4e Conférence sur Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus
publié le 15/02/2018 dans Non classé

 

Que de portraits erronés de Thérèse faits par des biographes !

On nous a présenté Thérèse comme le petit ange, fleur bleue de la piété qu’elle fût pour son entourage.

L’autre portrait, c’est l’être accablé par la vie, précurseur de l’existence absurde qu’elle est pour certains romanciers comme Camus.

Mais, depuis le début de notre chemin spirituel, nous le savons bien, Thérèse ne se réduit ni à la piété, ni à l’existentialisme. Pour la comprendre, il faut un peu de la folie de l’espérance. Thérèse peut faire peur. Je pense à ce mot de Georges Bernanos :

« J’ai vu mourir un saint, moi qui vous parle, et ce n’est pas ce qu’on imagine. Il faut tenir ferme la-devant : on sent craquer l’armure de l’âme » et il avait comme livre de chevet le volume des dernières paroles de la jeune        Rappelez-vous ces paroles de Thérèse prononcées trois mois avant de mourir. « Avance, avance, réjouis-toi de la mort qui te donnera non ce que tu espères, mais une nuit plus profonde encore, la nuit £blasphémer… j’ai peur d’en avoir trop dit. »

Thérèse entre dans la certitude de sa mort prochaine ; et c’est le moment où elle livre le principal message de sa vie.

C’est le cri de l’espérance contre toute espérance. Thérèse réinvente cette petite voie : faire confiance jusqu’au bout de la nuit ; suivre le Christ, dire oui jusqu’au bout parce qu’on est sûr d’être aimé. Au cours de telles épreuves, il faut tout simplement tenir, comme on peut, dans la nuit.

Nous rencontrons nombre de personnes, peut-être nous-mêmes, qui connaissent de telles épreuves, face au travail, l’oubli, l’ingratitude, la solitude affective, les échecs, la souffrance…

Il s’agit de tenir en continuant à aimer avec confiance. Thérèse le fait dans l’abandon apparent de Dieu :

 

« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné » (Ps 21) c’est le cri du Christ en Croix.

Que de souffrances ! Thérèse va mourir de soif et d’étouffement.

L’attente de sa mort : Elle est à l’infirmerie et ses sœurs ont déjà préparé les cierges qui seront autour de son cercueil et au loin Thérèse entend ses sœurs répéter le “Dies Irae”. Elle n’a plus rien sur quoi s’appuyer : la détresse des ténèbres et la nuit de la foi. Elle n’a plus de force, elle n’a plus de désir ; elle n’est pas préservée de la peur : « Je me demande comment je ferai pour mourir. Je voudrais pourtant m’en tirer avec honneur ! Enfin, je crois que ça ne dépend pas de soi ».

Vous le voyez, rien d’exalté en elle ! Pas d’illusion ! Thérèse ne s’enfuit pas. La peur est là, mais elle ne s’y arrête pas.

Quel est alors son secret ? La confiance et l’abandon.

Devant cette douceur, ce silence, cet humour même, des hommes ont désarmé. Que reste-t-il à Thérèse pour tenir et avancer ? Sa faiblesse, son incapacité, sa détresse, sa nuit, son néant pour arriver à Dieu et par la confiance, les ténèbres ont un sens. Thérèse a vécu et compris le retournement de l’espérance : être chrétien, cela ne veut pas dire d’abord être quelqu’un de bien, mais à cause de sa faiblesse, apprendre à s’en remettre à un autre, apprendre à changer de point d’appui, apprendre à s’offrir à Dieu.

C’est ainsi qu’elle a découvert le vrai visage du Dieu de Jésus-Christ, celui qui se présente à nous dans la faiblesse et qui attend notre confiance.

Thérèse doit accepter d’être dépassée par l’excès d’amour qui lui fait face.

Pour elle, comme pour Pierre, la samaritaine ou le bon larron, le pas de l’impossible est devenu possible !

C’est précisément la confiance et l’abandon qui font ce lien entre l’impossible et le possible. Accepter parfois d’être broyé par l’impuissance, peut-être même par notre péché. Cela devient la voie vers la pauvreté qui obtient tout de Dieu.

« Ma folie à moi, c’est d’espérer » dit Thérèse, c’est-à-dire de s’abandonner. L’abandon est l’attitude spirituelle de ceux qui se savent aimés parce qu’ils n’ont plus rien.

Restons quelques instants sur l’abandon : Il est une remise de soi-même entre les mains de Dieu. Écoutons Bossuet dans son discours sur l’acte d’abandon : « cet acte livre tout l’homme à Dieu, son âme, son corps, ses pensées, tous ses sentiments, tous ses désirs, … » Pour se remettre ainsi corps et âme à Dieu, il faut, non seulement croire à la bonté et à l’amour tout-puissant du bon Dieu, mais se fier complètement à lui. Le détachement, la foi en la Providence, la confiance en Dieu ne font que commencer l’abandon. Pour qu’il soit complet, pour la livraison à Dieu sans réserve, il faut l’amour. L’abandon au milieu des ténèbres réclame une affection filiale. Comme le dit Saint François de Sales : « se confier en Dieu parmi la douceur et la paix des prospérités, chacun presque le sait faire ; mais de se remettre à lui entre les orages et les tempêtes, c’est le propre de ses enfants ; je dis se remettre à lui avec un entier abandon. »

L’abandon nous unit à Dieu ; il mène à la perfection du saint amour, en même temps qu’il permet à l’âme d’exprimer son amour. Mais n’allez pas croire que nous restons passifs dans cet acte d’abandon. Cela doit être à la fois l’œuvre de la grâce et notre libre coopération. Saint François de Sales s’il recommande l’abandon à sainte Jeanne de Chantal comme un « endormissement amoureux de l’esprit entre les bras du Sauveur, » ajoute immédiatement : « Demeurez en la tranquille remise de vous-même entre les mains de Notre Seigneur, sans jamais cesser de coopérer soigneusement à sa sainte grâce par l’exercice des vertus et occasions qui se présentent. »

Pour maintenir l’âme dans cette soumission amoureuse et confiante à Dieu, il faut des efforts très actifs. Tenir une tranchée sous le feu de l’ennemi n’est point pour le soldat une position de repos !

Il y a donc dans notre vie spirituelle un équilibre à garder entre l’abandon à Dieu et le travail personnel. Comme l’écrivait saint Thomas d’Aquin : « c’est être fou et tenter Dieu que d’attendre sans rien faire son secours dans les choses où nous pouvons nous aider en agissant. »

Alors, quels sont les fruits de l’abandon ?

Tout d’abord la liberté. L’abandon nous rend libres à l’égard de nous-mêmes. Il supprime les retours anxieux de l’âme sur elle-même. Il nous donne aussi la liberté à l’égard du prochain : « nul respect humain ne nous arrête ; les jugements des hommes, leurs critiques, leurs railleries, leurs mépris ne sont plus rien pour nous ; du moins dit le Père Grou, ils n’ont pas la force de nous détourner de la voie droite.

La liberté enfin à l’égard de Dieu, car l’âme a librement accepté tout ce qui vient de sa part.

Le deuxième fruit est la paix. Le Père de Caussade écrit : « cette détermination bien arrêtée de ne chercher que Dieu et de vouloir tout ce qu’il veut, c’est par excellence la bonne volonté à laquelle la paix a été promise. »

Saint François de Sales, quant à lui, écrit à la supérieure de la Visitation « Ne demandez rien ni ne refusez rien de tout ce qui est en la vie religieuse. C’est la sainte indifférence qui vous conservera en la paix de votre époux éternel… »

Dans les souffrances, la meilleure disposition de l’âme, son appui le plus ferme, c’est l’abandon. Il fait aimer jusqu’à la souffrance.

 

Le troisième fruit est la joie, car l’acte d’abandon assure la parfaite tranquillité. Rien ne nous déconcerte, rien ne nous attriste quand nous voulons que ce que Dieu veut.

Nous voyons comment saint François de Sales a profondément marqué sainte Thérèse. La voie d’enfance n’est certes pas compliquée, mais elle suppose un détachement peu commun, une humilité extraordinaire et une obéissance insigne, une mortification continuelle, une victoire de soi-même sans relâche. « Ne croyez pas disait la Sainte à l’une de ses novices, que c’est une voie de repos ».

Thérèse est sûre d’être aimée parce qu’elle n’a plus aucun appui en elle-même pour espérer. Mieux, elle espère, parce qu’elle est sans espérance.

Il s’agit d’offrir son propre néant ; mais il faut commencer par donner tout le reste pour arriver à donner cela. Oh ! Il ne s’agit pas de souffrir ou de ne pas souffrir, mais de garder la douceur de l’amour, la paix de l’amour à travers tout.

Le Christ en Croix est un torturé, mais il est avant tout celui qui aime. Si Jésus a été crucifié, ce n’est pas pour faire de nous des crucifiés, c’est pour faire de nous des enfants bien-aimés du Père.

Le mystère de l’Abandon n’est pas un mystère d’héroïsme ? Mais un mystère de confiance et d’amour.

S’abandonner à Dieu ne consiste pas à souffrir avec courage, ni même à souffrir tout court, mais accepter comme Thérèse d’avoir peur de souffrir.

L’abandon ne consiste pas à franchir un obstacle, mais à être parfois écrasé par lui ; non pas à être grand, mais petit.

L’abandon ne consiste pas à déployer de la vertu, mais à voir peut-être toute notre vertu mise en déroute et à l’accepter avec amour.

Et, pour accepter par amour d’être sans force, ce n’est pas de la force qu’il faut, c’est de l’amour.

« Que ta volonté se fasse et non la mienne » ceci est de l’ordre de l’amour. Pas de l’amour à la manière humaine : cet Amour n’est pas de chez nous ; il faut que la Trinité l’insuffle en nous ; il faut qu’Elle vienne elle-même aimer en nous, et cet amour produit la joie parfaite.

Mais tout en nous aimant d’un amour absolument gratuit et miséricordieux, Dieu nous donne la possibilité de l’aimer en retour. Dieu attend la réciprocité de notre amour. Thérèse s’émerveillait de cette vérité. Etre enfant de Dieu, c’est multiplier les petits actes de délicatesse afin de lui prouver notre amour.

 

Elle dit ce que signifie pour elle « vivre comme un enfant devant Dieu. »

« C’est reconnaître son néant, attendre tout du bon Dieu, comme un petit enfant attend tout de son Père, se sentir incapable de gagner sa vie, la vie éternelle du ciel… Mais l’enfant est aussi celui qui n’a d’autres occupations que celles de cueillir des fleurs, les fleurs de l’amour et du sacrifice et de les offrir au bon Dieu pour son plaisir. » (6 août 1897)

Oui, nous pouvons plaire à Dieu par l’offrande de nos sacrifices. Nous pouvons rendre au Seigneur amour pour Amour. L’amour de Dieu pour ses créatures n’est pas paternaliste.

Après avoir exprimé dans le manuscrit B sa grande découverte de septembre 1896 « dans le cœur de l’Eglise, ma Mère, je serai l’Amour », Thérèse explique comment elle va monnayer son amour dans les petits riens de la vie quotidienne.

« Je n’ai d’autres moyens de te prouver mon amour que de jeter des fleurs, c’est-à-dire de ne laisser échapper aucun petit sacrifice, aucun regard, aucune parole, de profiter de toutes les plus petites choses et de les faire par amour » (Ms B 4r-4v)

Certes, Thérèse a bien compris que la vie éternelle est un don absolument gratuit à recevoir les mains vides, comme un pauvre ; mais elle sait aussi que ses actes d’amour sont des trésors que Dieu pose au fur et à mesure dans les mains de son enfant.

Dans un poème de 1896, « Jésus seul », elle écrit :

« Je veux t’aimer comme un petit enfant

Je veux lutter comme un guerrier vaillant » St 3

« Les Séraphins au ciel forment ta cour

Et cependant tu mendies notre amour » St 5

Thérèse avait prévu qu’on pourrait mal interpréter « Sa petite voie », en éliminant l’importance de l’effort de la vie chrétienne.

« Bien des âmes disent : je n’ai pas la force d’accomplir tel sacrifice. Mais qu’elles fassent des efforts ! Le bon Dieu ne refuse jamais la première grâce qui donne le courage d’agir. » (C.J 8.8.3)

N’oublions jamais l’aspect guerrier de Thérèse ; ce n’est pas pour rien qu’elle aimait Jeanne d’Arc.

Jésus est toujours resté le divin mendiant de Noël. C’est le titre d’une pièce qu’elle a écrite et jouée à Noël 1895.

Une expression qui résume l’une de ses convictions intimes : Jésus vient mendier notre amour. Il en a besoin pour que les âmes rachetées par son Sang soient effectivement sauvées.

Son espérance de faire beaucoup de bien sur la terre après sa mort s’enracine dans cette conviction que Dieu récompense toujours à sa mesure divine ce que nous lui donnons ici-bas.

« Il faudra que le bon Dieu fasse toutes mes volontés au Ciel, parce que je n’ai jamais fait ma volonté sur la terre » (CJ 13.7.2)

« Je ne lui ai jamais donné que de l’amour : alors il me rend de l’amour.

Et ce n’est pas fini : il m’en rendra davantage bientôt » CJ 22 7.1.

Thérèse n’ambitionne pas d’autres récompenses que celle de faire plaisir à Jésus. Oh ! Il n’y a pas de donnant-donnant :

« O mon Jésus, vous savez bien que ce n’est pas pour la récompense que je vous sers, mais uniquement parce que je vous aime et pour sauver des âmes »

Comme Jean de la Croix, la seule récompense qu’elle attend de Jésus, c’est la faculté de pouvoir toujours l’aimer davantage !

« Un seul acte d’amour nous fera mieux connaître Jésus ; il nous rapprochera de lui pendant toute l’éternité » (LT 89)

Bref, « il suffit d’aimer » disait Bernadette de Lourdes.

Ou « vivre dans l’amour, m’émerveiller dans l’amour, m’endormir dans l’amour » disait Elisabeth de la Trinité.

Nous revoici au cœur de l’acte d’offrande. Le moyen de parvenir à la sainteté, c’est de se livrer avec confiance au feu de l’Amour miséricordieux pour y être consumé.

« C’est la confiance et rien que la confiance qui doit nous conduire à l’amour »

« O Jésus, que ne puis-je dire à toutes les petites âmes combien ta condescendance est ineffable je sens que si, pour impossible, tu trouvais une âme plus faible, plus petite que la mienne, tu te plairais à la combler de faveurs plus grandes encore, si elle s’abandonnait avec une entière confiance à ta miséricorde infinie »

Je ne sais si nos âmes sont plus faibles que celle de Thérèse, mais ce dont je suis sûr, c’est qu’elles sont faibles.

« Immolez à Dieu des sacrifices de louanges et d’actions de grâces. » (Ps 50,9-14) Voilà donc tout ce que Jésus réclame de nous, il n’a point besoin de nos œuvres, mais seulement de notre amour, car ce même Dieu qui déclare n’avoir pas besoin de nous dire s’il a faim, n’a pas craint de mendier un peu d’eau à la Samaritaine. Il avait soif… Mais en disant :  » Donne- moi à boire.  » (Jn 4,6-15) c’était l’amour de sa pauvre créature que le Créateur de l’univers réclamait. Il avait soif d’amour… Ah ! Je le sens plus que jamais, Jésus est altéré, Il ne rencontre que des ingrats et des indifférents parmi les disciples du monde et parmi ses disciples à lui, il trouve, hélas ! Peu de cœurs qui se livrent à lui sans réserve, qui comprennent toute la tendresse de son Amour infini. (MB 1v)

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Né le 11 octobre 1951, Patrick CHAUVET est ordonné prêtre du diocèse de Paris en 1980 par le cardinal François MARTY. Professeur de français, latin et grec de 1972 à 1975 à l’institution Sainte-Croix de Neuilly, ou il devient aumônier après son ordination.Il est nommé en septembre 1984 directeur du Séminaire Saint-Sulpice à Issy-les-Moulineaux. Professeur […]

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