prêtre de vivre sa relation avec le Seigneur et qu’il soit disponible aux enfants, aux jeunes, aux malades, à toutes celles et tous ceux de sa paroisse. Cette collaboration avec les laïcs peut être source de conflits, à cause des volontés de puissance, mais elle peut être aussi source de communion : « Ce n’est plus seulement le curé qui doit tout vérifier, mais nous devons tous collaborer et aider, afin que le curé ne demeure pas isolé au-dessus comme un collaborateur, mais qu’il se trouve réellement en tant que pasteur. »

Puisque la mission du prêtre découle de son être sacerdotal, existentiel, il doit se conformer à cette mission. Nous retrouvons la spiritualité du prêtre diocésain à l’image du Curé d’Ars que le Pape Benoît nous donne comme modèle de sainteté. Le Curé d’Ars s’est totalement identifié à son ministère et cette identification est la meilleure méthode pastorale. Comme le dit le Pape : « C’est toute son existence qui fut une catéchèse vivante. » C’est de la perfection spirituelle que dépend avant tout l’efficacité du ministère du prêtre. Les prêtres l’entendent le jour de leur ordination : « Imitez ce que vous faites. » Même s’il demeure homme avec ses faiblesses, il est aussi “autre Christ”. Pour y arriver, nous avons les conseils évangéliques déjà développés dans les autres conférences.

Benoît XVI souligne la pauvreté du prêtre lorsqu’il reconnait ses limites avec humilité. Pauvreté quand, face à des situations difficiles, face à la maladie, face à un jeune condamné à l’hôpital, nous ne pouvons rien dire. Le prêtre est là comme le Christ proche de ceux qui souffrent.

La chasteté est une confirmation particulière au style de vie du Christ. Il n’est pas exigé seulement pour que le prêtre soit disponible, mais parce qu’il est signe du Royaume à venir. Le célibat sera toujours un signe de contradiction, mais comme le dit le Christ : « comprenne qui peut comprendre ». (Mt 19, 12)

Enfin l’obéissance doit être comprise en termes de communion. Pour le prêtre, elle se vit au moment de sa nomination ; c’est là sa disponibilité. Rappelons-nous le Curé d’Ars qui voulait fuir sa paroisse !

Le prêtre doit aussi entrer dans la pastorale de l’Evêque, en travaillant avec lui et avec ses frères prêtres. Le Pape dit : « notre obéissance est une manière de croire avec l’Église, de penser et de parler avec l’Église, de servir avec elle. »

Toute la vie du prêtre est prière ; la messe est le centre, mais il y a aussi le fait de demeurer avec le Christ. « Le prêtre qui prie beaucoup, et qui prie bien, est progressivement exproprié de lui-même et toujours plus uni à Jésus Bon Pasteur et serviteur de ses frères. » Saint Charles Borromée disait : « Tu ne pourras pas soigner l’âme des autres si tu laisses la tienne dépérir… Tu dois avoir du temps pour toi pour être avec Dieu ». Le prêtre doit se le redire sans cesse, surtout s’il doit courir partout ! C’est grâce à ces temps de prière, que le prêtre sera proche de l’humanité blessée. Comme le dit Benoît XVI : « le prêtre entre comme le Christ dans la misère humaine, la porte avec lui, va vers les personnes souffrantes, s’en occupe… »

Oui « la compassion pour le prêtre, c’est la miséricorde dont il est le témoin dans sa propre existence avant que d’en être le ministre pour les autres ». Quel bel appel à la sainteté ! Lorsque le Pape s’adresse aux séminaristes, c’est pour leur dire les exigences du sacerdoce. Ce temps de formation doit « être des années de silence intérieur, de prière permanente, d’étude assidue… et il poursuit : nous devons être saints pour éviter la contradiction entre le signe que nous sommes et la réalité que nous voulons signifier. »

Nous le savons bien, les séminaristes sont les premiers apôtres de la vocation, et c’est pourquoi Benoît XVI leur rappelle « qu’une vie profondément enracinée dans le Christ se montrera réellement comme une nouveauté et attirera avec force ceux qui cherchent vraiment Dieu, la vérité et la justice. »

Lorsque Benoît XVI a annoncé qu’il se retirait désormais dans le silence d’une retraite, ce fut un véritable coup de tonnerre ! Certains trouvaient cela courageux, d’autres trouvaient qu’il fuyait ! Ce fut un acte d’humilité et de pauvreté comme il l’avait lui-même prêché aux prêtres. Ce choix était pour le bien de l’Église.

N’allez pas croire que Benoît XVI ne fait plus rien dans son monastère situé dans les jardins du Vatican. Il a une belle mission, celle de porter l’Église dans sa prière. Sans doute reçoit-il, non pas pour parler du Pape François, mais pour partager ses recherches théologiques et exégétiques.

Tout ce qu’il nous a dit sur le sacerdoce, il le vit lui-même dans le silence. Le jour de sa première messe comme successeur de Pierre il a dit : « En ce moment, je n’ai pas besoin de présenter un programme de gouvernement… Mon véritable programme de gouvernement est de ne pas faire ma volonté, de ne pas poursuivre mes idées, mais, avec l’Église, de me mettre à l’écoute de la Parole et de la volonté du Seigneur, et de me laisser guider par lui. »

En se retirant, il a bien dit aux Cardinaux que c’était le fruit de sa prière, que c’était la volonté de Dieu qu’il avait discernée.

Que dans son monastère, si proche du Pape François, il continue d’exercer son ministère sacerdotal et qu’il continue de prier pour qu’il y ait des prêtres selon le Cœur du Christ, puisque tel fut son enseignement aux prêtres du monde entier.

allumer une bougie à notre-dame