1ère Conférence sur Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus
publié le 15/02/2018 dans Non classé

Quelle joie de pouvoir vous partager tout ce que m’a fait découvrir la petite Thérèse pour ma vie spirituelle. Cinq conférences pour vous proposer un chemin spirituel qui invite non seulement à la conversion, mais aussi à la connaissance de soi-même et donc une entrée plus profonde dans l’intimité du Seigneur.

Mais pourquoi choisir Thérèse ? La réponse est chez Julien Green ; voici ce qu’il écrit dans le “bel aujourd’hui“ : « Hier soir, j’ai ouvert les gros volumes du Chanoine Ribet sur la mystique : Il a l’honnêteté de nous apprendre, dès les premières pages, qu’il n’a jamais éprouvé aucune des choses qu’il va décrire. En somme, il se propose d’écrire un livre sur la Chine, où il n’a jamais mis les pieds, d’après des ouvrages qu’on a écrits sur ce pays… » et Green de conclure : « j’aime mieux reprendre sainte Thérèse qui, elle, a fait le voyage. »

Effectivement Thérèse a fait le parcours qui n’est pas si simple. Commençons alors par la découverte de sa petite voie ; cette découverte s’est fait progressivement sous diverses influences, en commençant par la Parole de Dieu. Deux passages l’ont particulièrement touchée : en Proverbes 9, 4 : « Qui est simple ? Qu’il passe par ici » et Isaïe au Chapitre 66, 13 : « Comme un enfant que sa mère console, ainsi je vous consolerai. Oui, dans Jérusalem, vous serez consolés. »

Thérèse fut aussi marquée par la pensée de Saint François de Sales.

Au cours du procès de canonisation, les sœurs de Thérèse ont insisté sur l’importance que la carmélite accordait à cette petite voie.

En 1907, Mère Agnès l’a appelée à juste titre : « voie d’enfance spirituelle », du fait que Thérèse revient sans cesse sur l’exhortation de Jésus demandant à ses disciples de redevenir comme des petits enfants : « Amen, je vous le dis : si vous ne changez pas pour devenir comme les enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux » (Mt 18, 3).

C’est pourquoi elle signera “la toute petite Thérèse”.

Petite, elle l’est, mais au sens que Jésus donne à ce mot ; alors attention à ne pas faire de contresens !

Il ne s’agit pas de redevenir capricieuse comme un petit enfant. Thérèse se souvient d’avoir été libérée dans la nuit de Noël 1886 des langes de l’enfance, pour ne pas confondre enfance évangélique et mièvrerie infantile.

 

Voilà ce qu’elle écrit : « En cette nuit de lumière commença la troisième période de ma vie, la plus belle de toutes, la plus remplie des grâces du ciel… En un instant l’ouvrage que je n’avais pu faire en 10 ans, Jésus le fit se contentant de ma bonne volonté qui jamais ne me fit défaut. Comme ses apôtres, je pouvais lui dire : « Seigneur, j’ai pêché toute la nuit sans rien prendre » (Lc 5,5) ; plus miséricordieux encore pour moi qu’il ne le fut pour ses disciples, Jésus prit lui-même le filet, le jeta et le retira rempli de poissons… Il fit de moi un pêcheur d’âmes, je sentis un grand désir de travailler à la conversion des pécheurs, désir que je n’avais pas senti aussi vivement… Je sentis en un mot la charité entrer dans mon cœur, le besoin de m’oublier pour faire plaisir et depuis lors je fus heureuse !… »

Ensuite, il ne s’agit pas de rester naïf et crédule comme un enfant. Le Seigneur ne nous demande pas de mettre sous le boisseau nos exigences critiques et notre désir de comprendre ce qu’il nous dit. Thérèse resta elle-même, toute sa vie, une vraie tête chercheuse.

Enfin, il ne s’agit pas de redevenir innocent comme un enfant. Thérèse a trop découvert le caractère miséricordieux de l’amour du Seigneur pour nous encourager à vivre dans la nostalgie de l’innocence perdue de la petite enfance.

Alors reprenons ce texte, sans doute l’un des plus connus du Manuscrit C sur le désir de la sainteté. Tout d’abord, Thérèse part d’un double constat : « J’ai toujours désiré être une sainte, mais hélas ! »

Oui, Thérèse découvre qu’elle est habitée par un désir indéracinable, immense, d’aimer et de faire le bien. Elle n’a jamais confondu désir et réalité. Elle désire être une sainte et elle le sera. Mais elle ne peut se nourrir de cette ferme espérance sans se représenter le terme auquel elle espère. Être une sainte, cela veut dire ressembler à tel ou tel saint canonisé. Et nous ? Avons-nous ce désir de la sainteté ? Il est clair que nous ne serons jamais tel ou tel saint, car il est unique. Mais nous pouvons toujours imiter leur audace spirituelle et apostolique. Ainsi, je ne serai jamais le Curé d’Ars, car l’époque est différente avec des histoires personnelles bien différentes également, mais je peux imiter son zèle apostolique, sa proximité avec ses paroissiens, sa disponibilité au confessionnal…

Thérèse, en regardant les vies de saints ne se décourage pas, car : « Le Bon Dieu ne saurait inspirer des désirs irréalisables, je puis donc malgré ma petitesse aspirer à la sainteté ; me grandir, c’est impossible, je dois me supporter telle que je suis avec toutes mes imperfections, mais je veux chercher le moyen d’aller au ciel par une petite voie bien droite, bien courte, une petite voie toute nouvelle. »

 

 

Quelle vérité spirituelle ! En effet, devait-elle renoncer à son espérance et s’installer dans sa petitesse ? Faut-il qu’elle change d’abord sa petitesse en grandeur et ainsi avoir le droit de conserver son espérance ? Voilà le point d’articulation de toute la spiritualité de Thérèse. Jamais elle ne tombera dans le découragement ; elle prit d’ailleurs cette résolution le soir de sa première communion. Elle va alors se rappeler le principe qui est devenu la lumière définitive de sa vie intérieure : le Bon Dieu ne saurait inspirer des désirs irréalisables ; avec cette conséquence immédiate sur le problème le plus vital de son mouvement intérieur vers Dieu : je puis donc malgré ma petitesse aspirer à la sainteté.

Sainte Thérèse a rencontré des tentations, celles que nous connaissons tous. La révolte face à ses sœurs qui ne la comprenaient pas ! Le découragement : tous ces beaux désirs lui passeront ! L’orgueil, l’agressivité, le volontarisme : j’y arriverai quand même et mes sœurs verront bien ; et toujours avec de bonnes raisons, faire comme ses sœurs, être quelqu’un de bien ! Thérèse veut participer ainsi au championnat du monde de la sainteté.

Mais elle n’a pas succombé à ces tentations. Face à elles, son désir de sainteté résiste et tient, tout simplement parce qu’il vient de Dieu.

Être sainte avec et grâce à son histoire qui est marquée par la fragilité, les blessures ; c’est pourquoi, elle doit se supporter telle qu’elle est, c’est pourquoi il lui est permis d’espérer atteindre la sainteté en ne modifiant pas son être spirituel.

Est-ce que nous nous acceptons comme nous sommes, avec nos limites, nos lieux de résistances, nos tendances, nos chutes incessantes ? ce travail n’est pas si simple ! Un père du désert dans l’une de ses sentences aimait rappeler aux jeunes qui se présentaient pour demander des conseils : on devient adulte quand on a vu ses limites et qu’on a les a acceptées.

Mais alors comment aller au ciel, comment gravir l’escalier de la sainteté, surtout quand on est essoufflé auprès un étage ? C’est alors qu’elle parle de l’ascenseur ; être saint, cela veut dire être au niveau de Dieu ; mais cet ascenseur existe-t-il ? Cette question touche à ce que la théologie spirituelle a de plus essentiel ; ce qu’elle exprime, c’est l’impuissance radicale de l’effort humain, c’est-à-dire de l’ascèse à satisfaire une âme éprise de sainteté, c’est-à-dire d’union totale à Dieu.

Thérèse fait alors appel à une force extérieure qui assurera cette ascension. C’est dans les Écritures qu’elle trouve le moyen d’arriver au ciel : « jamais paroles plus tendres, plus mélodieuses, ne sont venues réjouir mon âme, l’ascenseur qui doit m’élever jusqu’au ciel, ce sont vos bras, ô Jésus ».

 

 

Ainsi Dieu appelle les tout petits pour les prendre dans ses bras. Avec eux, c’est lui qui a l’initiative, c’est lui qui se donne toute la peine. La conséquence va de soi, il n’est pas nécessaire de grandir ; il est même nécessaire de rester petit pour bénéficier de cet appel et de ce traitement de choix : « Pour cela, je n’ai pas besoin de grandir, au contraire il faut que je reste petite, que je le devienne de plus en plus. »

Quelle révolution spirituelle ! Il nous faut profiter de nos faiblesses passées pour nous remettre comme une brebis fragile sur les épaules du Bon Pasteur. Comme le dit Thérèse, c’est là le fruit de la miséricorde divine : « Il mène au repos ses brebis, il porte les agneaux sur son cœur » (Is 40, 11).

Comme aimait le rappeler saint François de Sales, Dieu mène les forts par la main, mais il prend les infirmes entre ses bras… et nous sommes tous des infirmes. L’enfant qui a reçu la grâce de croire à la tendresse gratuite de Dieu pour lui, vit dans une attitude perpétuelle d’action de grâce.

Alors glorifions-nous de nos faiblesses ! Et si nous sommes mortifiés d’être encore petits, alors que ce soit une source de joie. Attention, il ne s’agit pas d’être médiocre et de se satisfaire de sa médiocrité ; ce serait là un contresens ! L’enfance spirituelle est une voie de sanctification que l’on peut qualifier de petite, parce que c’est le chemin spirituel qui convient à toutes les âmes qui se sentent petites devant Dieu. C’est un chemin qui n’exige pas des grâces exceptionnelles ; c’est un chemin court et rapide qui ménage une certaine arrivée tout près du point de départ. C’est enfin un chemin où, portée par le Seigneur, l’âme réduit au minimum ses initiatives, se bornant à aimer et à offrir tous ses petits sacrifices

Ne croyez pas que c’est la voie de la médiocrité, mais bien celle de l’amour. « J’ai tout dit… tout est accompli !  dit Thérèse, c’est l’amour seul qui compte », l’Amour qui est Dieu et qui donne sa valeur éternelle à notre pauvre amour. Pour beaucoup la voie d’enfance spirituelle est une voie confortable de moindre effort et de laisser-aller. Mais c’est tout le contraire ! La découverte de Thérèse ne consiste nullement à s’apercevoir que Dieu n’en demande pas tant… Dieu demande tout ; mais Thérèse nous enseigne que c’est Dieu qui donne ce qu’il demande ; le tort des hommes n‘est pas tant de marchander avec Dieu que de croire que Dieu marchande avec eux et ne leur donne sa grâce que dans les proportions où ils la méritent. Erreur dit Thérèse, c’est toujours le Bon dieu qui commence et s’il nous demande d’avancer, c’est parce qu’il nous porte dans ses bras.

 

Il s’agit alors d’avoir vis-à-vis de Dieu l’attitude filiale qui convient à de vrais enfants de Dieu. La sainte de Lisieux a découvert dans cet amour trois composantes auxquelles elle désire apporter une réponse : Dieu est amour gratuit, Thérèse se laisse alors aimer ; Dieu est amour miséricordieux, Thérèse se laisse alors pardonner et s’offre au débordement de cet amour qui prend plaisir à s’abaisser vers son “petit néant”, enfin Dieu est amour mendiant et Thérèse ne veut rien lui refuser.

Sainte Thérèse avait un sens aigü de la gratuité de l’amour de Dieu pour chacun d’entre nous. Dieu nous sauve non pas à cause de nos œuvres, mais parce qu’Il le veut, parce qu’Il veut nous communiquer sa justice.

Dans son acte d’offrande, Thérèse l’exprime à merveille : « Au soir de cette vie, je paraîtrais devant vous “les mains vides“, car je ne vous demande pas, Seigneur, de compter mes œuvres. Toutes nos justices ont des tâches à vos yeux. Je veux donc me revêtir de votre propre justice et recevoir de votre amour la possession éternelle de vous-même. »

L’Esprit d’enfance consiste à vivre de l’émerveillement vis-à-vis de cet amour absolument gratuit du Père pour chacun d’entre nous.

« Ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu ; c’est lui qui nous a aimés et qui a envoyé son Fils. » (1Jn 4, 10)

Mais accepter un amour gratuit, c’est tout un art ! Car Dieu n’avait pas besoin de nous ; la contemplation du Verbe et de l’Esprit lui suffisait, parce que c’est une plénitude de communion d’amour, c’est donc dans un acte d’amour totalement désintéressé qu’il a décidé de faire partager à ses créatures la joie de son Fils. Le Père nous crée sans cesse, nous portant dans sa main. À une époque où l’on a si peu de respect pour la vie, il s’agit d’accueillir la vie comme un cadeau de Dieu.

« Souviens-toi de tout ce que j’ai fait pour toi. »

Il nous faut recevoir notre vie ainsi, même si nos vies ne sont pas toujours faciles ; se laisser remplir par l’Esprit-Saint, c’est déjà la moitié de la prière d’oraison.

Rester ainsi joyeux, voilà la plus belle action de grâce ! Oui, contempler la gratuité avec laquelle Dieu ne cesse de nous donner sa vie divine. Il nous transforme ; il divinise le fond de nos cœurs ; il nous rend “gracieux” à ses yeux.

Mais alors, quelle doit être notre attitude filiale face à tant d’amour ?

Tout d’abord attendre beaucoup de Dieu : « si donc vous qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent » (Lc 11, 13), et Thérèse d’Avila aimait rappeler que « Dieu aime beaucoup que nous ne fixions pas de limites à ses œuvres. »

Dieu aime faire des surprises : « Si l’Église est vivante, elle doit toujours surprendre, dit le Pape François, une Église qui n’a pas la capacité de surprendre est une Église faible, malade, mourante qui doit être hospitalisée au plus vite au service de réanimation ! » (Regina Caeli du 8 juin 2014).

Dieu n’est pas radin ! Ses richesses sont inépuisables, mais il dépend de nous de les faire déborder sur le monde. La miséricorde se répand dans la mesure de notre espérance en Dieu. Comme le dit Jésus à sainte Catherine de Sienne : « Fais-toi capacité, je me ferai torrent. »

Il faut alors demander à Dieu la grâce d’une plus grande espérance pour que ses trésors de bonté puissent se répandre sur nous plus largement encore, et ensuite lui faire totalement confiance pour notre avenir.

« Le Seigneur est mon berger : je ne manque de rien » (Ps 22, 1), ce psaume était le préféré de Thérèse.

La confiance en Dieu est omniprésente dans les Écritures. En commençant par le Christ qui dit à ses disciples : « ne vous faites pas de souci pour demain : demain aura souci de lui-même ; à chaque jour suffit sa peine » (Mt 6, 34).

Chez saint Paul dans sa lettre aux Romains : « j ’en ai la certitude : ni la mort ni la vie, ni les anges ni les Principautés célestes, ni le présent ni l’avenir, ni les Puissances, ni les hauteurs, ni les abîmes, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur. »

Et dans la première épître de Pierre : « abaissez-vous donc sous la main puissante de Dieu, pour qu’il vous élève en temps voulu. Déchargez-vous sur lui de tous vos soucis, puisqu’il prend soin de vous » (1 P 5, 6-7).

Cette confiance en Dieu nous fait vivre pleinement l’instant présent, car le Seigneur nous donne au moment voulu la patience et le courage dont nous avons alors besoin.

Sainte Thérèse a vécu héroïquement cette confiance dans les derniers mois de sa vie de malade : « Je ne souffre qu’un instant. C’est parce qu’on pense au passé et à l’avenir qu’on se décourage et qu’on désespère. » (carnet jaune, 19 août)

Il faut aussi lui faire totalement confiance pour l’avenir de nos frères, car « rien n’est impossible à Dieu » (Lc 1, 37). Dieu veut infiniment plus que nous-mêmes la consolation et la guérison de nos frères. Faisons-lui confiance.

Ne pas également nous glorifier de ce que nous avons fait de bien. Nous ne devons pas mettre notre confiance dans les bonnes œuvres que nous avons accomplies, mais uniquement en Dieu. Lui seul peut nous donner la grâce de persévérer jusqu’au bout. Nous ne mettons pas notre confiance dans notre bonne volonté et en Dieu, mais en Dieu seul ; il est mon seul appui.

Enfin, il nous faut toute notre vie conserver une âme de ravi ! « Dieu veut bien de moi ! » voilà l’émerveillement.

Ne devenons pas le fils aîné de la parabole qui vit à côté du Père et non en communion avec lui ; surtout ne faites pas des comptes avec Dieu.

Sainte Thérèse aimait les saints qui avaient “volé” le ciel ! Les saints innocents, le bon larron, la femme pécheresse… Tout en étant entré très jeune au Carmel, elle se reconnaissait volontiers dans les ouvriers de la dernière heure.

Quand elle explique sur son lit de mort ce que signifie : rester petite enfant devant le Bon Dieu, elle insiste sur cet aspect : l’enfant se sait incapable de gagner la vie éternelle du ciel. Les serviteurs fidèles doivent se considérer comme de serviteurs inutiles qui attendent tout de la grâce.

 

à voir aussi
Le recteur-archiprêtre

Né le 11 octobre 1951, Patrick CHAUVET est ordonné prêtre du diocèse de Paris en 1980 par le cardinal François MARTY. Professeur de français, latin et grec de 1972 à 1975 à l’institution Sainte-Croix de Neuilly, ou il devient aumônier après son ordination.Il est nommé en septembre 1984 directeur du Séminaire Saint-Sulpice à Issy-les-Moulineaux. Professeur […]

allumer une bougie à notre-dame