Quatrième conférence spirituelle de janvier
publié le 30/01/2017 dans Actualité

le dimanche 29 janvier 2017 à 17h00

Dimanche 29 janvier : « Seigneur apprends nous à prier – A l’école de Ste Elisabeth de la Trinité » 

 

Pour conclure ces quatre conférences sur la prière, je vous propose de reprendre tout ce que nous avons dit à partir de Sainte Élisabeth de la Trinité qui vient d’être canonisée par notre Pape François.

Mais qui est cette jeune carmélite ? Fille et petite-fille d’officier, Élisabeth Catez portait dans ses veines un sang de soldat, prompte à la riposte. Ses sept premières années furent traversées par de grands éclats de colère, souvent impossibles à maîtriser.

Sa première confession fut une véritable conversion ; depuis ce moment, elle entra en lutte contre ses défauts dominants comme sa colère et sa sensibilité. Cette phase du combat spirituel durera jusqu’à l’âge de dix-huit ans. «Avec son tempérament, Élisabeth deviendra une sainte ou un démon. »

Un changement rapide et profond s’opéra ; en effet, un jour, après avoir reçu la communion, il lui semble que le mot “carmel” était prononcé dans son âme ; l’aventure spirituelle commença.

Ainsi à dix-sept ans, elle tente de s’évader de ce triste monde de séducteur, mais sa mère s’y oppose… Il faudra alors qu’elle attende l’heure de Dieu.

Alors elle participe aux fêtes mondaines et aux réunions de toutes sortes ; elle se mêle joyeusement à la société au milieu de laquelle elle vivait, mais fuyant à chaque fois le péché.

À Dijon, Élisabeth se dévoue aux œuvres de la paroisse, notamment en s’occupant des enfants. Elle saura aussi apprécier les tartes de Francine, la meilleure pâtissière de Dijon, et rira de bon cœur des lourds repas qui, pendant trois jours, chargent les estomacs. Mais au milieu de ces fêtes mondaines, le cœur d’Élisabeth garde la nostalgie du carmel. Elle aime se retrouver seule avec le Christ.

Son combat spirituel contre ses défauts, et le triomphe sur sa nature, parce qu’elle a su changer de point d’appui, conduisirent la future sainte aux premières manifestations de ces grâces mystiques qui devaient transformer sa vie lentement et par touches successives ; puis avec sa profession au carmel, par un mouvement calme et continu ; enfin, dans la dernière phase des six mois passés à l’infirmerie à grandes envolées.

C’est en janvier 1899, à l’âge de 19ans, au cours d’une retraite, qu’elle prit conscience de ces premières touches divines ; écoutons-la : « L’oraison…, Ce degré d’oraison dans lequel c’est Dieu qui fait tout et où nous ne faisons rien, où Il unit notre âme si intimement à Lui que ce n’est pas nous qui vivons mais Dieu qui vit en nous… Oh, j’ai reconnu là les moments d’extase sublimes où le Maître daigne m’élever souvent pendant cette retraite et depuis encore… Après ces extases, ces ravissements sublimes pendant lesquels l’âme oublie tout et ne voit que son Dieu, Ah comme l’oraison ordinaire paraît dure et pénible, avec quelle peine il faut travailler à réunir toute ses puissances, comme cela coûte et paraît difficile. » (Journal, lundi 20 février)

Ces quelques lignes reprennent notre chemin. Certes, vous n’avez peut-être pas eu les extases dont parle Élisabeth, mais sachez qu’elles ne durent qu’un instant ! L’oraison “ordinaire” est le plus souvent sécheresse ; c’est d’ailleurs pour cela que l’on a du mal à persévérer. En revanche si nous n’avons pas de ravissement, nous avons cette union à Dieu, si importante puisque nous avons été créés pour cela.

Élisabeth, à l’école de Thérèse d’Avila et de son Chemin de Perfection, que je vous invite à lire lentement pour faire grandir en vous le désir d’être en Dieu, se sentait habitée. Elle rencontre au carmel un religieux dominicain, le Père Vallée, qui lui confirme que ces mouvements de grâce sont des dons de Dieu. Désormais la Trinité sera sa vie unique à travers tout. Elle finit par rentrer au Carmel et son mot d’ordre de toute sa vie intérieure : s’ensevelir au plus profond de son âme pour y trouver Dieu. Il y faut le travail de dépouillement et la grâce suprême qui transformera sa vie en lui donnant le sens de sa vocation définitive : être une louange de gloire à la Trinité.

Comme pour Élisabeth, comme pour chacun d’entre nous, nous entrons dans la prière comme dans un combat.

Le Pape François lors de son homélie pour la canonisation nous le rappelle : « voilà le mystère de la prière : crier, ne pas se décourager, et si tu te décourages, demande de l’aide pour tenir… Prier ce n’est pas se réfugier dans un monde idéal, ce n’est pas s’évader dans une fausse quiétude égoïste. Au contraire, prier c’est lutter, c’est aussi laisser l’Esprit Saint prier en nous. » (16 octobre 2016)

Les premiers pas de sa vie religieuse l’ont comblée. Un noviciat plein de grâces, puis une longue année où Dieu l’abandonne à elle-même, à ses impuissances, ses lassitudes, ses hésitations sur sa vocation ; oui, la facilité de l’oraison a disparu. Elle est passée, comme chacun d’entre nous, par une phase de purification, un détachement, le seul qui libère. Pas de recherche de sensations fortes, surtout pas. Mais une recherche de la foi pure !

Il y a une véritable conversion à faire ; ne pas compter sur les sens, mais sur la foi. C’est dire combien il faut la faire grandir.

Confiante dans le discernement de son père spirituel, elle reste au Carmel et y fait sa profession. Le combat est moins rude ; elle connaît encore des agitations, mais progressivement tout se calme. Le rythme paisible de cette vie au Carmel est simple et se ramène à quelques moments essentiels, toujours les mêmes, ceux que j’ai soulignés dans les trois premières conférences : faire silence, et croire à l’Amour qui est là, au fond de notre âme pour nous sauver.

Ecoutons sainte Élisabeth : « je sens tant d’amour sur mon âme ! C’est comme un océan en lequel je me plonge, je me perds ; c’est ma vision sur la terre en attendant le Face à face en la lumière. Il est en moi, je suis en Lui, je n’ai qu’à l’aimer, qu’à me laisser aimer et cela tout le temps, à travers toutes choses, s’éveiller dans l’amour, se mouvoir dans l’amour, s’endormir dans l’amour, l’âme en son âme, le cœur en son Cœur, afin que par son contact Il me purifie, me délivre de ma misère. » (44)

Toutes ces remarques montrent l’unification de son être. Mais nous pourrions vivre une telle communion avec notre Dieu. Même si nous n’avons pas atteint le même degré d’union mystique, je vous invite à méditer ces quelques lignes en demandant au Seigneur une telle grâce.

Le 21 novembre 1904, Élisabeth connaît un élan de grâce ; c’est sa sublime élévation à la Trinité : « Ô mon Dieu, Trinité que j’adore, aidez-moi à m’oublier entièrement pour m’établir en vous, immobile et paisible, comme si déjà mon âme était dans l’éternité. »

Oui, nous l’avons déjà dit, il faut s’oublier entièrement ; le moi encombre nos

vies ; d’où l’importance du silence. Qu’entendre par mort à soi-même, par cette lutte contre la nature sur laquelle insiste tant saint Jean de la Croix ? Ce n’est pas la nature elle-même qu’il faut écraser mais seulement ce qu’il y a de déréglé en elle. La recherche du silence intérieur ne demande pas de tuer les mouvements de notre nature, mais d’amoindrir les passions en ce qu’elles empêchent notre chemin intérieur.

L’ascèse ne doit pas étouffer la nature mais la rendre libre. C’est pour cela, qu’il est nécessaire qu’elle soit vécue dans l’amour : « Pour arriver à cet oubli de soi qui doit faire de nous de simples capacités du divin, il faut un long travail… la pénitence et la mortification ne sont que des moyens ; il ne faut pas s’arrêter au moyens… il faut, à travers la pénitence, arriver à Lui et ne vivre que de Lui. »

Ainsi l’ascèse doit faire de nous de simples capacités du divin pour être vraiment agent de silence dans l’âme. Cela n’empêche pas de garder nos âmes sensibles : pensez aux mystiques comme saint Bernard, saint Bruno ou aux tendres affections de François d’Assise et de Claire, de Jean de la Croix et Thérèse d’Avila, de François de Sales et Jeanne de Chantal.

Je pense aussi à la petite Thérèse qui écrivait à Mère Marie Gonzague : « En se donnant à Dieu, le cœur ne perd pas sa tendresse naturelle ; cette tendresse, au contraire, grandit en devenant plus pure et plus divine. »

Ce n’est pas la sensibilité qu’il faut écarter, mais l’émotivité, c’est-à-dire la sensibilité dans ce qu’elle a de déréglé.

Il ne s’agit pas de nier notre affectivité et nos sentiments humains ! Dieu nous aime comme nous sommes ! Attention aux excès dans l’ascèse ! Dieu ne veut pas nous détruire ! Plus l’âme entre dans le silence, plus elle entend la voix qui parle sans parole et plus elle doit se méfier, car les attaches sont de plus en plus subtiles. Saint Jean Climaque, un moine du VIe siècle écrit dans l’Échelle : « un seul cheveu suffit à brouiller le regard, un seul souci à détruire “l’hésychia”, (degré 27), c’est-à-dire le silence, le repos, le calme. »

Ou saint Jean de la Croix : « Qu’importe qu’un oiseau soit attaché d’un fil mince ou d’une corde ? S’il ne rompt le fil, il ne pourra prendre l’essor. Ainsi en est-il de l’âme qui s’est liée à quelque chose, laquelle, avec toutes ses vertus ne parviendra jamais à la liberté de l’union divine. » (Montée du Carmel, livre I, 11)

Nous retrouvons ici la question de la liberté spirituelle. Qu’est-ce qui l’entrave et qui ne me permet pas de m’unir totalement à Dieu et donc de répondre à ma vocation ? Je le rappelle, la source de la liberté est dans l’orientation de tout mon être vers ce pour quoi j’ai été créé, et la vocation fondamentale de tout baptisé est la vie en présence de Dieu pour entrer dans sa communion.

Cette liberté, vous devez l’exercer aussi par rapport aux écoles de prière ! Vous le voyez, je ne prêche pas pour ma paroisse. Le fait d’être attaché à des méthodes, des rubriques, à des habitudes pieuses, peut étouffer ou gêner la vie du silence dans l’âme.

« Ils sont vierges ceux qui suivent l’Agneau partout où il va, c’est-à-dire libres, séparés, dépouillés… libres de tout, sauf de leur amour, séparés de tout et surtout d’eux- mêmes, disponibles de tout, aussi bien dans l’ordre surnaturel que dans l’ordre naturel. Quelle sortie de soi cela suppose… (retraite 6ème jour) écrivait Élisabeth de la Trinité.

Le but suprême de ce chemin, de cette recherche du silence, c’est l’amour. « Au soir de cette vie, vous serez jugés sur l’amour » disait saint Jean de la Crois. Cette recherche de la perfection de l’amour nous demande des renoncements de toute la vie, mais la réussite du silence ne dépend pas tellement de nous ; lutter pour avoir le silence, sans l’obtenir est déjà un silence de l’âme, si ce sacrifice est fait par amour.

Le silence et la paix sont liées ; en effet, l’âme qui est entrée dans le mystère du silence, trouvera en lui la solution apaisante à tous les problèmes de la vie, la source de calme dans l’agitation et le trouble.

Revenons à Élisabeth et à ces deux dernières années ; elle n’est plus sur le Mont de la Transfiguration, mais au Golgotha. C’est la phase la plus sublime de sa vie. Elle ressent une fatigue telle que sans le secours de Dieu, elle eût succombé. Au début du carême de 1906, sainte Elisabeth tombe sur le texte de saint Paul aux Philippiens : « Il s’agit pour moi de connaître le Christ, d’éprouver la puissance de sa résurrection et de communier aux souffrances de sa Passion, en devenant semblable à lui dans sa mort. » (Ph 3, 10)

Elle est saisie par cette parole ! Une grave maladie d’estomac se déclare ; elle appelait cette maladie mystérieuse – nous ne sommes qu’au début du XXe siècle – la maladie de l’amour. Ce fut pour elle une entrée définitive dans l’union transformante. Elle n’avait plus qu’un seul désir : se donner au service des âmes. Elle rêvait de mourir transformée dans le crucifié.

Les Pères de l’Église aimaient rappeler qu’il y a trois monts à parcourir durant notre vie : le mont des Béatitudes pour se rappeler que nous sommes appelés au bonheur ; le mont Thabor, pour nous faire goûter la vie en Dieu et le Golgotha pour nous unir aux souffrances du Christ, Lui qui nous a tant aimés.

Le Calvaire est le chemin de la Trinité, c’est ainsi que la vie spirituelle d’Élisabeth se réduit à la fin de sa vie à l’essentiel : la transformation dans le Christ par amour, une intimité filiale de presque tous les instants avec la Vierge et le sens trinitaire de son baptême. Jamais on ne la vit à la fois si divine et si humaine. D’ailleurs au cœur de ses souffrances, elle ne quittera jamais son sourire. Ces derniers mots avant de partir vers le Bon Dieu : « Je vais à la lumière, à l’Amour, à la vie »

Sainte Élisabeth a établi toute sa vie spirituelle sur la lumière du « trop grand amour » (Ep 2, 4). Écoutons-la une nouvelle fois : « C’est l’amour que je vous souhaite. Ce mot renferme, il me semble, toute la sainteté. Aimons-le donc passionnément, mais de cet amour profond et calme ! Restons recueillies près de Celui qui est l’immuable, dont la charité est toujours sur nous… Allons à Celui qui veut que nous soyons toutes siennes et qui nous enveloppe ; si bien que nous ne vivions plus, mais que lui vive en nous ! À Dieu, qu’Il soit notre unique Tout. » (n° 15)

Quel est le terme de l’amour : se donner, s’écouler tout entier en Celui que l’on aime ; l’amour fait sortir de soi Celui qui aime pour le transporter dans le sein de l’être aimé. Comme la petite Thérèse, Élisabeth a trouvé sa vocation dans l’amour : « je veux être sainte, sainte pour faire son bonheur, demandez-lui que je ne vive plus que d’amour, c’est ma vocation. »

Au moment où tout meurt en elle, éclate plus que jamais cette primauté de l’amour : « Marquez tout du sceau de l’amour. Il n’y a que cela qui demeure ». C’est la dernière pensée qu’elle adresse à ses sœurs récitant autour d’elle la prière des agonisants : « Au soir de la vie tout passe, l’amour seul demeure. Il faut tout faire par amour. » Toute sa doctrine de l’habitation divine se résume à un continuel échange d’amour : « Il y a un être qui s’appelle l’Amour et qui veut que nous vivions en société avec Lui. »

Quand Élisabeth se consacre à la louange de la Trinité, elle se consacre à la louange de l’amour. Elle veut souffrir le martyre de l’amour. Plus précisément, elle veut s’offrir en victime à l’amour de Dieu. Nous retrouvons la petite Thérèse.

Elle sait que la source originelle de tout amour trône dans son être le plus intime : « c’est en réalité l’Esprit d’amour et de force qui transforme l’âme, car lui ayant été donné pour suppléer à ce qui lui manque, Il opère en elle cette glorieuse transformation. Saint Jean de la Croix affirme que “ peu s’en faut que l’âme livrée à l’amour, par la vertu de l’Esprit Saint ne s’élève jusqu’au degré dont nous venons de parler ”, dès ici-bas ! Voilà ce que j’appelle une parfaite louange de gloire » (Le ciel dans la foi, p. 42). Oui, Élisabeth sait que seul l’amour l’unit à Dieu. Elle redit à sa façon les mots de Jésus à sainte Angèle de Foligno :

« C’est moi qui vient et je t’apporte la joie inconnue… je vais entrer au fond de toi.

Ô mon époux ! Je me suis posé et reposé en toi ; maintenant possède-toi et repose- toi en moi !

Aime-moi ! toute ta vie me plaira, pourvu que tu m’aimes !…
Je ferai en toi de grandes choses, je serai connu en toi, glorifié, clarifié en toi. » L’amour qu’Élisabeth a pour Dieu l’attire, l’entraîne vers lui. Cet amour qui est Dieu

et que Dieu dispense est par sa seule présence une puissance purifiante, rédemptrice. Rien d’autre n’est nécessaire que cette présence et un contact pour sanctifier ce qui n’est pas encore saint. En participant à cette présence d’amour, l’âme purifiée est dotée de la même puissance.

Elle loue alors le caractère apostolique de l’amour, de la vie toute donnée et offerte au service de Dieu. Élisabeth est convaincue que les offices de Marthe et Marie ne s’excluent pas. La vie contemplative renferme en soi autant d’action que la vie active, et ceci d’autant plus que l’âme s’y donne plus exclusivement. L’amour au service de Dieu est toujours aussi un service envers l’œuvre de Dieu, les âmes. C’est pourquoi elle nous souhaite l’amour.

« Cet amour nous entraîne dans les détours et les sentiers que lui seul connaît ; et il nous entraîne sans retour, nous ne revenons plus sur nos pas. » (Le ciel n° 8)

Que ces conférences sur la prière ravivent en nous ce désir de l’ouverture spirituelle, car il s’agit bien d’une ouverture, pas n’importe laquelle, celle de la sainteté.

 

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Le recteur-archiprêtre

Né le 11 octobre 1951, Patrick CHAUVET est ordonné prêtre du diocèse de Paris en 1980 par le cardinal François MARTY. Professeur de français, latin et grec de 1972 à 1975 à l’institution Sainte-Croix de Neuilly, ou il devient aumônier après son ordination.Il est nommé en septembre 1984 directeur du Séminaire Saint-Sulpice à Issy-les-Moulineaux. Professeur […]

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