1ère Conférence sur le Notre Père
publié le 28/04/2017

 

Il y a trois mois, je vous proposais un enseignement sur la prière et plus particulièrement sur l’oraison. Je souhaite poursuivre ce chemin spirituel en reprenant la demande des disciples après avoir vu le Christ prier : « Seigneur, apprends-nous à prier » (Lc 11, 1)

Toujours, quand il s’agit de Jésus, rien n’est plus simple que de le regarder et rien n’est plus insondable. Il suffit d’ouvrir les Écritures et de voir Jésus prier son Père : il lève les mains, il lève les yeux, il se retire dans un endroit désert…

Mais rien n’est plus insondable, car ses mots, ses gestes font pressentir un au- delà d’amour, une plénitude de dons inépuisables.

C’est pourquoi si nous voulons pénétrer dans la prière de Jésus, il nous faut prier nous-mêmes, en laissant le Seigneur nous modeler à son image.

N’allons pas croire que la prière de Jésus n’était qu’extase ! Ces nuits de prière dans la solitude, dans le désert tout comme à Gethsémani, étaient aussi des nuits d’angoisse.

Il prie avant le choix des disciples et il voit déjà la trahison de Pierre : « j’ai prié pour que ta foi ne défaille point » (Lc 22, 31-32) ; oui, Jésus voit tout quand il prie ; il sait bien tout ce qu’il va avoir à pâtir de ses disciples et avec eux ; les disputes entre les apôtres pour savoir qui est le plus grand (Mc 9, 33) ; Thomas qui aura tant de peine à se rendre à la vérité (Jn 20, 24) ; Philippe qui n’aura pas compris qu’en voyant Jésus, il voit le Père, (Jn 14, 9) et il y a aussi Judas, peut-être celui qui nous représente à des degrés différents bien sûr, et à des moments différents.

Nuit de prière, nuit de combat, comme le dit saint Paul aux Romains : « Luttez, combattez avec moi dans la prière. »

La prière de Jésus est cette disposition très humble de tout son être qui s’incline devant la volonté du Père : « Ma nourriture à moi, c’est que je fasse la volonté de Celui qui m’a envoyé et que je mène à bien son ouvrage. »

Quelle que soit la forme que prendra sa prière, c’est là le fond, la raison d’être de son être et de sa mission : mener à bien l’ouvrage, accomplir l’amour du Père, c’est-à-dire la révélation inépuisable du Père.

Ces moments de prière de la vie de Jésus, il faut les regarder toujours dans cette lumière : « Ma nourriture, c’est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé. » (Jn 4, 34) D’ailleurs sa première parole dans le Temple à douze ans ne fut-elle pas : « Ne saviez- vous pas que je dois être aux affaires de mon Père » (Lc 2, 49).

Jamais un homme n’a su prier comme Jésus a prié. Sa prière ne peut pas se comprendre hors du fait que Jésus est en même temps Dieu et homme. Dans sa prière, il exprime quelque chose de ce qui se vit dans la Sainte Trinité, l’inexprimable lien qui accorde l’un à l’autre le Père et le Fils.

Parole et réponse, Amour et retour d’amour, don et retour du don ; jusqu’à la venue de Jésus, la prière est restée enfouie dans un horizon très limité. Elle était encore sans voix ; en Jésus, elle peut maintenant s’exprimer et atteint du coup son plus haut accomplissement.

Entrons maintenant dans la prière du “Notre Père”. Mais auparavant, « osons nous approcher en toute confiance de la face du Père. » J’aime souvent relire ce passage de l’Exode où Moïse devant le buisson ardent, entend le Seigneur lui dire : « N’approche pas, ôte tes scandales » (Ex 3, 5). Nous nous habituons un peu trop aux formules ; c’est peut-être l’occasion de se rendre compte un peu plus de l’audace de notre prière. Il faut une bonne dose d’Esprit Saint pour dire en vérité cette prière du Notre Père. D’ailleurs dans la liturgie eucharistique, le prêtre introduit cette prière par : « Comme nous l’avons appris du Sauveur et selon son commandement, nous osons dire », ou l’autre formule : « Unis dans le même Esprit, nous pouvons dire avec confiance… »

En effet, grâce au don de l’Esprit, nous avons cette confiance filiale, cette joyeuse assurance, cette humble audace, cette certitude d’être aimé ; car il faut de l’audace pour appeler le Créateur, le Tout-Puissant, le trois fois Saint, Père, et même notre Père. Toute notre vie spirituelle est comme aimantée par ce désir de voir le Père, d’être en lui et avec lui.

Moïse avait demandé à Dieu son nom et Celui-ci a répondu : “JE SUIS QUI JE SUIS” (Ex 3, 14), comme une fin de non-recevoir ! Les exégètes interprètent ce nom en soulignant : je suis pour vous et non contre vous ; il est vrai que pour bon nombre, si Dieu existe, il est contre nous. Mais le Christ est venu pour nous révéler le vrai nom de Dieu : il est Père. Le Christ, le Fils du Père Éternel, nous donne ce nom nouveau ; quelle merveille et quelle grâce !

Ainsi, nous entrons dans le mystère du Père, tel qu’il est révélé par le Fils. Non seulement, il est le Père du Fils, mais aussi notre Père.

Pour prier en vérité le Pater, il nous faut un cœur humble et confiant comme des enfants bien-aimés de Dieu. Le Pater nous invite aussi à une conversion personnelle : devenir de plus en plus à son image et à sa ressemblance.

“Notre Père” : ce “notre” n’est pas une possession ; d’ailleurs qui pourrait posséder Dieu ? Mais bien plutôt une relation nouvelle à Dieu. Celui qui oublierait la paternité de Dieu, risquerait de sombrer dans un théisme désabusé ou un athéisme. Dire la paternité de Dieu, c’est proclamer un Dieu qui se donne sans cesse à son Fils, c’est une toute puissance qui se donne en donnant son Fils, qui se donne en livrant son Fils.

À travers les expériences de paternité humaine, nous pouvons percevoir celle de Dieu ; mais ce ne sont que des analogies, car Dieu est Dieu ! `Notre vie spirituelle est en devenir ; c’est une histoire familiale avec notre Père. Il nous veut libres et nous aide à acquérir cette maturité spirituelle. Nous sommes ses fils, mais des fils responsables et libres. C’est dire aussi que ce “notre” donne une dimension communautaire. Nous sommes frères d’un même Père !

“Notre Père qui es aux cieux”

Comme le rappelle le Catéchisme, le mot “cieux” ne signifie pas un lieu, mais une manière d’être ; il signifie bien plutôt sa dignité, sa majesté ; il est l’au-delà de tout. J’aime cette prière de saint Grégoire de Nazianze, Père cappadocien du IVe siècle :

« Ô Toi l’au-delà de tout, comment t’appeler d’un autre nom ? Quelle hymne peut te chanter ? Aucun mot ne t’exprime. Quel esprit te saisir ? Nulle intelligence ne te conçoit.
Seul, tu es ineffable ; tout ce qui se dit est sorti de toi… »

En commençant notre prière, le Christ nous exhorte à contempler le ciel. Il s’agit de nous élever jusqu’à Dieu, à tourner nos regards vers le Père. Bien plus, il s’agit de nous laisser saisir par le Christ afin d’aller là où il est lui-même, assis à la droite du Père : « Je reviendrai vous prendre avec moi, afin que là où je suis, vous soyez vous aussi. » (Jn 14, 4). Certes le temple est la maison du Père, c’est ce qu’a rappelé le Christ à ses parents affolés qui l’avaient perdu ; comme il l’a fait aussi en chassant les vendeurs du temple.

Mais, comme le dit sainte Élisabeth de la Trinité, notre âme est un ciel, lieu de la demeure du Seigneur.

C’est dire que le début du “Notre Père” est une contemplation ; il s’agit de faire une expérience de Dieu, une rencontre avec le Tout Autre.

Saint Grégoire de Nysse, autre père cappadocien du IVe siècle, frère de saint Basile, écrit : « Qui me donna des ailes pour m’élever spirituellement jusqu’à la hauteur de ces paroles sublimes, de quitter la terre, de passer la mer des airs et de pénétrer la beauté du ciel ; qui me donnera de me soulever jusqu’aux étoiles et de contempler leurs merveilles, d’aller plus loin encore, de traverser tout ce qui est mouvement et changement pour atteindre l’immuable essence ?…

Qui me donnera de quitter en esprit tout ce qui est soumis aux orientations intérieures pour me fixer en ce qui est immuable et sans changement ? Alors je pourrai exprimer le mot le plus intime et dire : « Notre Père qui es aux cieux. » Le pauvre premier astronaute, revenant de son voyage interplanétaire, affirmait avec une grande naïveté : Dieu n’existe pas, car je ne l’ai pas vu dans le ciel ! Il aurait dû étudier les Pères et méditer ce beau texte prophétique et théologique.

Oui, cette prière est une véritable ascension spirituelle et nous allons rester dans le mystère du Père tout au long de la première partie. Il nous restera ensuite à méditer sur les quatre demandes.

Mais n’allons pas trop vite, car il est bon de rester avec notre Père. L’union à Dieu est la finalité de la vie spirituelle ; elle est l’anticipation de la vie de gloire qui nous attend ; c’est cela le Royaume des Cieux ! Par l’union à Dieu, nous dépassons les limites de la matière et touchons à ce qui est derrière ce monde visible. Par l’union divine, nous touchons au Royaume, lequel n’est pas loin puisqu’il est déjà en nous.

Un chanteur, il y a quelques années, s’adressait ainsi à Dieu : « Notre Père qui êtes aux cieux, restez-y ! » Alors si mon cœur est le lieu de la demeure de Dieu, je suis prêt à chanter cela ! Si Dieu est au septième ciel, alors je lui dis, restez-y, car ce dieu rappelle ceux de l’Olympe trop éloignés de ce que nous vivons.

Mais le Dieu de Jésus-Christ ne reste pas enfermé dans un château fort ; il est descendu pour nous rejoindre. Isaïe l’a espéré : « Reviens, pour l’amour de tes serviteurs et des tribus qui t’appartiennent. Ah ! Si tu déchirais les cieux, si tu descendais, les montagnes fondraient devant toi ».

 

À Noël, cela s’est réalisé. C’est ce que nous chantons durant l’Avent : « Rorate cæli desuper : Cieux, répandez d’en-haut votre rosée et que les nuées fassent descendre le juste. »

« Un petit enfant, le Fils du Père éternel » est né pour nous sauver ; et il nous sauve en nous révélant le vrai visage de son Père. Le Pape François insiste sur cette proximité de Dieu ; « Qui m’a vu a vu le Père » ; désormais nous pouvons entrer dans le sanctuaire, dans le saint des saints.

Alors, « Que ton nom soit sanctifié »

Ouvrons la quatrième partie du Catéchisme qui est un véritable trésor pour la vie spirituelle. Voici ce qu’il écrit : « Après nous avoir mis en présence de Dieu notre Père pour l’adorer, l’aimer et le bénir, l’Esprit filial fait monter de nos cœurs sept demandes, sept bénédictions. Les trois premières, plus théologales, nous attirent vers la gloire du Père, les quatre dernières, comme des chemins vers lui, offrent notre misère à sa grâce. » (CEC n° 2803)

Arrêtons-nous sur le Nom de Dieu et de nouveau ouvrons le livre de l’Exode : « Dieu dit encore à Moïse : tu parleras ainsi aux fils d’Israël, Celui qui m’a envoyé vers vous, c’est le Seigneur, le Dieu de nos Pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob, c’est là mon nom pour toujours, c’est par lui que vous ferez mémoire de moi, d’âge en âge. » (Ex 3, 15).

La Révélation du Nom de Dieu constitue le moment décisif de l’idée de Dieu qui sera désormais celle d’Israël. Yahvé est le Dieu des Pères, d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Le Dieu des Pères est le Dieu des hommes. Il est sûr que le Dieu, rencontré par Moïse au Buisson ardent, ne peut décliner son nom comme les dieux d’alentour. Il est le Tout Autre ! Cette expression nous reporte vers l’inconnu, vers ce qui est caché. Le Nom que Dieu se donne fait voir la distance infinie qui nous en sépare. Ainsi se trouve justifié l’usage introduit en Israël, de ne plus prononcer ce nom de Yahvé et de le remplacer par des périphrases.

Il me souvient une rencontre avec Emmanuel Levinas, philosophe juif, s’adressant à des jeunes prêtres, nous disait : « n’oubliez pas cela ; Dieu est Dieu ; ne le défigurez pas et respectez son Nom. »

Le Nom de Dieu est le Nom par excellence ; il est cité ainsi dans les Écritures : “Nom Saint” (Lv 20, 3) ; Nom glorieux (Nb 9,5) ; Nom grand (1 R 8, 42) ; Nom redoutable (Ps 99, 3) et tant d’autres.

On n’hésite pas à invoquer le nom de Dieu, c’est-à-dire à appeler au secours ; à la différence des idoles qui ont des oreilles, mais qui n’entendent pas (Ps 115, 6), notre Dieu entend la prière simplement murmurée sur les lèvres.

Le Nom divin tient donc une place importante et nous comprenons pourquoi le Décalogue en interdit tout abus : « Tu n’invoqueras pas en vain le nom du Seigneur ton Dieu, car le Seigneur ne laissera pas impuni celui qui invoque en vain son nom. » (Ex 20, 7)

Mais alors que signifie : sanctifier ton Nom ?

Il est sûr que cela ne concerne pas le Nom de Dieu qui est saint par excellence ; c’est bien plutôt reconnaître la sainteté de son Nom, et de la traiter d’une manière sainte. « Dès la première demande du Notre Père, dit le Catéchisme, nous sommes plongés dans le mystère intime de sa divinité et dans le drame du salut de notre humanité. Lui demander que son nom soit sanctifié nous implique dans le dessein bienveillant qu’il avait formé par avance pour que nous soyons saints et immaculés en sa présence dans l’amour » (CEC N° 2807).
Sanctifier le Nom de Dieu, ce sera le reconnaître pour Dieu ; prendre conscience

qu’il est le Tout Autre et en avoir une expérience intérieure et vivante parce que l’adoration qui lui est due ne peut lui être donnée dans la mesure où nous savons à qui elle va.

Sanctifier le Nom de Dieu, c’est le connaître et découvrir qu’Il est la source de toute adoration, de tout honneur, de toute louange.

Appeler Dieu par son Nom, c’est donc rendre témoignage à sa sainteté.

Le Christ évoque lui aussi le Nom de Dieu. Rappelez-vous en saint Jean : « Père, glorifie ton nom » (Jn 12, 28). La gloire du Nom divin, le Christ la réalise par toute son œuvre qui culmine sur la Croix. Lui seul pouvait révéler aux hommes le Père (Mt 2, 25-27). La gloire du Père, c’est la gloire du Fils, mais le Père n’est connu dans sa vérité que dans le mystère d’amour et de don que constitue la Croix. Ainsi Père, Nom et gloire sont intimement liés ; l’heure de la plénitude de la révélation, c’est celle de l’élévation sur la Croix, dans la gloire.

Le Christ qui s’abaisse jusqu’à mourir, sera élevé par Dieu qui va lui conférer le Nom au-dessus de tout Nom. Il ne prend pas la place du Père qui demeure la source, mais le Christ exerce sa royauté, en étant tout ordonné à la gloire de son Père.

C’est pourquoi le Nom de Jésus est lui aussi source de grâce : « Quiconque invoquera le Nom du Seigneur sera sauvé » (Ac 2, 21).

Nos frères d’Orient aiment la prière du cœur, appelée aussi prière de Jésus ; elle consiste dans une invocation incessante du Nom de Jésus. Cette prière se fixe sur le rythme de la respiration ; c’est ainsi que l’esprit s’apaise et trouve le repos. Pour la tradition orthodoxe, le Nom de Jésus est comme une icône verbale.

Les Pères de l’Église qui ont commenté le Notre Père expliquent que cette prière nous permet de demeurer dans la sainteté : Que ton Nom soit sanctifié en nous qui sommes en lui. Origène, un père du IIIe siècle, écrit : « Exulter le Nom de Dieu en lui-même, c’est participer à l’effluve divin en naissant de lui » (Prière 24).

La prière du Notre Père est théologique, elle révèle qui est Dieu, non pas tant par le contenu du savoir, que par cet engendrement qu’elle provoque en chacun de nous. Cette connaissance est une naissance au sein de l’intimité de Dieu. Il s’agit alors de faire transparaître la sainteté du Nom du Père ; ce Nom doit briller en nous et sur nos visages.

Ainsi dès le début du Notre Père, Jésus nous rappelle cette exigence. La sainteté est au départ, sinon la suite du Pater n’aura pas de sens sur nos lèvres et surtout on ne passera pas à l’acte. En effet, comment travailler au Règne de Dieu, si le nom de Dieu n’a pas été sanctifié en nous ?

Le désir de sainteté ne suffit pas ; c’est la grâce sanctifiante reçue au baptême qui est à l’œuvre. Il nous faut retrouver l’attitude de Marie : « Qu’il soit fait en moi selon ta Parole ». Il s’agit de l’ouverture de notre cœur et du don de notre liberté. La sainteté n’est pas une vision personnelle, mais une symphonie chantée par tous les chœurs du ciel et de la terre.

Ainsi en cette première demande, nous sommes invités à demeurer dans le Royaume du Père. Ne descendons pas trop vite ; laissons-nous illuminer par la beauté du Nom divin.

« Que ton nom soit sanctifié » voilà un beau programme. La Révélation de Dieu s’accomplit par la communication de plus en plus approfondie de son Nom, gage de Salut. Et le Christ, qui seul a vu le Père, apporte cette plénitude de connaissance.

« Tout ce que vous demanderez en mon Nom, je le ferai, de sorte que le Père soit glorifié dans le Fils » (Jn 14, 13).

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Le recteur-archiprêtre

Né le 11 octobre 1951, Patrick CHAUVET est ordonné prêtre du diocèse de Paris en 1980 par le cardinal François MARTY. Professeur de français, latin et grec de 1972 à 1975 à l’institution Sainte-Croix de Neuilly, ou il devient aumônier après son ordination.Il est nommé en septembre 1984 directeur du Séminaire Saint-Sulpice à Issy-les-Moulineaux. Professeur […]

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