3e Conférence sur Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus
publié le 15/02/2018 dans Non classé

Si saint Jean-Paul II a proclamé sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, docteur de l’Église, c’est parce que son enseignement doit orienter la catéchèse du 3è millénaire, pas seulement sa petite voie, mais sa théologie de l’amour miséricordieux.

Et j’imagine que vous avez dans votre mémoire cette image du Pape François descendant de l’avion, portant un cartable ; et qu’y-a-t-il dans ce cartable ? Les écrits de sainte Thérèse. C’est ce qui explique l’année de la miséricorde, sa façon de vivre son ministère pastoral et son enseignement, notamment aux prêtres. Voici ce qu’il disait, lors d’une ordination le 7 mai dernier : « S’il vous plaît, je vous demande au nom du Christ et de l’Église d’être toujours miséricordieux ; de ne pas charger sur les épaules des fidèles des poids que, ni eux, ni vous, ne peuvent porter ? Jésus réprimande pour cela les docteurs de la loi et les appelle hypocrites. »

Pour bien parler de la miséricorde, il faut avoir un sens aigu de sa condition de pécheur ; Thérèse l’a et son charisme est d’aider les chrétiens à découvrir, ou redécouvrir, le caractère miséricordieux de l’amour de Dieu. Nous sommes tous de pauvres pécheurs pardonnés. Ce fut l’expérience de saint Pierre. Il a raté en beauté une occasion unique, celle de confesser sa foi la nuit même où son Maître était livré. Mais au lieu de se lamenter, il s’est émerveillé de la tendresse indéfectible du Christ. À travers le regard de Jésus sur lui, il a enfin compris, à la différence de Judas qui, lui aussi a renié, de quel amour il était aimé.

Ce fut l’expérience du Bon larron. Il suffit de si peu de chose pour être sauvé, un regard, celui du Christ en Croix. « Jésus m’a regardé et dans son regard, j’ai tout compris. »

Nous pourrions évoquer Zachée sur son sycomore, Marie-Madeleine, la pécheresse…

Pendant vingt et un ans, Thérèse d’Avila a résisté à l’appel de Dieu. Elle ne se décidait pas à renoncer à ses parloirs mondains. « Béni sois-tu Seigneur, de m’avoir si longtemps attendu ! »

Mais point n’est besoin de renier le Seigneur plusieurs année pour découvrir la profondeur de sa misère et de sa fragilité et goûter ainsi la tendresse de la miséricorde divine.

 

Ce fut le cas de Thérèse. À travers quelques expériences d’amitiés déçues au pensionnat de l’abbaye, elle a compris plus tard qu’elle aurait pu tomber dans l’esclavage d’amitiés désordonnées. Elle découvre alors mieux l’action de la miséricorde de Dieu la préservant du mal : « Remerciez le Bon Dieu de ce qu’il a fait pour vous, car s’il vous abandonnait, au lieu d’être un petit ange, vous deviendrez un petit démon. » (Manuscrit A 70)

Aujourd’hui, il faut si peu pour dévier du bon chemin : une mauvais relation, l’ordinateur, la drogue…

Chaque fois que Thérèse fait une expérience de sa faiblesse, elle en est profondément heureuse : « Oh ! Que je suis heureuse de me voir imparfaite, confie-t-elle à Mère Agnès, et d’avoir tant besoin de la miséricorde du Bon Dieu au moment de la mort. »

En récitant le Confiteor, avant de communier, Thérèse un jour, versa des larmes et le soir, elle confia : « Je crois que les larmes que j’ai versées ce matin étaient des larmes de contrition parfaite. Ah Comme il est impossible de se donner soi-même de tels sentiments ! C’est le Saint Esprit qui les donne, lui qui souffle où il peut. »

Thérèse recevait ainsi la grâce d’humilité. C’est cette grâce que l’on retrouve aussi chez le Curé d’Ars. C’est la même miséricorde divine qui guérit l’un du péché et en préserve l’autre. Saint Augustin disait à saint Ambroise : » Le Christ n’a pas moins souffert pour préserver ta chasteté que pour rendre la mienne. »

Vous connaissez sans doute ce passage du Manuscrit de Thérèse : « j’imite la conduite de Madeleine, son étonnante ou plutôt son amoureuse audace qui charme le Cœur de Jésus, séduit le mien. Oui, je le sens, quand même j’aurais sur la conscience tous les péchés qui se peuvent commettre, j’irais, le cœur brisé de repentir, me jeter dans les bras de Jésus, car je sais combien il chérit l’enfant prodigue qui revient à lui. Ce n’est pas parce que le Bon Dieu, dans sa prévenante miséricorde, a préservé mon âme du péché mortel que je m’élève à lui par la confiance et l’amour. »

Qu’est-ce qui a permis à Thérèse de supporter la découverte douloureuse de sa misère ? La Parole de Dieu qu’elle lit et médite. C’est la Parole de Dieu qui nous révèle le caractère miséricordieux de son amour. Tout au long de l’ancienne Alliance, notre Dieu n’abandonne jamais son peuple et pourtant Dieu sait que sa nuque est raide !

Les chrétiens trouvent parfois le Dieu de l’Ancien Testament bien sévère ! Pourtant, « il est lent à la colère, plein d’amour et de vérité » (Ex 34, 6). Mais, comme tout bon éducateur, il doit donner des limites. Son amour miséricordieux est indestructible et nous pouvons nous appuyer dessus. Si nous sommes infidèles, lui, le Seigneur restera fidèle à son Alliance ; même le veau d’or n’a pas touché la fidélité de Dieu.

 

 

Il faudrait relire le très beau livre d’Osée : « je n’agirai pas selon l’ardeur de ma colère, je ne détruirai plus Israël, car moi, je suis Dieu, et non pas homme : au milieu de vous, je suis le Dieu vivant, et je ne viens pas pour exterminer. » (Os 11, 9)

Et dans le Cantique des Cantiques, le retard de l’épouse qui n’a pas la générosité d’ouvrir aussitôt à son époux, mais cela ne l’empêche pas de lui faire aussitôt une déclaration d’amour :

« Tu es belle, ô mon âme, comme Tirsa

Splendide comme Jérusalem,

Terrible comme des bataillons

Détourne de moi tes yeux, car ils me troublent. » (6, 4-5)

Le Christ, le Fils du Père, vient nous révéler cette miséricorde déjà présente dans l’ancienne Alliance. Qu’est-ce qui scandalise dans le comportement de Jésus ! C’est qu’il est proche des pécheurs et des pécheurs publics ! Il s’attable avec des publicains ; il se laisse embrasser les pieds par une prostituée ; il se présente comme le médecin capable de guérir les malades. Nous connaissons la parabole du Fils prodigue (Lc 15) ; la miséricorde du Père n’est pas raisonnable ! Le jeune fils s’attendait à un juge intraitable et il se retrouve chez lui enfin capable d’aimer et d’être aimé.

Quand un pécheur se convertit, c’est la fête et la joie dans le cœur de Dieu. Jésus, tout au long de sa passion, nous révèle toute la douceur de Dieu, la douceur de l’Agneau. Au Golgotha, nous est donnée la preuve définitive de la tendresse divine : la souffrance devient le grand signe que Dieu nous aime d’un amour fou !

« La preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ est mort pour nous, alors que nous étions encore pécheurs » (Rm 5, 8).

La mort du Christ est bien une folie d’amour à travers laquelle le Père s’est révélé. Le Père ne manifeste nulle part sa miséricorde mieux qu’au Calvaire. Ce n’est pas pour rien que la plus belle relique pour Thérèse est le crucifix.

L’audace d’une confiance totale : « Ce qui offense Jésus, ce qui le blesse au cœur, c’est le manque de confiance. »

Il faut lire le grand manuscrit de la miséricorde, la fameuse lettre à l’abbé Bellière. C’est un chef d’œuvre. Dans cette lettre, Thérèse est un peu la directrice spirituelle de ce jeune prêtre. À travers la correspondance entre Thérèse et l’abbé qu’elle porte dans sa prière, la jeune carmélite contemple les merveilles de la miséricorde au fond du cœur de l’abbé, mais aussi ses joies, ses peines, son combat spirituel. Thérèse faisait la même chose avec les novices qui la trouvaient pleine de science ; mais cette science lui venait du Seigneur.

 

 

C’est l’intelligence de son cœur qui lui permet d’aider celui qui se confie à elle : « Quelquefois Jésus se plaît à révéler ses secrets aux plus petits, la preuve, c’est qu’après avoir lu votre première lettre du 15 octobre 1895, « j’ai pensé la même chose que votre directeur : vous ne pourrez être un saint à demi, il vous faudra l’être tout à fait ou pas du tout. J’ai senti que vous deviez avoir une âme énergique et c’est pour cela que je fus heureuse de devenir votre sœur. »

Thérèse met la barre très haute : il s’agit d’être un saint, et non un prêtre médiocre ! Ce qui caractérise l’abbé, c’est son âme énergique, c’est-à-dire une âme qui n’a pas peur du combat spirituel, le laisser-aller, la paresse spirituelle, qui nous font glisser vers le bas ! Un prêtre qui ne se bat plus devient un fonctionnaire du culte et il ne portera pas de fruit ; nous entrerons dans le royaume avec les stigmates de nos combats spirituels.

L’abbé Bellière a confiance en Thérèse et il ouvre son cœur, condition essentielle pour un discernement et ose lui parler de des belles années gaspillées ; Thérèse ne s’y arrête pas ; elle n’est pas là pour renforcer sa culpabilité, mais pour pointer l’action de Dieu dans la vie : « Jésus vous a regardé d’un regard d’amour. » Voilà le signe de sa vocation et, malgré ses limites, l’abbé a répondu avec amour en acceptant de tout quitter. Thérèse est attentive aux regards de Jésus ; face à nos misères, il nous faut avoir un regard lucide, mais surtout il nous faut voir la miséricorde.

« Je sens que le cœur de Marie-Madeleine a compris les abîmes d’amour et de miséricorde du Cœur de Jésus et que toute pécheresse qu’elle est, ce cœur d’amour est non seulement disposé à lui pardonner, mais encore à lui prodiguer les bienfaits de son intimité divine, à l’élever jusqu’aux plus hauts sommets de la contemplation. »

Thérèse avait l’audace de tous ces pécheurs qui ont ouvert leur cœur et confier leurs péchés au Seigneur. Le miracle de la miséricorde est non seulement le pardon des péchés, mais surtout la grâce d’union avec le Seigneur. Le pardon du Christ n’est pas un pardon au rabais ! La grâce du sacrement du pardon, c’est ce pas de géant que je fais en recevant le pardon.

Les grands pécheurs obtiennent comme grâce d’entrer dans l’intimité du Maître et de devenir un contemplatif : « bienheureux les cœurs purs car ils verront Dieu. »

« Ah ! mon cher petit frère, depuis qu’il m’a été donné de comprendre aussi l’amour du Cœur de Jésus, je vous avoue qu’il a chassé de mon cœur toute crainte. Le souvenir de mes fautes m’humilie, me porte à ne jamais m’appuyer sur ma force qui n’est que faiblesse, mais là encore ce souvenir me parle de miséricorde et d’amour. Comment lorsqu’on jette ses fautes avec une confiance toute filiale dans le brasier dévorant de l’amour, comment ne seraient-elles pas consumées sans retour ! »

 

Oui, quand on découvre l’amour du Cœur du Christ, toute peur nous quitte. Si l’abbé Bellière n’a pas oublié ses péchés de jeunesse, c’est un bienfait ! Cela l’humilie et lui apprend qu’il ne peut pas faire le malin. Connaître ses fragilités, c’est changer de point d’appui. Comme le dit saint Paul, « c’est dans ma faiblesse que je deviens fort, car je ne m’appuie plus sur moi mais sur le Christ qui est mon unique Sauveur. »

Il y a des péchés qui restent dans notre mémoire, même s’ils sont pardonnés ! Mais Thérèse, comme à son habitude, positive. La grâce de se souvenir, c’est de se rendre compte de l’amour miséricordieux du Seigneur. Elle rappelle au jeune missionnaire que le pardon sacramentel efface tout et qu’il ne faut pas y revenir, sinon c’est un manque de confiance en l’Amour ! Attention aux scrupuleux qui reviennent sur leurs péchés d’autrefois.

« je sais qu’il y a des saints qui passèrent leur vie à pratiquer d’étonnantes mortifications pour expier leurs péchés, mais que voulez-vous, « il y a plusieurs demeures dans la maison du Père céleste, Jésus l’a dit et c’est pour cela que je suis la voie qu’il nous trace… »

L’abbé peut alors choisir entre des mortifications parfois excessives, ce que ne demande pas le Seigneur, ou la voie de la confiance en l’Amour miséricordieux. Il peut y avoir de l’orgueil dans les mortifications !

La petite carmélite propose de se décentrer et de s’abandonner à l’action du Seigneur en son âme : « Ne croyez pas que je blâme le repentir que vous avez de vos fautes et votre désir de les expier. Oh non ! J’en suis bien loin, mais vous savez : maintenant nous sommes deux, l’ouvrage se fera plus vite… »

J’aime la liberté spirituelle de Thérèse ; elle n’impose rien à son dirigé ! S’il veut s’imposer des mortifications, c’est son bon droit ! Mais elle lui propose sa petite voie, celle de l’abandon. Avec humour et tendresse, elle lui dit qu’elle fera avec lui ces mortifications… ça durera moins longtemps, car la voie de l’enfance est beaucoup plus efficace.

N’hésitez pas à relire cette lettre à l’abbé Bellière ; un véritable chemin de liberté.

Terminons en reprenant tous les fruits de l’amour miséricordieux. Tout d’abord ne jamais douter du pardon du Seigneur : « vous avez mis Seigneur, des bornes à la mer, mais vous avez laissé sans bornes votre miséricorde » (Saint François de Sales).

Ensuite, ne jamais se mépriser ; rappelez-vous les paroles de la vieille prieure à Sœur Blanche de l’Agonie du Christ : « Surtout ne vous méprisez pas ! Il est très difficile de se mépriser sans offenser Dieu en nous… Le mépris de vous-même conduirait tout droit au désespoir » (dialogue des Carmélites – Bernanos), et sainte Élisabeth de la Trinité à sa sœur : « Lui, il est l’immuable, celui qui ne change jamais : il t’aime aujourd’hui comme il t’aimait hier, comme il t’aimera demain. Même si tu lui as fait de la peine, rappelle-toi qu’un abîme appelle un autre abîme, et que l’abîme de ta misère attire l’abîme de sa miséricorde. » (1906)

Enfin, chanter les miséricordes du Seigneur en souvenir de nos fautes, « nous ne sommes pas des saints qui pleurons nos péchés, disait Thérèse à l’une de ses novices, mais nous nous réjouissons de ce qu’ils servent à glorifier la miséricorde du bon Dieu. »

Autrement dit, la vraie contrition commence quand, à la confusion d’avoir péché, succède la confusion d’être tant aimé. On se sert de nos péchés pour chanter la miséricorde, voilà l’originalité de Thérèse. Pierre en a pleuré, Thérèse en a chanté. Le vrai repentir se situe dans la joie… il faut donc évangéliser notre mémoire. Finalement, il faut se livrer à l’amour miséricordieux, et ne pas attendre d’être un saint pour se jeter dans le brasier de l’amour. Il faut oser s’y jeter tels que nous sommes.

« Pour satisfaire la justice divine, il fallait des victimes parfaites, mais à la loi de crainte a succédé la loi d’Amour, et l’Amour m’a choisie pour holocauste, oui, faible et imparfaite créature… ce choix n’est-il pas digne de l’Amour ? »

C’est en effet contenter le Cœur de Dieu que de lui permettre de faire déborder sur ses enfants “les flots d’infinies tendresses” qui sont en son Cœur. C’est pourquoi, sainte Thérèse s’est offerte comme victime d’holocauste à l’Amour pour que le Bon Dieu se saisisse de son âme pour vivre cette vision tant désirée.

« Puisque vous avez daigné me donner en partage cette croix si précieuse, j’espère au ciel vous ressembler et voir briller sur mon corps glorifié les sacrés stigmates de votre passion… » Si Thérèse rend grâce de participer aux souffrances du Christ, n’allez pas croire qu’elle les demande. Elle sait que si le Christ est mort sur la croix, ce n’est pas pour faire de nous des crucifiés, mais pour que nous soyons des enfants bien-aimés du Père. Les croix, point n’est besoin de les demander, elles arrivent ! Et Thérèse nous apprend à les vivre comme un acte d’offrande, et non comme une révolte ou comme du fatalisme.

« Au soir de cette vie, je paraîtrai devant vous les mains vides ». Nous avons du mal à comprendre ! On nous a tellement dit qu’on arriverait avec tout ce que nous avons fait de bien ! Thérèse dit non ! Mais alors, ma sœur, nous arriverons avec tous nos échecs ? Encore moins ! Nous arriverons les mains vides, mais le cœur plein d’amour, celui du Cœur du Christ. »

 

 

 

 

Quelle révolution spirituelle en ce siècle encore marqué par le jansénisme. Thérèse reprend les paroles de Jésus à Nicodème :

« Celui qui croit au Christ échappe au jugement » (Jn 3, 10) Thérèse croit que le Christ n’est pas là pour juger, mais pour sauver. Certes, il y a la justice distributive décrite en Matthieu 25, mais chez saint Jean, la justice salvatrice englobe la justice distributive. S’il y a jugement, c’est tout simplement parce que l’homme force Dieu à le juger.

« Je veux à chaque battement de mon cœur vous renouveler cette offrande un nombre infini de fois, jusqu’à ce que les ombres s’étant évanouies, je puisse vous redire mon Amour dans un face à face éternel ! »

L’acte d’offrande se termine par l’abandon à l’Amour. Thérèse est prête au face à face. Tout son chemin spirituel l’a conduite à se blottir dans les bras de la miséricorde.

À vous d’écrire votre propre acte d’offrande.

 

 

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Né le 11 octobre 1951, Patrick CHAUVET est ordonné prêtre du diocèse de Paris en 1980 par le cardinal François MARTY. Professeur de français, latin et grec de 1972 à 1975 à l’institution Sainte-Croix de Neuilly, ou il devient aumônier après son ordination.Il est nommé en septembre 1984 directeur du Séminaire Saint-Sulpice à Issy-les-Moulineaux. Professeur […]

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