Le prêtre proche de ses brebis, avec le Pape François
publié le 16/10/2017 dans Actualité

 

Nous terminons notre cycle de conférences avec le Pape François, le Pape de la Charité qui a reçu comme mission de la part des Cardinaux de réformer, entre autres, la Curie. Depuis quatre ans, nous sommes bousculés, voire même surpris ! Il faut dire que ce pape vient d’un autre continent et qu’il a du mal à comprendre cette vieille Europe.

Réformer les dicastères, oui, mais la réforme fondamentale, c’est de réformer les cœurs et là, il faut du temps ! Il est vrai que notre Pape ne mâche pas ses mots et suivant la méthode ignacienne, il nous pose des questions, nous invitant à un examen de conscience. À la première écoute, on pourrait dire qu’il n’encourage pas beaucoup et qu’il culpabilise ; mais à bien y regarder, il le fait par amour. À la différence de ces prédécesseurs, le Pape va se situer au niveau pastoral, avec des images qu’il affectionne et qui touche les esprits. Toute pastorale repose bien sûr sur la théologie et sa théologie du sacerdoce n’est pas révolutionnaire ; elle s’inscrit dans la continuité avec des accents différents.

Partons de son homélie lors de la messe chrismale : « le prêtre est oint avec l’huile de la joie qui a pénétré à l’intime de son cœur, l’a configuré et fortifié sacramentellement… la grâce nous comble et se répand intègre, abondante et pleine sur chaque prêtre. Nous sommes oints jusqu’aux os, et notre joie, qui jaillit de l’intérieur est l’écho de cette onction. » (29 avril 2014)

Nous retrouvons ici l’enseignement de Jean-Paul II et Benoît XVI. Le prêtre est configuré au Christ-Prêtre et il doit rayonner la joie qui l’habite. Le Pape y revient souvent ; pourquoi les chrétiens ont-ils des têtes d’enterrement quand ils vont à la messe ? Pourquoi certains ressemblent-ils à des poivrons vinaigrés ? Le prêtre est serviteur de la joie et c’est ainsi qu’il rayonnera !

Le Pape parle de « cette joie incorruptible qui peut être endormie ou étouffée par le péché ou par les préoccupations de la vie, mais au fond elle reste intacte comme la braise d’un cap brûlé sous les cendres et peut toujours être réveillée. »

 

Enfin une joie missionnaire ; « la joie du prêtre est située en relation intime avec le saint peuple fidèle de Dieu parce qu’il s’agit d’une joie éminemment missionnaire ».

Le Pape François se situe comme pasteur et à travers toutes ses interventions, c’est toujours pour resituer le prêtre par rapport à son peuple. Il y a une connivence entre lui et ses paroissiens. Il connaît l’odeur de ses brebis ! Le pape poursuit sur le thème de la joie : « Le prêtre est pauvre de joie simplement humaine : il a renoncé à beaucoup ! Et parce qu’il est pauvre, lui qui donne tant de choses aux autres, sa joie, il doit la demander au Seigneur et au peuple fidèle de Dieu. »

La joie du prêtre, c’est son don, et il y a toujours plus de joie à donner qu’à recevoir, mais c’est aussi le peuple que son évêque lui a confié. Si le prêtre n’est pas heureux, c’est parce qu’il ne perçoit pas qu’il est aimé et attendu. La plus grande joie du pasteur, c’est le dimanche où il rencontre son peuple. C’est un sommet spirituel ; il est là pour accueillir, écouter, prendre des nouvelles. Il me semble qu’un curé doit être présent non seulement pour les annonces, mais pour prendre des nouvelles qui vont nourrir sa prière sacerdotale.

Et le Pape d’ajouter encore sur la joie : « la joie sacerdotale est une joie qui a pour sœur la fidélité. Pas tant dans le sens que nous serions tous immaculés (puissions-nous l’être avec la grâce de Dieu !) parce que nous sommes pécheurs, mais plutôt dans le sens d’une fidélité toujours renouvelée à l’unique épouse, l’Église. Là est la clef de la fécondité. »

Comme ancien directeur du séminaire, je disais toujours aux futurs prêtres, lorsque vous serez prosternés et qu’ensuite on vous imposera les mains, demandez la grâce de la fidélité. C’est cette fidélité qui est source de joie et qui rayonne sur les visages des jubilaires ! Quelle merveille de voir des prêtres qui fêtent leur 50, 60, voire même 70 ans de fidélité. Quelle grâce pour les jeunes qui s’engagent !

Enfin « la joie sacerdotale est une joie qui a pour sœur l’obéissance. Obéissance à l’Église, dans la hiérarchie qui nous donne la paroisse à laquelle nous sommes envoyés, mais aussi l’union avec Dieu le Père, de qui vient toute paternité. »

Ainsi le Pape nous encourage à vivre les conseils évangéliques, non comme un fardeau mais comme une joie et que cette joie puisse transparaître ! C’est ainsi qu’il nous donne des conseils très concrets pour exercer nos ministères et comme à chaque fois, c’est très didactique et imagé.

Voici ce qu’il dit aux prêtres à partir de l’Évangile de Bartimé :

‘‘ passer ’’, ‘‘ tais-toi ’’, ‘‘ courage, lève-toi ’’.

« Passer, c’est l’écho de l’indifférence, de passer à côté des problèmes et que ceux-ci ne nous touchent pas : “Ce n’est pas mon problème”. Nous ne les écoutons pas, nous ne les reconnaissons pas. Surdité…

Attention au cœur blindé. Il s’agit d’un cœur qui s’est habitué à passer sans se laisser toucher…

Passer sans écouter la douleur de nos gens, sans nous enraciner dans leurs vies, dans leur terre, c’est comme écouter la Parole de Dieu, sans permettre qu’elle prenne racine en nous et soit féconde. Une plante, une histoire sans racines, c’est une vie sèche. »

L’écoute est effectivement une priorité dans notre ministère. Dans un monde qui a tant développé les moyens de communication et qui écoute si peu ! Aujourd’hui, c’est le “psy” qui écoute et qui a remplacé le directeur de conscience qui n’a plus le temps d’écouter ! La grâce des sanctuaires est entre autres l’écoute des fidèles.

Le prêtre apprend à écouter en étant lui-même à l’écoute de son Dieu à travers la Parole qu’il est appelé à méditer chaque jour.

Deuxième parole : ‘‘Tais-toi’’

C’est la deuxième attitude en face du cri de Bartimée. Tais-toi, ne gêne pas, ne dérange pas, parce que nous sommes en train de faire la prière communautaire, parce que nous sommes dans un moment de profonde élévation spirituelle. Ne gêne pas, ne dérange pas. »

Il nous arrive sans doute à cause de la fatigue de faire taire ! Ce qui règle le problème de l’écoute. Certes, dans une célébration, il faut éviter la cacophonie, mais attention de ne pas être uniquement à l’écoute des plus donnés, des élites.

La troisième parole : ‘‘Courage, lève-toi’’. 

« Jésus s’est arrêté et a demandé : Que se passe-t-il ? Qui joue la batterie ? Il s’arrête face au cri d’une personne. Il sort de l’anonymat de la foule pour l’identifier et de cette manière s’engage avec lui. Il s’enracine dans sa vie. Et loin de lui ordonner de se taire, il lui demande : ‘‘dis-moi, que puis-je faire pour toi ?’’ Il lui restitue peu à peu la dignité qu’il avait perdue, aveugle, au bord du chemin. Il l’inclut. Et loin de le voir du dehors, il décide de s’identifier à ses problèmes et ainsi lui manifester la force transformatrice de la miséricorde. »

Bel exemple de la charité pastorale ! Comment ne pas penser à Ezéchiel : « Vous n’avez pas rendu les forces à la brebis chétive, soigné celle qui était faible, pansé celle qui était blessée. Vous n’avez pas ramené la brebis égarée, celle qui était perdue. Mais vous les avez gouvernées avec violence et dureté. » (Ez 34, 4-5)

Aux collèges pontificaux de Rome, le Pape exhorte les prêtres à sortir ! « Sortir signifie arriver à, c’est-à-dire proximité. »

Ce thème de la proximité pastorale lui est cher.

« Si l’on ne sort pas de soi-même, il n’y aura jamais de proximité. »

Que signifie la proximité ? « Être proche de tous ceux dont nous devons être proches. Tous les gens ! On ne peut évangéliser sans proximité. »

On a cette photo du Cardinal Bergoglio dans le métro, assis à côté d’un fidèle en train de parler. Pour évangéliser il faut effectivement écouter les attentes, les besoins, les aspirations. Si nous restons dans la sacristie, nous ne pourrons pas rejoindre celles et ceux qui ne demandent plus rien à l’Église.

Et le Pape développe cette proximité : « Être proche, mais également cordial ; proximité d’amour, proximité physique ».

Cette proximité, elle se traduit dans l’homélie ! Le Pape a des idées très claires sur l’homélie ; elles doivent être courtes, avec une image qui retient l’attention.

« Le problème des homélies ennuyeuses, c’est qu’il n’y a pas de proximité. C’est précisément dans l’homélie que l’on mesure le degré de proximité du pasteur avec son peuple. Si tu parles dans une homélie, disons 20, 25, 30, 40 minutes – je n’invente rien, cela arrive ! – et que tu parles de choses abstraites, de vérités de la foi, tu ne fais pas une homélie, tu fais un cours ! C’est très différent ! Tu n’es pas proche des gens. C’est pourquoi l’homélie est importante : pour calibrer, pour bien connaître la proximité du prêtre. » (22 mai 2014)

Il faut dire que le genre littéraire de l’homilétique n’est pas simple à enseigner ! Il y en a qui ont des dons et d’autres qui ont plus de difficultés ; alors dans ce cas, que ce soit court et que l’on fasse parler son cœur, tout en préparant l’homélie !

Aux prêtres du Renouveau, le Pape revient une nouvelle fois sur ce thème :

« À vous les prêtres, j’ai envie de dire un seul mot : proximité. Proximité à Jésus-Christ dans la prière et l’adoration. Proximité au Seigneur et proximité aux gens qui vous ont été confiés. Aimez votre peuple, soyez proche des gens. C’est ce que je vous demande à vous tous. » (1er juin 2014)

Il y a toujours chez le Pape un équilibre entre la pastorale et la spiritualité – c’est ce qu’il dit d’une autre façon à l’Assemblée plénière de la Congrégation pour le clergé : « il s’agit d’être des prêtres, en ne se limitant pas à faire le prêtre, libre de toute mondanité spirituelle, conscient que c’est leur vie qui évangélise avant leurs œuvres elles-mêmes. Qu’il est beau de voir des prêtres joyeux dans leur vocation, avec une sérénité de fond, qui les soutient également dans les moments de fatigue et de douleur ! Et cela n’arrive jamais sans la prière, celle du cœur, ce dialogue avec le Seigneur qui est le cœur, pour ainsi dire, de la vie sacerdotale. Nous avons besoin de prêtres, les vocations manquent ». (3 octobre 2014)

Et le Pape de montrer l’exemple, puisque chaque soir, avant le dîner, il passe une heure devant le Saint Sacrement pour une prière, comme il la nomme, “mémorieuse” ! Le Pape ensuite revient sur l’agir moral des prêtres et les aide à faire un examen de conscience. Là encore, ce n’est pas pour nous culpabiliser, mais finalement pour nous protéger du diable, car Dieu sait que le Pape en parle !

« Si le Seigneur revenait aujourd’hui, où me trouverait-il ? Au milieu des gens, priant avec eux et pour eux, partageant leurs joies et leurs souffrances, ou plutôt au milieu des choses du monde, des affaires terrestres, de mes espaces privés ? » et le Pape d’aller loin : « Un prêtre ne peut pas avoir d’espace privé, car il est toujours avec le Seigneur ou avec son peuple… je pense à des prêtres que j’ai connus dans ma ville, ils dormaient avec le téléphone sur leur table de nuit. Les gens pouvaient les appeler à n’importe quelle heure, et ils se levaient pour aller donner l’onction des malades. »

Lors d’une messe à Sainte Marthe, il donnait en exemple un prêtre qui connaissait par leur nom tous ses paroissiens, même les noms de leurs chiens ! Ce qui est sûr pour le Pape François, c’est que le prêtre est tout donné et ne doit pas compter sa peine ; il en va de l’évangélisation.

« Je le répète souvent : marcher avec notre peuple : devant pour guider la communauté ; au milieu pour l’encourager et la soutenir ; derrière pour la maintenir unie afin que personne ne demeure trop en arrière… Qu’y a-t-il de plus beau ? »

Mais sur ce chemin, il y a des obstacles, des tentations ; fait-il des reproches aux prêtres ? Je ne le pense pas ! En tout cas, j’accueille ses paroles comme un chemin de sainteté.

Les embûches, c’est d’abord le carriérisme, et là, le Pape se montre effectivement sévère :

« L’épiscopat n’est pas un honneur, c’est un service… il ne doit pas y avoir de place dans l’Église pour la mentalité mondaine… les saints évêques – et ils sont nombreux dans l’histoire de l’Église, il y a de nombreux évêques saints – nous montrent que ce ministère ne se recherche pas, ne se demande pas, ne s’achète pas, mais s’accueille en obéissance non pour s’élever, mais pour s’abaisser à l’image du Christ. Comme il est triste de voir un prêtre qui recherche cette charge et qui fait tant de choses pour arriver là et, quand il arrive là, qui ne se met pas au service, qui vit seulement pour sa vanité. » (5mars 2014)

Remarquez, il n’y a pas que les prêtres carriéristes qui sont visés, il y a aussi certains cardinaux. Rappelons-nous le long discours du 1er janvier 2015 aux Cardinaux, avec la maladie de la rivalité et de la vanité, du profit mondain et des exhibitionnismes quand l’apôtre transforme son service en pouvoir.

Le second écueil, c’est effectivement l’orgueil « que le prêtre, qu’il soit prêtre ou évêque, soit irrépréhensible ; qu’il ne se soit pas arrogant, qu’il ne joue pas au paon, qu’il soit spirituel, non violent, hospitalier, aimant le bien, sensé, juste, saint, maître de lui, fidèle à la parole digne de foi. » (10 mai 2014)

Si le Pape nous aide à faire des examens de conscience, il se veut aussi encourageant, car il aime les prêtres : « Nous n’avons le souvenir que d’une partie minime de tous les prêtres et curés saints qui ont consacré toute leur vie au service de la paroisse, mais ils sont très nombreux, ces curés de campagne qui ont donné la sainteté à leurs paroissiens. »

Et dans un style direct, à sa façon, il répond à une question : « Mon Père, j’ai lu sur un journal qu’un prêtre a fait telle chose ! Et le Pape de lui répondre : oui, je l’ai lu moi aussi ! Mais dis-moi : sur les journaux trouve-t-on les nouvelles de ce que font tant de prêtres de villes ou de campagnes ? Toute la charité qu’ils font ? Tout le travail qu’ils font pour faire avancer le peuple ? Et il a ajouté : non, cela n’est pas une nouvelle ! Le célèbre proverbe est toujours valable : un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse ». (27 juin 2014)

Lors d’une homélie à Sainte Marthe : « Il est beau de trouver des prêtres qui ont donné leur vie comme prêtres ; des prêtres dont les gens disent : oui, il a mauvais caractère, il a ci, il a ça, mais c’est un prêtre, et les gens ont du flair ! » (11 janvier 2014)

Lors d’une messe chrismale, à la manière du Curé d’Ars, il brosse un tableau merveilleux du prêtre : « Le prêtre ne se scandalise pas des fragilités qui secouent l’âme humaine ; il est éloigné de la froideur du rigoriste ; ayant accepté de ne pas disposer de lui, il n’a pas d’agenda à défendre, mais remet chaque matin son temps au Seigneur pour aller à la rencontre des gens… Il sait que l’Amour est tout… Serviteur de la vie, il marche avec le cœur et le pas des pauvres… c’est un signe de la tendresse de Dieu. » (24 avril 2014)

Cette tendresse, le prêtre va la donner à travers le sacrement de pénitence. En promulguant une année de la miséricorde, le Pape a pu s’adresser une nouvelle fois aux prêtres : « Ne vous lassez jamais d’être miséricordieux ! Si vous avez le scrupule d’être trop “pardonneurs”, pensez à ce saint prêtre qui allait devant le tabernacle et disait : « Seigneur, pardonne-moi si j’ai trop pardonné. Mais c’est toi qui m’as donné le mauvais exemple ! »

C’est pourquoi le Pape insiste sur le fait que le confessionnal n’est pas un lieu de torture ; à une retraite sacerdotale, il s’exprimait ainsi : « Je vous demande d’être des pasteurs avec la tendresse de Dieu. De quitter le fouet pendu dans la sacristie et d’être des pasteurs avec la tendresse, voire même avec ceux qui vous créent le plus de problèmes. » (Juin 2015)

Aux missionnaires de la miséricorde en février 2016, le Pape leur donnait naturellement des conseils pour le sacrement : « Je parlais il y a quelques mois avec un sage cardinal de la curie – vous voyez ça existe, c’est moi qui le rajoute ! – à propos des questions que certains prêtres posent pendant la confession et il m’a dit : quand une personne commence et que je vois qu’elle veut avouer quelque chose – je m’en aperçois ! Alors je lui dis : « J’ai compris, avance ! » Oui, cela, c’est un Père. »

Je terminerai avec cet ultime conseil donné par le Souverain Pontife, l’amitié sacerdotale : « Recherchez cela, c’est important. Être amis, je crois que cela aide beaucoup à vivre la vie sacerdotale, à vivre la vie spirituelle, la vie apostolique, la vie communautaire, voire aussi la vie intellectuelle. Si je trouvais un prêtre qui me disait : je n’ai jamais eu d’ami, je penserais que ce prêtre n’a pas connu une des plus belles joies de la vie sacerdotale. » Et le Pape de conclure : « Je vous souhaite d’être amis, je vous souhaite cela dans la vie. L’amitié est une force de persévérance, de joie apostolique, de courage, mais aussi du sens de l’humour, c’est beau, c’est très beau ! C’est ce que je pense. » (22 mai 2014).

Nous arrivons à la fin de notre parcours. J’espère que tous les fidèles redécouvriront la beauté et la grandeur du sacerdoce ; que les jeunes discerneront que, s’ils sont appelés, qu’ils n’hésitent pas à répondre généreusement au Seigneur.

Enfin que mes frères prêtres rendront grâce avec moi d’avoir été choisis pour un tel don qui nous dépassera toujours.

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