2e Conférence sur Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus
publié le 15/02/2018 dans Non classé

 

La semaine dernière, nous avons parlé de la vie d’enfance qui caractérise la spiritualité thérésienne. Aujourd’hui je souhaite vous partager la prière de la petite Thérèse.

Thérèse était moins privilégiée que sainte Thérèse d’Avila qui avait des extases et des lévitations ; comme nous, elle avait des faiblesses et s’endormait parfois dans son oraison… – qui n’était plus carmélitaine, mais une belle oraison de saint Pierre à Gethsémani, dans les bras de Morphée.

Mais comme carmélite, elle se nourrissait de l‘enseignement de la Réformatrice, la grande Thérèse. Elle doit faire deux temps d’oraison dans la chapelle, entourée des mêmes sœurs qu’elle n’a pas choisies et qui peuvent avoir des manies, comme de faire grincer leurs dents : « vous dire, ma Mère combien ce petit bruit me fatiguait, c’est chose impossible…. Au fond du cœur, je sentais qu’il valait mieux souffrir cela pour l’amour du Bon Dieu et pour ne pas faire de peine à la sœur. Alors je tâchais d’aimer le petit bruit si désagréable ; au lieu d’essayer de ne pas l’entendre, (chose impossible), je mettais mon attention à le bien écouter, comme s’il eût été un ravissant concert et toute mon oraison, (qui n’était pas celle de quiétude), se passait à offrir ce concert à Jésus » (Manuscrit C). Comme vous le voyez la charité est inventive, même au cœur de l’oraison.

C’est dans le manuscrit C que Thérèse parle de la prière : « Il faut nous mettre à l’œuvre, prions beaucoup. Quelle joie si à la fin du carême nous étions exaucées… »

C’est la première mission d’une carmélite ; Thérèse a confiance en l’efficacité de sa prière ; elle sait que Dieu répondra à ses demandes, parce qu’il est amour miséricordieux. Il est vrai que nous ne voyons pas toujours le résultat de notre prière ; il est vrai aussi que le Seigneur répond autrement, peut-être parce que notre prière de demande n’est pas adaptée, peut-être aussi parce que Dieu donne beaucoup plus.

« Quelle est donc grande la puissance de la prière. »

Tous les saints nous ont dit la place irremplaçable de la prière personnelle et prolongée dans leur vie.

 

« Tous les biens me sont venus de l’oraison » disait Thérèse d’Avila. Cette prière secrète et silencieuse est d’autant plus nécessaire que nos activités sont multiples et absorbantes. Il faut se retirer régulièrement dans un lieu silencieux pour un cœur à cœur, comme d’ailleurs le faisait le Maître : « le lendemain, Jésus se leva, bien avant l’aube. Il sortit et se rendit dans un endroit désert et là il priait. » (Mc 1, 35)

Nous ne sommes pas plus forts que le Seigneur ! Si Jésus nous demande de nous retirer dans un lieu solitaire pour prier le Père, c’est parce que le désert est un lieu privilégié.

Oui, « quelle est donc grande la puissance de la prière ! On dirait une reine ayant à chaque instant libre accès auprès du roi et pouvant obtenir tout ce qu’elle demande. »

Quelle confiance en l’action de Dieu ; quelle intimité avec son Roi.

Thérèse nous parle de sa propre façon de prier. Point de prières toutes faites, excepté l’office divin. Écoutons Thérèse : « En dehors de l’office divin que je suis bien indigne de réciter, je n’ai pas le courage de m’astreindre à chercher dans les livres de belles prières, cela me fait mal à la tête, il y en a tant ! Et puis elles sont toutes plus belles les unes que les autres… Je ne saurais les réciter toutes et ne sachant laquelle choisir, je fais comme les enfants qui ne savent pas lire, je dis tout simplement au Bon Dieu ce que je veux lui dire, sans faire de belles phrases, et toujours il me comprend… » (Manuscrit C 2). La prière n’est pas un exercice oratoire ! Elle doit être simple avec nos propres mots. On a parfois l’art de tout compliquer en vie spirituelle. Faites parler votre cœur. Voici la plus belle de définition de la prière par Thérèse : « pour moi, la prière, c’est un élan du cœur, c’est un simple regard jeté vers le ciel, c’est un cri de reconnaissance et d’amour au sein de l’épreuve comme au sein de la joie ; enfin c’est quelque chose de grand, de surnaturel qui me dilate l’âme et m’unit à Jésus ».

Thérèse se méfia des belles prières, comme d’ailleurs des belles pensées ! Elle parle tout simplement à Dieu. Elle écrit cela trois mois avant sa mort le 22 juin, elle était encore au jardin dans son fauteuil roulant ; le 2 juillet elle est à bout de forces en allant pour la dernière fois à l’oratoire ; le 6 juillet, les hémoptysies reprennent et le 8, elle est descendue à l’infirmerie. Elle laissera le manuscrit inachevé à cette date. Ainsi ses paroles si simples prennent une autre dimension ! Fatiguée, elle regarde le ciel avec confiance et abandon. Elle est là comme une bûche qui brûle d’amour de l’intérieur.

Nous avons là une très belle définition de la prière que l’on peut faire nôtre. Si vous fixez les yeux sur le Christ et sur le ciel, vous chasserez toute distraction.

Mais n’allez pas croire que tout est facile dans la prière de Thérèse ; écoutons ses confidences : « Toute seule, (j’ai honte de l’avouer), la récitation du chapelet me coûte plus que de mettre un instrument de pénitence… Je sens que je le dis si mal ! J’ai beau m’efforcer de méditer les mystères du Rosaire, je n’arrive pas à fixer mon esprit…

 

Je me désole moins, je pense que la Reine des cieux étant ma mère, elle doit voir ma bonne volonté et qu’elle s’en contente. »

Thérèse connaît bien ses limites, mais elle compte sur l’aide de ses sœurs.

C’est la richesse de la prière communautaire ! Elle se laisse porter.

Thérèse évoque aussi les sécheresses et sa manière alors de s’unir à Dieu.

« Quelquefois lorsque mon esprit est dans une si grande sécheresse qu’il m’est impossible d’en tirer une pensée pour m’unir au Bon Dieu, je récite très lentement un “Notre Père“ et puis la salutation évangélique ; alors ces prières me ravissent, elles nourrissent mon âme bien plus que si je les avais récitées précipitamment une centaine de fois… »

Mais n’allez pas croire que sainte Thérèse   est peu spirituelle ! Elle a d’ailleurs écrit vingt et une prières admirables ; certes, ce ne sont pas des belles prières, car Thérèse est trop simple, trop petite depuis qu’elle suit la voie de la confiance et de l’amour. Seule compte à ses yeux la vérité ; toujours lucide, la jeune carmélite redoute l’inflation verbale : « Je ne méprise pas les pensées profondes qui nourrissent l’âme et l’unissent à Dieu, mais il y a longtemps que j’ai compris qu’il ne faut pas s’appuyer sur elles et faire consister la perfection à recevoir beaucoup de lumières. Les plus belles pensées ne sont rien sans les œuvres. » (Manuscrit C, 19v)

Tout ce qui jaillit du cœur et de la plume de sainte Thérèse exprime cette authenticité intérieure. En lisant les manuscrits, on s’aperçoit que le récit glisse souvent vers la prière. Thérèse s’adresse souvent directement à Jésus : « En écrivant, c’est à jésus que je parle, cela m’est plus facile pour exprimer mes pensées » (Manuscrit B, 1 v)

Entrainée par son élan intérieur, elle se heurte aux limites du langage et déplore souvent de ne pouvoir exprimer ce qu’elle éprouve : « Que je voudrais pouvoir expliquer ce que je sens », (Manuscrit A, 38 v)

« Il est impossible à la parole humaine de réduire des choses que le cœur humain peut à peine pressentir. » (Manuscrit B, 12)

Parvenue aux confins de l’indicible, Thérèse entre alors dans la prière silencieuse qui n’a pas de mots : « Souvent le silence seul est capable d’exprimer ma prière, mais l’hôte divin du tabernacle comprend tout ; même le silence d’une âme d’enfant qui est remplie de reconnaissance. » (Lettre 138)

La prière d’oraison a nourri notre jeune carmélite. Voyons comment elle a vécu ces temps de prière avec sa petite voie. Elle prend l’image du petit oiseau.

« Moi je me considère comme un faible petit oiseau couvert seulement d’un léger duvet, je ne suis pas un aigle, j’en ai simplement les yeux et le cœur, car malgré ma petitesse j’ose fixer le soleil divin, le soleil de l’amour et mon cœur sent en lui toutes les aspirations de l’aigle. » (Manuscrit B 4 v-5z)

 

Ainsi, pour descendre dans nos cœurs, il nous faut fixer le soleil divin qui a fait sa demeure en nous ; il faut habituer nos yeux intérieurs à voir l’invisible. Comme aimait le rappeler Saint Augustin : « Reviens vers ton cœur ; c’est là où se trouve la demeure de Dieu. »

Même si l’oiseau est fragile, avec « un audacieux abandon, il veut rester à fixer son divin soleil… le petit oiseau ne change pas de place et il sait que par-delà les nuages son soleil brille toujours… » Fixer le soleil même quand nous sommes dans la nuit ; dans la prière, surtout au cœur d’une épreuve, il s’agit de persévérer en faisant un acte de foi. Quelques jours avant sa mort, Thérèse se demandait si le soleil était vraiment derrière les nuages, mais elle se reprend aussitôt en disant : « je crois que j’ai blasphémé ». Mais le plus souvent, Thérèse ressent une joie parfaite lorsque le soleil demeure caché : « Quel bonheur pour lui de rester là quand même, de fixer l’invisible lumière qui se dérobe à sa foi ! »

Ainsi, comme chacun d’entre nous, elle connaît les sécheresses, le silence si lourd de Dieu, alors qu’on attendait une consolation ! Mais la sainte de Lisieux nous rappelle que ces moments procurent la joie, celle de la foi pure.

Elle reconnaît aussi ses distractions et toujours avec l’image de l’oiseau, Thérèse nous console : « l’imparfaite petite créature tout en restant à sa place, se laisse un peu distraire de son unique occupation, prenant une petite graine à droite et à gauche, courant après un petit ver, puis rencontrant une petite flaque d’eau se mouille ses plumes à peine formées… »

Texte merveilleux qui nous renvoie à nos propres distractions que l’on veut chasser et que finalement, nous alimentons. Il faut simplement rester sous les rayons du soleil. Face à ses distractions, Thérèse se présente les ailes mouillées à son Soleil divin pour lui dire sa faiblesse et demander son pardon. Et si le soleil reste voilé, l’oiseau restera mouillé !

« Oh Jésus ! Que ton petit oiseau est heureux d’être faible et petit, que deviendrait-t-il s’il était grand ? Jamais il n’aurait l’audace de paraître en ta présence, de sommeiller devant toi. »

Merci Thérèse de nous consoler, car nous aussi nous somnollons parfois dans notre oraison ; merci de nous faire partager votre espérance : « Ma folie à moi, c’est d’espérer que ton amour m’accepte comme victime… Ma folie consiste à supplier les aigles, mes frères, de m’obtenir la faveur de voler vers le soleil de l’Amour avec les propres ailes de l’Aigle divin. »

À travers ces écrits, nous découvrons une attitude d’âme simple et vivante par une orientation constante vers Dieu, un regard pénétrant, obstinément fixé sur le Soleil divin qui a fasciné Thérèse. C’est le regard qui fait l’oraison et qui est l’élément essentiel. Ce regard utilise force et faiblesse, sécheresses et consolations, distractions et sommeil pour affirmer sa constance et exprimer l’amour dont il est aimé. Thérèse nous dit elle-même que c’est l’amour qui fixe ce regard et c’est, sans aucun doute, l’amour qui l’a simplifié à ce point.

La petite Sainte vit à la lettre la définition de la contemplation du grand docteur angélique, saint thomas d’Aquin : « regard simple sur la vérité sous l’influence de l’amour. »

Voilà la richesse du regard simplifié… les extases, les lumières éblouissantes, les transports, les lévitations ne sont que des éléments secondaires dont la contemplation devra se dépouiller pour devenir plus pure, à l’école de saint Jean de la Croix.

Le regard d’enfant est un regard de haute contemplation, là encore quelle consolation pour chacun d’entre nous ; car notre oraison est souvent pauvre, soumise aux agitations des facultés, troublée par les distractions, immobilisées par la faiblesse, les sécheresses, voir même par le sommeil ! Ces déficiences nous faisaient croire à un échec. Il n’en est donc rien !

Mais alors que manque-t-il à notre oraison pour qu’elle ressemble complètement à celle de Thérèse ? L’humilité que rien ne décourage, la constance du regard qui utilise tout pour retrouver son objet divin, la simplicité et la pureté de l’enfant.

Dans la prière, nous mettons toujours en relief l’effort personnel qui cache souvent une forme d’orgueil ; certains insistent démesurément sur l’ascèse en oubliant les forces divines engagées dans la vie spirituelle. Les interventions directes de Dieu sont reléguées dans les régions les plus élevées de la vie spirituelle ; on les présente comme des cas extraordinaires et donc suspects… Finalement on diminue le désir de l’Amour divin et on ignore la part que Dieu prend en notre sanctification.

L’enseignement Thérésien, en nous découvrant la vérité sur les désirs de Dieu, sur son action prépondérante dans notre marche vers lui, libère de plus grands désirs, l’union totale à Dieu.

Thérèse ne reçoit pas de faveurs extraordinaires, hormis le sourire de la Vierge ; elle accepte avec amour la voie que le Seigneur lui infuse. À toutes les lumières sur la foi, elle préfère les lumières sur son néant, à toutes les extases, les joies du sacrifice obscur, l’obscurité à la lumière, la mort de Jésus en Croix plus que les débordements suaves de l’amour.

Thérèse aimait Nazareth, la ville où Jésus vivait caché avec Marie sa mère. Tout est sous l’emprise complète de Dieu sans que cela apparaisse extérieurement. Point de paraître à Nazareth ! Mais n’est-ce pas là l’essence de la vie mystique qui est constituée uniquement pas l’emprise de Dieu, indépendamment de tout phénomène extérieur.

En sainte Thérèse, nous trouvons à la fois l’absence de grâces extraordinaires et une impression habituelle d’impuissance et d’obscurité et pour saint Jean de la Croix, cela montre les hautes communications divines et la pureté de l’âme qui les reçoit. Nous comprenons pourquoi Thérèse préfère cette pauvreté qui lui est si chère, pauvreté qui est le signe d’une plénitude que Dieu continue à enrichir de ses dons les meilleurs.

N’oublions pas enfin toutes les prières qu’elle a composées qui expriment son immense désir de ressembler au Bien-Aimé. Elle implore la grâce de la ressemblance, selon le vœu de saint Jean de la Croix : devenir semblable à l’époux du Cantique des Cantiques : « Daigne imprimer en moi ta Divine ressemblance ». (Prière 16)

Depuis sa prise d’habit, Sœur Thérèse de l’Enfant Jésus a complété son nom avec le vocable et “de la Sainte Face”. Elle est fascinée par la face adorable de Jésus.

« Ta face est ma seule patrie… En elle, me cachant sans cesse, je te ressemblerai Jésus ». (PN 20)

L’entrée brutale dans la nuit à Pâques 1896 a ramené l’attrait pour cette face chérie et voilée. Elle perçoit « comme un doux et lointain murmure l’arrivée de l’époux » (Manuscrit C 52) et peu de jours après, elle se sent envahie par les plus épaisses ténèbres, la pensée du ciel lui devient « un sujet de combat et de tourment. » Et les semaines suivantes : « l’orage gronde bien fort » (Ms B 2v). Alors Thérèse chantera avec Jean de la Croix : « Appuyé sur aucun appui, sans lumière et dans les ténèbres, je vais, me consumant d’amour. » (PN 30)

Dans sa consécration à la Sainte Face, Thérèse devient missionnaire : « Des âmes, Seigneur, il nous faut des âmes… surtout des âmes d’apôtres et des martyrs afin que par elles nous embrasions de votre Amour la multitude des pauvres pécheurs. »

Patronne des missions, elle rédige à l’abbé Bellière une prière apostolique : « Vous le savez, Seigneur, mon unique ambition est de vous faire connaître et aimer, maintenant mon désir sera réalisé » et Thérèse offrira ses prières et ses sacrifices pour que l’abbé rayonne au cœur de ce monde : « qu’il soit un apôtre, digne du Cœur Sacré de Jésus, » et elle le confie à la Vierge Marie : « Ô Marie ! Douce Reine du Carmel, c’est à vous que je confie l’âme du futur prêtre dont je suis l’indigne petite sœur. »

À l‘infirmerie, Thérèse à bout de forces rédige une prière, véritable méditation sur les anéantissements du Christ ; elle est touchée par l’Incarnation du Fils ; elle est attirée par le serviteur humble et souffrant pour la Rédemption du monde.

« Maintenant, c’est dans l’hostie que je vous vois mettre le comble à vos anéantissements. Quelle n’est pas votre humilité… de vous soumettre à tous vos prêtres sans faire aucune distinction entre ceux qui vous aiment et ceux qui sont tièdes ou froids dans votre service. »

Oui, l’Eucharistie est bien cette folie d’amour.

Achevons avec le trésor que Thérèse veut nous livrer :

« C’est la prière, c’est le sacrifice qui font toute ma force, ce sont les armes invincibles que Jésus m’a données, elles peuvent bien plus que les paroles toucher les âmes, j’en ai fait bien souvent l’expérience. » (Mc 24, v)

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Le recteur-archiprêtre

Né le 11 octobre 1951, Patrick CHAUVET est ordonné prêtre du diocèse de Paris en 1980 par le cardinal François MARTY. Professeur de français, latin et grec de 1972 à 1975 à l’institution Sainte-Croix de Neuilly, ou il devient aumônier après son ordination.Il est nommé en septembre 1984 directeur du Séminaire Saint-Sulpice à Issy-les-Moulineaux. Professeur […]

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