6e conférence sur la Sainteté : Un chemin d’unité divine
publié le 13/02/2019 dans Non classé

La semaine dernière, nous avons retracé la vie de Thérèse d’Avila ; vie plus agitée que celle de la petite Thérèse ! Chaque chemin de sainteté est différent ; il a fallu pour Thérèse d’Avila vingt années pour vivre sa conversion, pour faire sauter ces résistances qui l’ empêchent d’avancer.

Ce fut nettement plus rapide pour la petite Thérèse ; elle n’est pas plus sainte ; leurs chemins sont tout aussi beaux, et je suis sûr qu’a travers leur vie, nous nous retrouvons un peu, même si nous n’avons pas de vision !

Aujourd’hui, à partir du “Chemin de la Perfection” et du chapitre des deuxièmes Demeures, je souhaite vous mettre à son école de prière.

Mais auparavant, préparons-nous à l’oraison de recueillement. Le débutant doit avoir le désir de voir Dieu ; les disciples voyant Jésus prier, lui demandaient la science de l’oraison et c’est une prière vocale que Jésus leur a enseignée.

N’oublions pas que la prière vocale est la première forme d’oraison.

Il y a ensuite la prière liturgique qui nous dispose à entrer dans le mystère de Dieu. Cette prière doit être vivifiée par la prière intérieure.

La lecture méditée est au service du commerce d’amitié avec Dieu qui est l’acte essentiel de l’oraison. Ce sera l’oraison du novice. La méditation crée en nous le désir de faire oraison. C’est alors le moment de faire le chemin.

Commençons par l’oraison de recueillement, accessible à tous !

« L’âme y recueille toutes ses puissances et rentre au-dedans d’elle-même, avec son Dieu. » (Chemin, XXX) Il s’agit d’un recueillement réalisé par un effort de notre volonté. Il faut s’arracher aux choses extérieures pour se porter vers le centre de l’âme. Ce recueillement conduit notre âme dans le temple le plus intime du Seigneur ; c’est là où nous prenons contact avec lui et que nous nous occupons de lui. Attention, il ne s’agit pas d’une inactivité paresseuse ; ce n’est pas la spiritualité du “transat”. Le recueillement et la recherche active de Dieu vont de pair. Écoutons-la : « les sens se retirent des objets extérieurs, et les méprisent tellement que les yeux du corps se ferment d’eux-mêmes pour ne plus considérer les créatures et pour que le regard de l’âme s’éveille davantage ». C’est alors l’entrée dans la Trinité. L’oraison de recueillement doit déborder progressivement en toute notre vie.

 

Mais comment y parvenir ? Tout d’abord, commencer par un acte de foi :  je crois que Dieu est présent dans mon âme. Il est bon d’en faire aussi l’expérience ; il ne s’agit pas d’avoir des frissons ! Mais bien plutôt sentir une présence intérieure, une consolation, un appel du Seigneur. Ne vous inquiétez pas ; si vous n’avez pas encore fait une telle expérience, elle arrivera plus tard.

Après l’acte de foi, réciter un confiteor, puis se mettre en compagnie du Maître en récitant lentement un “Notre Père”. Il faut ensuite maintenir ce contact avec le Maître grâce à nos facultés.

Par exemple, travailler notre imagination à partir d’une scène évangélique : le paysage, l’attitude du Christ. Faites fonctionner votre entendement, mais pas trop longtemps.

Pour se tenir en présence de Dieu, il suffit d’un simple regard de foi, une courte lecture méditée, la contemplation d’une icône.

Que m’apporte l’oraison de recueillement ? Chez sainte Thérèse, l’orientation de son oraison est christocentrique ; elle est simple, vivante ; elle est plus intuitive que discursive ; Thérèse recherche le Christ. Et s’il y a échange réel avec lui, alors le commerce d’amitié sera fécond. L’oraison nous fait chercher Dieu au centre de notre âme qui devient un véritable ciel ; elle nous fait entrer par le Verbe dans la vie Trinitaire et nous fait goûter aux réalités surnaturelles. C’est alors qu’il y a apaisement de nos facultés ; nous ne pensons plus, nous sommes là !

On a atteint la finalité de l‘oraison : Dieu lui-même se donne à l’âme par la contemplation.

Certes, il y a les distractions et les sécheresses ; il y a l’évasion de l’intelligence… nous ne sommes pas tout seul ! Thérèse confie : « Très souvent pendant plusieurs années, j’étais beaucoup plus préoccupée du désir de voir s’achever l’heure d’oraison et d’entendre les coups de l’horloge… » qui marquaient la fin de l’oraison à la chapelle.

Il y a aussi les tendances pathologiques, comme la mélancolie, le scrupule, l’imaginatif, l’agité instable… Finalement, il faut être en bonne forme pour faire oraison !

Il y a aussi les mises à l’épreuve du Seigneur, mais auparavant vérifier la paresse, votre ascèse du recueillement, votre humilité, votre journée en présence de Dieu.

Ce dont je suis sûr, c’est que cette oraison de recueillement est très accessible.

Avançons avec l’oraison simplifiée. Pour y arriver, il faut tout d’abord une vie bien ordonnée pour qu’y brille le reflet des dispositions intérieures. Vous avez acquis cette facilité à vous mettre en présence de Dieu ; les louanges se simplifient, la présence aimée apparaît ; l’intelligence perd le goût des raisonnements et des méditations ; c’est alors le simple regard de l’âme.

 

Comme le dit Thérèse, silence et repos sont les attitudes de l’amour. C’est un regard actif dans le silence. Celui qui a l’habitude de faire oraison quotidiennement, arrive facilement à cette oraison simplifiée.

Allez, soyons audacieux et mettons nos pas dans ceux de sainte Thérèse en évoquant la contemplation.

Cela suppose le don de soi, l’humilité, le silence, la solitude et les dons de l’Esprit. Dieu intervient au cours de l’oraison et c’est alors que l’oraison devient contemplation. Sainte Thérèse dit de la contemplation qu’elle est un « regard simple sur la vérité sous l’influence de l’amour. » C’est l’amour qui porte l’esprit vers le regard ; c’est lui qui simplifie ce regard et le fixe sur l’objet. Dans cette contemplation surnaturelle, l’âme connaît le mystère divin par l’amour. Ainsi le fruit de la contemplation est un accroissement de l’amour en nos cœurs.

La contemplation surnaturelle est la forme le plus haute de la contemplation ; il s’agit de la contemplation de la vérité divine elle-même.

On pense à l’extase d’Ostie qu’ont connue ensemble saint Augustin et sainte Monique.

Nous sommes au-delà des vérités dogmatiques ; la foi pénètre en la vérité divine ; c’est une véritable entrée dans le mystère ; nous commençons à deviner l’être de Dieu, son essence divine. De l’obscurité du Mystère jaillit, grâce aux dons de l’Esprit reçus à la confirmation, une clarté confuse qui produit paix et saveur dans le mystère, contemplation dans la foi, sans les opérations de l’intelligence. Même si ce moment est rapide, Dieu est intervenu dans nos cœurs ; il a touché nos cœurs.

Il s’agit bien d’une contemplation surnaturelle puisque son objet est la vérité divine ; elle est réalisée par la foi, vertu infuse surnaturelle, perfectionnée par les interventions de Dieu. C’est bien l’amour qui est au principe du mouvement de la foi vers la vérité divine. C’est par amour que Dieu intervient. L’amour engendre la connaissance ; nous retrouvons une nouvelle fois l’enseignement de saint Augustin. La charité assure la connaturalité avec Dieu. La contemplation est bien la science de l’amour.

Les effets de cette contemplation sont très variés. Saint Jean de la Croix dans la strophe 3 de “Vive Flamme” les décrit. Écoutons-le pour faire grandir notre désir d’une telle contemplation :

« En une seule touche d’union, l’âme reçoit connaissance de tous les attributs divins…

La splendeur que lui communique l’être de Dieu lui verse lumière et amour en tant que tout puissant…

 

 

L’âme se trouve comme engloutie dans un océan de flammes légères dont chacune la blesse subtilement d’amour…

Merveilleux spectacle de voir l’âme tout inondée des eaux divines ! Elle est comme une fontaine abondante qui déverse de toutes parts ces eaux. »

La contemplation conduit ainsi à l’union parfaite, transformante par la ressemblance d’amour. L’âme y est purifiée, éclairée, parée de lumière, de la beauté, des richesses de Dieu.

Nous avons souvent l’impression d’être seul dans cette recherche de Dieu, mais Jean de la Croix précise que « si l’âme cherche son Dieu, son Bien-Aimé la cherche avec infiniment plus d’ardeur. Si elle lui envoie ses amoureux désirs, aussi odoriférants pour lui que la vapeur de la myrrhe et de l’encens, Dieu, de son côté, lui envoie l’odeur de ses parfums, c’est-à-dire ses inspirations et ses divines touches qui l’excitent à courir après lui… c’est Dieu qui dans l’union est le principal agent. »

Sommes-nous appelés à une telle contemplation ? Oui, naturellement ! Par le baptême, nous avons les vertus infuses et par la confirmation les dons de l’Esprit.

Toute âme peut être mue par Dieu et portée à la plénitude de la vie mystique et la contemplation surnaturelle. La sainteté est une, mais les dons y sont variés. Nous sommes tous appelés à la plénitude de l’union et de la charité, mais les chemins qui conduisent à ces sommets viennent de points si éloignés. Comme l’écrit sainte Thérèse dans “Le chemin de Perfection” : « Ne restez pas en chemin ; combattez avec courage ».

Mais ce n’est là qu’un bout de chemin ; nous ne sommes qu’à la troisième demeure ; mais c’est un bon début. Ce sont dans les demeures quatre à sept que la vie mystique s’épanouit. Nombreux sont ceux qui, dans la quatrième demeure, connaissent une contemplation intermittente et imparfaite et subissent alors une purification.

Les trois dernières demeures demandent de la peine, des mortifications, des périodes de sécheresse, mais aussi les impatiences ! Nous voulons arriver tout de suite à la dernière demeure.

« Les esprits fuient le travail, ils ne peuvent accepter la moindre désolation, la moindre mortification ; ils ne savent ce que c’est que la désolation, la moindre mortification ; ils ne savent ce que c’est que la vraie patience » écrit Jean de la Croix dans “Vive Flamme”.

Thérèse comme Jean de la Croix sont des maitres à prier. Ces deux grands mystiques nous donnent le goût de prier et de faire oraison. La finalité est l’union à Dieu, la configuration au Christ, la participation à la vie Trinitaire. La porte d’accès à l’union à Dieu est la contemplation qui « n’est qu’une infusion secrète, pacifique et amoureuse de Dieu en l’âme ; et cette infusion, lorsqu’elle ne rencontre pas d’obstacle, embrasse l’âme de l’esprit d’amour ».

Il s’agit donc d’abord de la contemplation de Dieu, de son regard sur nous. « L’âme n’a qu’à se laisser regarder par Dieu ; elle n’a qu’à recevoir » ; c’est là une conversion à faire !  Nous n’avons qu’à nous donner à Dieu. Alors dit Jean de la Croix « peu à peu et très promptement la paix et la quiétude divine lui seront versées, avec d’admirables et sublimes connaissances de Dieu, tout imprégnées d’amour ».

Cette connaissance divine est tout autre que la connaissance intellectuelle. C’est une connaissance qui est le fruit d’une touche d’amour.

Comment percevoir cette touche divine ? On fait l’expérience d’une paix profonde, une tranquillité et surtout un silence intérieur. Il est vrai qu’au début, notre âme n’expérimente que sécheresse et obscurité ; mais ce sont les effets de la lumière divine qui éblouissent l’âme.

« Pour recevoir cette connaissance amoureuse de la part de Dieu, l’âme doit se tenir dégagée, paisible et sereine. » Mais attention, cela ne se fait pas en un jour ! Il faut du temps pour favoriser l’affinité de l’âme vis-à-vis de Dieu ; nous devons nous sensibiliser aux choses de Dieu. Comme le dit Jean de la Croix : « Il est nécessaire que l’esprit s’assouplisse. »

Si Dieu est amour, cet amour divin doit être accueilli par un autre amour. Il s’agit d’entrer dans cette attention amoureuse. L’intelligence, avec son travail discursif sur Dieu, cède la place à un regard de foi enflammé d’amour qui nous met en présence de Dieu, qui nous dirige vers Dieu, qui nous met près de Dieu. Sainte Thérèse insiste beaucoup sur la proximité ; c’est là une prise de conscience de la compagnie du Seigneur. On vit cette proximité en étant amoureusement attentif à lui ; une attention de foi très pure, souvent dépouillée de sentiments. Il faut un silence du sensible, du discours et chercher un recueillement paisible.

Ce recueillement et ce mouvement vers Dieu ne se réalisent que par des actes répétés, tout simples qui se limitent à une prise de conscience de la présence de Dieu. Cette oraison d’attention amoureuse est caractérisée à la fois par une grande sobriété et par une absence de pensées, d’images, de paroles et d’autre part par un mouvement amoureux, accompagné de paix et de calme. L’intelligence doit s’enrichir par la foi, mais la foi a besoin de l’intelligence. Si dans l’oraison, il y a une simplification du travail intellectuel en vue d’un simple regard de foi sur Dieu, l’intelligence cependant continue à jouer son rôle : pour être auprès du Seigneur, il faut penser à lui. L’intelligence devient servante ; elle s’efface devant la foi active s’exprimant dans un regard tout amoureux sur Dieu.

La prière répétitive, comme dans l’Église orientale, nous rend plus paisible en Jésus ; elle nourrit et fortifie l’amour. On est attiré vers le cœur où règne un autre climat qu’à la surface.

 

Dans ce climat de paix, l’attention amoureuse est comme un fleuve qui coule paisiblement vers la mer. Et la répétition du Nom de Jésus, entrecoupée de moments de silence, maintient le fleuve dans son lit, écarte les distractions et porte l’amour vers son but ; elle garde l’âme dans cette attitude amoureuse et la prépare à l’action de Dieu.

Il nous faut conclure. Nous l’avons vu avec ces deux belles figures de sainteté que la foi porte toute véritable spiritualité chrétienne. Croire, c’est s’appuyer sur des réalités invisibles ; et il est vrai qu’aujourd’hui, nous voulons “sentir”. Il est bon de réentendre que la véritable expérience divine, la seule plénière est celle de la foi pure ; croire, c’est aimer sans voir ni sentir. Il est vrai qu’au début, nous sentons cette présence ; mais plus nous avançons, plus nous découvrons le chemin : croire sans voir, espérer sans toucher, aimer sans sentir. Austère ? Non, c’est la nuit qui exprime sa splendeur ; c’est dans la nuit que la lumière brille avec éclat. La tension entre le Thabor et le Golgotha appartient à l’essence même du christianisme et surtout de l’amour.

Nous avons besoin d’une prière contemplative ; l’inflation de la parole, dans la prière comme dans la liturgie, devient envahissante.

Il y a une énorme différence entre jongler avec des idées sur Dieu, parler avec Dieu ou être en Dieu. Cette dernière prière n’exige aucune synergie : elle en donne. C’est une plongée dans le silence, celui de Dieu.

N’oublions pas que la prière contemplative est la source de toute évangélisation. Le contemplatif est joyeux, pacifié, donné et sa seule présence évangélise.

La prière contemplative assure la pureté de l’amour humain. L’amour est don et accueil. Dans la contemplation, on reçoit l’amour trinitaire. C’est lui qui transfigure l’orant et qui en fait un modèle de sainteté.

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